« Ukraine », quèsaco ?

Pendant que la République de Maurice défie le Royaume-Uni à Peros Banhos, la Russie a déclenché une guerre en Ukraine. L’Europe s’est réveillée avec un conflit certain sur son territoire.

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La tension monte. L’Europe de l’Est craint de voir arriver une autre myriade de frappes pendant qu’elle se situe aux premières loges. La majorité des Européens, plus particulièrement en Europe de l’Est, sont pacifiques et croient en les droits humains. Cela s’explique notamment par les traumatismes subis durant les deux guerres mondiales, la guerre froide et celle des Balkans. Nombreux sont ceux en Europe de l’Est ayant vécu les guerres susmentionnées ainsi que les violences commises durant cette période. Les habitants connaissent très bien les ravages causés par la guerre et les mouvements de population qui en découlent. Être pacifique n’empêche pas d’être patriote et pour une minorité d’être attachée aux valeurs et prestige issus du communisme.

Aujourd’hui, l’Autriche, d’où nous écrivons, est un territoire neutre et tient à cette neutralité. Elle est composée d’une importante population issue de l’ancien bloc est. Elle entretient d’étroites relations avec la Russie, l’UE et les États-Unis. Nombreuses sont les anciennes personnalités étatiques qui exercent dans des entreprises russes. Certains partis politiques sont d’ailleurs financés par la Russie. Elle fait aussi partie de l’UE, ce qui implique une certaine participation. Ainsi, l’Autriche, bien que neutre, se retrouve aujourd’hui quelque peu tiraillée entre deux camps. Et depuis lundi l’inquiétude au sein de la population s’accroit pour faire ressurgir les traumatismes et blessures autrefois pansées.

Comprendre la cristallisation de la situation et la récente escalade

L’Ukraine a un rôle essentiel en Europe; c’est un territoire tampon, séparant la Russie de l’UE. Pour la Russie, c’est un territoire extrêmement important car à moitié russophone. L’Ukraine est probablement considérée par la Russie comme un prolongement d’elle-même, un parent et son enfant. Cela explique le mécontentement de la Russie lorsqu’elle constate un rapprochement entre l’Ukraine et l’Occident.

Les tensions entre l’Ukraine et la Russie sont ravivées depuis un an puisque d’une part l’Ukraine se sent menacée par la construction du gazoduc Nord Stream 2 qui pourrait conduire à une invasion de la Russie, et d’autre part, cette dernière se sent en danger par un potentiel encerclement de l’Organisation du Traité Atlantique Nord (OTAN) et une réduction de son influence.

La Russie est le principal fournisseur de gaz en Europe. Actuellement, les connexions transitent par le territoire ukrainien. Cependant, un nouveau gazoduc entre la Russie et l’Allemagne a été construit, et il ne manque que certaines certifications. Avec ce nouveau gazoduc, l’Ukraine a peur de perdre une importante partie de son commerce.

L’OTAN est une organisation internationale créée en 1949 pendant la guerre froide, la guerre de Corée. Elle a pour but de constituer une alliance militaire entre les pays du bloc ouest contre notamment son jumeau communiste : le Pacte de Varsovie. L’Article 5 du Traité prévoit une protection mutuelle des États membres. Le Pacte de Varsovie est dissout alors que l’OTAN existe toujours. La demande d’adhésion à l’OTAN faite par l’Ukraine est donc vue comme une menace pour la Russie.

Depuis 2021, il y a aux frontières de l’Ukraine un renforcement militaire des troupes russes. En décembre 2021 les membres de l’OTAN ont refusé de confirmer que l’Ukraine ne pourra pas être acceptée comme État membre.

Le président russe a reconnu l’indépendance des régions séparatistes du Donetsk et de Lougansk dans le Donbass (probablement justifiée par le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes), ouvrant clairement la voie à une invasion ou occupation militaire russe. Cela consisterait en un moment parfait pour la Russie puisque les États-Unis sont actuellement plus occupés avec la Chine, la France avec ses élections présidentielles, le Royaume-Uni avec le Covid-19 et son Premier ministre. La voie semble être libre.

La guerre en Ukraine peut au premier abord sembler être éloignée de nous, à Maurice. Néanmoins, ce conflit a des conséquences mondiales – économiques, sociales, stratégiques –, sans oublier que cela donnera une toute nouvelle dimension à la notion de « guerre ».

Conséquences
potentielles

Les effets immédiats d’une telle guerre sont une importante migration vers les pays frontaliers et une chute des taux boursiers. Ces deux aspects sont déjà visibles. En effet, il y a eu en France plus de 2100 demandes d’asile sur 103000, par des Ukrainiens en 2021. Cette migration ne cesse d’augmenter depuis janvier 2022. Dès l’annonce de la reconnaissance de l’indépendance du Donetsk et du Lougansk par la Russie, nous avons constaté une chute drastique des cours. Avec le conflit armé, la situation se dégrade, en particulier s’agissant des matières premières. Si Maurice sera faiblement influencée par la migration ukrainienne, elle sera drastiquement impactée par les affluents boursiers, qui ne feront qu’accroître l’actuelle inflation.

L’Ukraine compte parmi les cinq plus grands exportateurs de céréales (blé, maïs et autres céréales à l’exception du riz). L’Organisation de Coopération de Développement économique (OCDE) avait prévu que l’Ukraine resterait dans ce top cinq jusqu’à 2029. Les céréales sont consommées en tant que produit alimentaire en grande partie par les pays en développement ou pays moins développés. Cette guerre en Ukraine conduit nécessairement à une pénurie qui frappera premièrement les pays les moins développés et en développement. Si Maurice est moins dépendante du type de céréales exportées par l’Ukraine, cela aura tout de même une conséquence sur l’alimentation des Mauriciens et les prix.

