FRANCK HATTENBERGER
Ex-néo-calédonien
Le 12 décembre, la Nouvelle-Calédonie devait acter par les urnes, du choix statutaire de son futur. Elle avait à opter entre un maintien dans le giron de la France ou la possibilité d’accéder à l’indépendance… dans un monde où nul ne l’est vraiment. Avec 96,5% des voix en faveur de la continuité, le verdict de la consultation n’est a priori pas à discuter. Toutefois, ce plébiscite est à nuancer, tant ses conséquences voilent le triomphe, de l’impression d’une victoire à la Pyrrhus. 
Violences et incompréhensions
Située dans le Pacifique Sud, cette terre des confins ultramarins est française depuis Napoléon III. Son histoire est à l’instar des autres conquêtes coloniales, ponctuée de violences et d’incompréhensions ayant opposé les sociétés indigènes à l’hégémonie occidentale. Durant les deux guerres mondiales, le peuple premier est jugé apte à se faire massacrer sur les champs de bataille, à des milliers de lieux de son île natale. Toutefois, il faudra attendre 1957, pour que la Mère Patrie des Gaulois consente à offrir aux Kanak l’accès à une citoyenneté de pleins droits.
Les « événements »
20 ans plus tard, les premières revendications autonomistes secouent l’île, et brisent les illusions d’une longue idylle. Peu à peu, les fossés se creusent entre les communautés, bipolarisées par l’amour ou le rejet du drapeau français. Les élections de novembre 1984 cristallisent les oppositions et embrasent le territoire du feu des passions. On brûle, on détruit et tue, au nom d’une France qu’on voudrait voir puissante ou abattue. Les deux camps se retranchent et se déchaînent, n’offrant aux peurs, aux rêves et rancœurs que les voies de la haine. Pour juguler l’amorce d’une guerre civile, l’état envoie ses gendarmes pour jouer les tampons entre milices et tribus insoumises. Il peine à trouver sa place, devient le tyran pour l’un et le traître pour l’autre. En mai 1988, les violences sont à leur apogée, quand une prise d’otages et son dénouement tournent au carnage. On relèvera 25 morts, dont 6 militaires français.
Une paix de 30 ans
Dès lors, l’Etat réunit en urgence les protagonistes et les force à négocier pour apaiser le brasier. Sous son égide, indépendantistes et loyalistes signent deux accords successifs pour garantir une paix de 30 ans. Elle s’achèvera sur une série de trois référendums, offrant aux populations de l’archipel, la liberté d’acquérir leur pleine souveraineté. Si l’idée de ces accords est assurément d’éloigner le spectre de la guerre, elle vise aussi à rapprocher les deux camps, pour enterrer les démons de naguère. Cependant, personne ne met à profit cette période pour faire le premier pas et tisser les liens d’un avenir commun. Au nom de ladite concorde les armes se sont tues, mais on les a rangées et graissées, prêtes à équiper les hordes pour défendre ses vertus. Chacun campe sous un étendard avec ses valeurs et coutumes, dans le déni de l’autre et ruminant son amertume. Preuve s’il en fallait de cette absence de volonté, lorsqu’il fut décidé d’ébaucher un drapeau commun, la seule solution trouvée fut de hisser les deux côte à côte, affichant la division comme symbole éhonté.
Trois dates pour un choix
« Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » est la question posée aux électeurs lors des trois référendums. En 2018 et 2020, le scrutin est marqué par un taux de participation record. Le « non » l’emporte respectivement avec 56,4% et 53,3%, les écarts se resserrent, rendant à portée de vote le rêve des uns et le cauchemar des autres. Or, les indépendantistes ont fait le plein de leurs voix et le temps qui leur reste ne suffira pas à inverser le rapport de force. D’ici la prochaine échéance, les nouveaux électeurs ne permettront pas de combler le retard. D’un commun accord entre toutes les parties, l’ultime consultation est prévue fin 2021, mais la pandémie s’invite dans le débat et devient un allié opportun. Avec 280 morts en trois mois le territoire est rudement affecté, et le deuil porté par les kanak devient un argument pour que le vote soit reporté. Devant le refus de l’État de se plier à leurs doléances, ils font le pari risqué de boycotter l’échéance. S’ils parviennent à convaincre leur électorat, ils pourront tenter d’en faire invalider le résultat.
La voix du silence
Le 12 décembre, la moitié d’un pays se rend aux urnes et l’autre compte sur son silence pour avoir l’écho d’une tribune. Avec la participation de moins de la moitié des inscrits, le non l’emporte à 96,5 %, un chiffre digne des arguments d’un régime autocratique. Il porte ainsi le discrédit sur la légitimité du vainqueur et drape son panache de la chape d’un diktat. Au final, c’est un succès tactique de ceux qui ont préféré fuir l’arbitrage démocratique. L’intransigeance de l’Etat français, pourtant garant des droits, valeurs et libertés, est expressément pointée du doigt. Le camp indépendantiste compte jouer sur cet outrage et demander à l’ONU de faire valoir son arbitrage. Dans cette affaire, ainsi que le clamait Machiavel, la réalité nous rappelle que la politique n’a que faire de la morale. La fin qui justifie tant de moyens, soit-elle légitime, ne tient aucun cas des conséquences du lendemain. Car la fin est idéologique, dogmatique, et son idéal se tapit dans la trame d’une quête utopique. Elle avance aveuglément vers un rêve d’un autre temps, méprisant le sort que les ogres réservent aux enfants.
Perspectives
Un jour, de par son propre aveu d’impuissance ou par le verdict d’une énième échéance, la France affranchira son « Caillou » du bout du monde. Elle laissera moins de 300 000 âmes à leur destin, à voguer dans le néant, perchées sur un tas de nickel qui aiguise déjà les appétits des géants. Dans la zone Asie-Pacifique, chinois et Yankees placent leurs pions, et se disputent des morceaux de terre, des chapelets d’îles et des pans de mer, pour asseoir leurs dominations. On peut se demander ce qu’y vaudra alors l’écran de fumée d’un simple pavillon, face à leurs volontés de fer de soumettre les nations.
