Pouvoirs (politiques) pervers narcissiques

DANIELLA BASTIEN
Anthropologue

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Narcisse. Vous connaissez certainement l’histoire de ce personnage issu de la mythologie grecque. D’une beauté sans égale, Narcisse rejetait les femmes qui l’approchaient. Ces dernières finissaient souvent par mourir de désespoir. La déesse de la Vengeance, Némésis, lui jeta un sort : Narcisse est condamné à admirer son reflet dans un ruisseau et tomber amoureux de sa propre image, jusqu’à dépérir et mourir.

En 1887, Alfred Binet, psychologue, introduit le terme « narcissique » dans sa pratique médicale et ensuite tout au long du 20e siècle, psychologues et psychanalystes utilisent le terme dans leurs recherches. Tel Narcisse, le narcissique a ce besoin constant d’être aimé et admiré. Ainsi, l’arrogance, l’intolérance aux critiques et l’autosuffisance sont les traits marquants du narcissique. À des proportions différentes, chaque être humain a une part de narcissisme mais cela devient une pathologie quand les processus de la perversion s’y ajoutent.

Nous entendons de plus en plus le terme « pervers narcissique » dans les conversations. Au-delà d’être narcissique, la personne a un comportement pervers. Il est vrai que le terme « pervers » est le plus souvent utilisé pour désigner la perversion sexuelle. Or, la perversion est surtout une déviation qui conduit à des comportements immoraux et antisociaux. Imaginez un couple. L’un des conjoints utilise constamment des sous-entendus, fait des allusions malveillantes et quand l’autre l’interpelle, il fait porter à l’autre la responsabilité de ce qui ne va pas. Le conjoint « victime » se sent coupable et se demande ce qu’il a fait de mal. Ces attaques sont constantes et l’autre subit ainsi des agressions psychiques qui l’anesthésient. Le conjoint pervers narcissique pratique le dénigrement et systématise les attaques souterraines. L’autre peut lui hurler sa colère mais il reste impassible. Un pervers narcissique se sent exister que quand l’autre est rabaissé car il a ce besoin d’admiration. Malheureusement, dans le couple, cette situation est souvent occultée car elle pourrait être perçue que comme une situation de domination. Mais l’effet paralysant sur la victime et l’emprise exercée par le pervers narcissique peuvent la conduire à remettre en question sa santé mentale.

Dans son livre Le Harcèlement moral (1998), Marie-France Hirigoyen, psychanalyste et psychothérapeute familiale aborde cette violence perverse et explique les agissements des pervers narcissiques dans le couple et dans l’entreprise. Pour elle, « même si le contexte est différent [dans l’entreprise], il s’agit néanmoins d’un fonctionnement semblable ». Au sein des entreprises, la perversion narcissique se manifeste par « des comportements, des paroles, des actes, des gestes, des écrits, pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychique d’une personne ».

Encore une fois, quand l’on parle de harcèlement au travail, on ne pense souvent qu’au harcèlement sexuel. Et pourtant, les violences perverses existent au sein de nos entreprises mais cette impossibilité à nommer ce que l’on ressent rend la dénonciation difficile. Cela commence par des petites piques, l’employé victime est infériorisé, stigmatisé. Aussi, la peur de se retrouver sans travail explique le comportement soumis de l’employé victime d’un pervers narcissique. Même si l’employé demande une rencontre afin de discuter de ce qui ne va pas, sa demande sera rejetée. Refuser une communication directe avec la victime constitue une des attaques afin de déstabiliser la victime. Mais, la non-communication n’existe pas car le refus de communiquer, justement communique le fait que l’autre n’est pas intéressé à entretenir une conversation sur le sujet. Dès lors, de multiples questions émergent de la tête de l’employé. À cette première étape de la non-communication, s’ajoute un comportement plus perfide. Tout se joue dans le non verbal: regards méprisants, soupirs, haussements d’épaules. Comment dénoncer un regard haineux? Comment dénoncer cette violence que l’on perçoit? L’employé victime s’isole car il ne peut pas se défendre. Si l’agression vient d’un ou des collègue(s), il se retrouve seul pour le déjeuner, il n’est pas invité aux ‘happy hours’ ou autres sorties entre collègues. Si elle vient d’un supérieur hiérarchique, l’isolement se traduit par la privation d’information et/ou par la non-invitation à des réunions de travail. Cette « mise en quarantaine » entraîne dans son sillage la destruction psychologique de l’employé.

Ces manoeuvres perverses, qu’elles soient au sein du couple ou dans l’entreprise, visent à destabiliser l’autre et le maintenir sous emprise. Depuis bien des années, les psychologues, psychanalystes, psychothérapeutes font des recherches sur la personnalité du pervers narcissique et la plupart des recherches se cartonnent au monde familial et celui de l’entreprise.

La question qui nous hante est comment se traduit la perversion narcissique quand elle est orchestrée à l’échelle d’un pays ? Pouvons-nous parler de pouvoirs politiques pervers narcissiques ? Il est utile ici de rappeler les effets de la perversion narcissique sur la personne victime. Dans un premier temps, la personne victime est séduite (dans son sens étymologique se ducere= mettre à l’écart) par un discours qui met en exergue ses vulnérabilités et ainsi lui enlevant tout sens critique. Ensuite, l’absence de communication ou la communication pour culpabiliser l’autre, entraîne ces questions qui tournent en boucle: Il y a quelque chose qui ne va pas, mais qu’est-ce que c’est ? Est-ce moi qui ai un problème ? Suis-je à ce point aveugle pour ne pas voir le bon côté des choses ? La déformation des propos, l’information imprécise et floue, le sarcasme, le discours paradoxal amènent la victime à douter de ses pensées et de son bon sens. Comment un peuple pourrait-il savoir (collectivement) qu’il est maintenu sous emprise et qu’il est le sujet d’une perversion narcissique ? Pour l’instant, d’un point de vue scientifique, nul n’a la réponse. Par contre, nous pouvons écouter le silence social. Être aux aguets et « entendre » ce qui ne se dit pas.

« Et dès que tout se tait, tout commence à parler. » Victor Hugo.

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