L’Ukraine étant actuellement le principal transit du gaz russe, une guerre en Ukraine priverait alors l’Europe de gaz, pourtant essentiel en hiver. Le gazoduc Nord Stream 2, n’étant pas prêt, l’Europe serait donc à la merci de la Russie. Cela explique probablement toutes ces tentatives de négociations entre la Russie et l’UE.  Il y a déjà eu dès l’an dernier une véritable flambée du prix du gaz.

« Le jeu des alliances »

Enfin, le conflit entre la Russie et l’Ukraine verrait se développer une nouvelle forme de guerre : « une guerre hybride ». Ce terme, utilisé pour la première fois au sein de l’OTAN, signifie que des manœuvres militaires et non militaires sont utilisées. S’agissant de la partie militaire, cela semble clair : des interventions armées. S’agissant de la partie « non-militaire », c’est plus flou, car plus vaste. Cela recoupe toutes sortes d’actions afin de faire pression sur un État pour enrayer l’appareil étatique et empêcher une effectivité de la gouvernance sur un territoire et un peuple. Cela peut prendre la forme de cyberattaques, de contrôle des centrales électriques, par exemple. La Russie maitrise parfaitement ces techniques de cyber attaque. En 2007, n’avait-elle pas déjà lancé une attaque en Estonie, conduisant à la rédaction du manuel de Tallinn par l’OTAN, en 2008 en Géorgie; en 2016 n’aurait-elle pas interféré avec les élections américaines? Cette guerre en Ukraine conduirait donc à profondément changer l’art de faire la guerre.

La Russie démontre une claire volonté expansionniste. Cet objectif s’explique simplement. La fin de la guerre froide semblait être une ouverture vers une nouvelle paix mondiale. Cependant, la Russie a tout perdu : territoire, influence, économie, armée, soft power, elle est régulièrement ridiculisée ou diabolisée dans le cinéma hollywoodien. C’est cela que la Russie souhaite restaurer et reconquérir. Et cela passe par les territoires à proximité, considérés comme son prolongement : l’Ukraine, la Géorgie, la Moldavie.

La Chine sera un autre élément clé de ce conflit. À ce jour, la Chine adopte la neutralité et prône la diplomatie ; mais en cas d’attaque des membres de l’OTAN, elle jouera un rôle primordial, éventuellement vis-à-vis de Taiwan. Ce sera « le jeu des alliances ». Un tel scénario verrait se dessiner une nouvelle carte européenne, mais aussi mondiale, rendant les frontières malléables mais aussi en élargissant les territoires qui prônent des idéaux différents des droits de l’homme, poussant chacun dans ses retranchements. Cela mènerait à confirmer le nouvel ordre mondial qui a commencé à se mettre en place ces dernières années.

Dans une telle éventualité, nous savons très bien le rôle que jouera Diego Garcia, et bien que la souveraineté de la République de Maurice sur ce territoire est reconnue, ce titre s’envolera comme de la fumée face aux grandes puissances. Car entre le droit et la réalité, il y a parfois des espaces infinis qui se tuent en silence.

Sources

Charte des Nations-Unies, adoptée à San Francisco le 26 juin 1945, entrée en vigueur le 24 octobre 1945, CNUOI, vol.15, p. 365

Traité de l’Organisation Nord Atlantique, adoptée à Washington D.C le 4 avril 1949, entrée en vigueur le 24 août 1949, CNUOI vol.83 p.243

SCHMITT (M.), Tallinn manual on the international law applicable to cyber warfare, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, XIX-282

SCHMITT (M.), Additional Protocol to the Tallinn manual on the international law applicable to cyber warfare, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, XIX-282

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Cordesman (A.) and Hwang (G.), “Chronology of Possible Russian Gray Area and Hybrid Warfare Operations”, Center for Strategic and International Studies (CSIS), Jul. 2, 2020, 17 pages

Girard (R.), « Les quatre piliers de la diplomatie russe », Revue des Deux Mondes (septembre 2017), pp. 42-49

Gomart (T.), « Russie: de la « grande stratégie » à la « guerre limitée » », Politique étrangère Vol. 80, No. 2 (Été 2015), pp. 25-38

Hassner (P.), Gomart (T.) ET Julia (A.),  « [Entretien]: UKRAINE-RUSSIE : VERS UNE VRAIE GUERRE » , Revue des Deux Mondes, (juin 2014), pp. 45-57

Simmons (N.), “A Brave New World: Applying International Law of War to Cyber-Attacks”, Journal of Law & Cyber Warfare Vol. 4, No. 1 (Winter 2014), pp. 42-108

Trenin (D.), « Russie/OTAN : maîtriser la confrontation », Politique étrangère Vol. 81, No. 4 (Hiver 2016-2017), pp. 87-97

WAXMAN (M.), « Cyber-Attacks and the Use of Force: Lack of the Future of Article 2) (4) », Yale Journal of International Law Vol. 36, n°2, 2011, pp. 42-459

https://www.economist.com/the-world-this-week/2022/02/19/business

https://www.oecdilibrary.org/sites/57d27093en/index.html?itemId=/content/component/57d27093-en#wrapper

https://www.ouest-france.fr/europe/ukraine/crise-en-ukraine-la-france-se-prepare-a-une-augmentation-des-demandes-d-asile-60a61568-b975-4075-909a-c1f482ca7565

https://www.reuters.com/business/energy/russias-gazprom-says-it-has-completed-nord-stream-2-construction-2021-09-10/

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