Que faut-il espérer pour 2022 ?

Dr AVINAASH MUNOHUR

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Politologue

Il est devenu un lieu commun de dire que nous avons besoin de changement à Maurice. Ce lieu commun regroupe aujourd’hui une multitude d’individus, de groupes, et d’organisations politiques, dont l’unique lien rassembleur est cette volonté de changement.

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En effet, les diverses manifestations et les prises de position – parfois radicales – depuis le début de la COVID en 2020 ont ouvert un espace de contestation, mais cet espace ne s’est pas transformé en un espace unifié par un projet politique clair et précis. En d’autres termes, c’est une chose de scander le fameux #BLD mais un mouvement politique devient sérieux lorsqu’il cesse d’être dans la réaction et lorsqu’il devient une force de proposition fondée dans une vision d’avenir.

De par ce manque flagrant de proposition d’avenir, cet espace – ouvert le 29 août 2020 – a perdu en potentiel au fur et à mesure de l’année écoulée. Ceci ne signifie pas que les raisons de la contestation soient futiles, mais il est clair que la dynamique produite à la suite de la marée noire du Wakashio n’a pas su trouver les ressources nécessaires pour grandir et devenir un mouvement d’envergure nationale.

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De ce fait, cet espace ouvert en 2020 – et qui s’appuie énormément sur les réseaux sociaux et les médias – risque d’être poussé vers une certaine invisibilité en 2022. En effet, les récents amendements à l’IBA ainsi que la Cybercrime and Cybersecurity Bill ont donné les armes d’une surveillance et d’un contrôle accrus au gouvernement. Et il n’est pas difficile de spéculer sur l’usage qu’en fera le pouvoir en place.

Parallèlement à cela, les partis et les divers groupes constitutifs de l’opposition sont pris dans un entre-deux d’où ils n’arrivent pas encore à se dépêtrer. Ils sentent bien qu’un mouvement est en marche, mais ils ont encore du mal à le comprendre et à s’en saisir pleinement. Il y a bien des tentatives d’évolution et de rajeunissement, mais nous ne voyons pas encore le renouvellement attendu. Lorsque l’on constate qu’un jeune de 35 ans est aujourd’hui le président du Chili, en barrant la route à un candidat de l’ultralibéralisme à la Pinochet, nous constatons également le retard immense que la société mauricienne a par rapport à ce qui se joue aujourd’hui à l’échelle du globe : un basculement rapide dans les problèmes propres au XXIème siècle, et un renouvellement politique vers ceux portant des propositions capables de répondre à ces problèmes. Nous sommes à Maurice pris dans un autre problème, propre à une culture patriarcale encore puissante : celui d’essayer de faire du neuf avec du vieux. Et toute la société mauricienne est coupable de cela ; sa défiance naturelle envers sa jeunesse étant l’une des causes principales du brain-drain dont nous souffrons depuis maintenant des décennies.

Ainsi, tout semble actuellement bloqué. C’est d’ailleurs le sentiment prédominant depuis le début de la pandémie : un blocage, une incapacité à agir même. Il serait facile de penser qu’un homme – ou qu’une femme – providentiel pourrait venir tout débloquer, mais ce serait une grave erreur que de croire cela. N’oublions pas que le messianisme politique a toujours enfanté des pires systèmes d’oppression – qu’ils soient de droite ou de gauche d’ailleurs. Mais il serait également une erreur de penser qu’une étincelle n’a pas déjà eu lieu.

Oui, l’étincelle a déjà eu lieu. C’était le 29 août 2020, lorsque des dizaines de milliers de Mauriciens sont descendus dans les rues de Port-Louis. N’en déplaise à certains, cette démonstration de force était un événement politique important. Les événements politiques ne sont jamais autre chose que des surgissements et des apparitions qui sèment le trouble. Shakespeare le savait parfaitement bien, et toute la trame philosophique d’Hamlet se déroule à partir de l’apparition d’un spectre qui vient troubler l’ordre établi du royaume du Danemark. Un spectre n’est jamais simplement un fantôme. Il s’agit bien plutôt d’un esprit – au sens hégélien de Geist. Et les spectres sont toujours des apparitions de l’esprit du temps et du ressenti collectif d’une époque, ce que Marcellus signifie par le fameux « Something is rotten in the State of Denmark ».

Un événement n’est jamais autre chose qu’une apparition et qu’un surgissement rendant visible une instabilité sociale et/ou une disruption politique. Il s’agit d’un point de visibilité qui vient montrer qu’un potentiel de changement est à l’œuvre dans une société. Mais un événement ne produit pas le changement lui-même, ce dernier étant quelque chose qui doit se construire politiquement à partir de l’événement. Mais il faut pour cela pouvoir comprendre ce qui est en jeu et, de ce point de vue, personne n’a vraiment bien compris ce que signifiait le 29 août 2020…

Le gouvernement y a vu un potentiel disruptif important pour son propre pouvoir, et a mis en place un ensemble de dispositifs pour réduire ce potentiel au silence. Les partis de l’opposition y ont également vu un potentiel disruptif mais contre le pouvoir en place, entrant dans le piège d’interpréter cet événement comme une simple réclamation du départ du gouvernement actuel. Le 29 août 2020 signifiait sans doute cela en surface, mais nous étions confrontés à bien plus que cela en réalité.

Que signifiait alors le 29 août 2020 ? Peut-être que c’est en cette fin d’année 2021 que nous pouvons tenter la réponse suivante : qu’est-ce qu’un projet politique en commun à Maurice aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle ? Ou encore : quels sont les signes et les potentiels qui se présentent aujourd’hui à nous pour pouvoir entamer la conversion de notre pays dans le XXIème siècle ?

Il s’agit là d’une question extrêmement complexe. Et comme toute question de ce type, nous n’avons pas encore de réponse. Mais avant même de pouvoir proposer des réponses, peut-être qu’il serait plus précieux de savoir se poser les bonnes questions. Et se poser les bonnes questions implique déjà de pouvoir identifier ce qu’est le XXIème siècle pour nous. En d’autres termes, que vivons-nous ici et maintenant à Maurice ? Comment peut-on qualifier, et éventuellement quantifier,  notre condition actuelle ? Sans ces questions nous ne pourrons pas donner du sens à toute notion opérative de changement politique.

Or, nous avons déjà une base de travail. De ce point de vue, l’année 2021 aura été révélatrice d’un ensemble de choses qui peuvent se classifier en trois grandes catégories distinctes :

– le changement climatique, qui va produire des disruptions de plus en plus manifestes dans nos milieux naturels et dans nos modes de vie ;

– la montée en puissance de l’intelligence artificielle, la digitalisation des rapports sociaux et l’automatisation du travail, qui transforment déjà radicalement le rapport de l’humain à l’économique, au social, à l’imaginaire et à la culture ;

– la géopolitique régionale, et notamment le shift des enjeux sécuritaires du Moyen-Orient vers l’Indo-Pacifique ; et qui se traduit par une opposition USA-Chine qui va réorchestrer les rapports de pouvoir de la globalisation au XXIème siècle.

Ces trois axes portent en eux tout un ensemble de problèmes – économiques, politiques, sociaux, sécuritaires, institutionnels, technologiques et culturels – qui se traduisent dans l’augmentation des inégalités et des injustices, et qu’il devient urgent d’adresser. C’est dans cette diversité et cette multiplicité de domaines que nous devons identifier les spécificités propres à Maurice, ce qui nous permettra ensuite de construire des propositions qui puissent former un ensemble cohérent que nous pourrons appeler un « projet de société ».  Sans ce travail, toute volonté de changement restera au stade de la simple spectralité : une volonté abstraite d’avenir.

Qu’espérer donc pour 2022 ? La maîtrise de la pandémie déjà. Forcément. Mais aussi le renforcement de la vigilance collective face aux abus du pouvoir et la construction d’une intelligence collective digne de ce nom. Pour faire cela, il n’y a pas d’autres moyens que de questionner, d’interroger, d’échanger, de discuter, de débattre, de se confronter aux transformations de notre monde ; et de comprendre comment ces transformations affectent tout autant les collectivités que les individualités à Maurice.

Nous serons également en 2022 au milieu du mandat actuel, qui constituera un point de bascule vers les élections de 2024. Ce serait une immense erreur de penser que ces élections seront porteuses de changement si ce travail individuel et collectif imposé par l’événement que fut le 29 août 2020 n’est pas entamé sérieusement en 2022.

Cette année se présente ainsi à nous comme le spectre de Claudius se présenta à Hamlet, ce dernier murmurant ce mantra qui résonne aujourd’hui d’une troublante contemporanéité : « The time is out of joint, o cursed spite ! Ever was I born to make it right ».

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