Dr AVINAASH MUNOHUR
Politologue
Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Bruno Le Maire – actuel ministre de l’Économie française et qui sera peut-être le futur Premier ministre en cas de réélection d’Emmanuel Macron – parlait d’une « guerre totale » de Poutine contre l’Ukraine. Monsieur Le Maire, voulant sans doute faire écho aux propos d’Emmanuel Macron – qui n’avait pas hésité à déclarer « nous sommes en guerre » pour décrire la situation sanitaire au début de la pandémie de la COVID –, a dû revenir sur cette expression suite à une levée de boucliers des médias en France.
L’expression « guerre totale » fut élaborée par le théoricien de la guerre Carl von Clausewitz et désigne une guerre pour laquelle tous les moyens à disposition d’un État sont exploités – allant des forces armées à l’économie, en passant par la population civile ou militaire. En d’autres termes, une guerre totale est une guerre où toute une société est mobilisée afin de répondre aux impératifs de l’effort de guerre, mettant de côté toutes autres activités économiques, sociales ou industrielles pendant la durée de la guerre.
Les mots de Bruno Le Maire furent effectivement malheureux, puisque nous ne sommes pas dans une situation analogue aux deux guerres mondiales. Mais il ne faudrait pas sous-estimer la dangerosité et la volatilité de la situation actuelle. D’un côté, nous subissons de plein fouet les effets de la pandémie et du ralentissement brutal de la mondialisation avec les disruptions de la production, de la chaine d’approvisionnement, du transport maritime et de l’explosion des coûts des matières premières. De l’autre, nous sommes pris dans une situation de grande instabilité géopolitique avec une armée russe qui s’embourbe en Ukraine, et la réelle possibilité d’une escalade dans l’utilisation de certaines armes. Le moindre faux pas ou la moindre petite étincelle pourrait nous mettre sur la voie d’une mondialisation de ce conflit, ce qui nous ferait – pour le coup – basculer dans une potentielle situation de guerre totale.
Ce qui nous semble certain par contre, c’est que nous sommes pris depuis 2020 dans ce que l’on pourrait qualifier de « crise totale », c’est-à-dire que tout un ensemble de crises emboite le pas à la crise sanitaire.
La pandémie de la COVID nous aura démontré à quel point le monde était devenu interconnecté, et à quel point nos vies étaient dépendantes de la mondialisation. La vitesse folle de la circulation du virus sur le globe fut d’ailleurs elle-même un exemple marquant de cela. Et nous constatons, depuis le premier confinement de mars 2020, à quel point Maurice est exposée aux moindres disruptions et aux moindres instabilités liées à la mondialisation – exposition qui se traduit par notre ultra-dépendance aux importations. Ainsi, nous sommes les témoins malheureux, depuis le début de la pandémie, d’une dégradation importante de nos principaux secteurs d’activité. L’industrie touristique qui est directement impactée par la drastique décroissance du secteur du voyage ; le secteur financier qui se remet de son inscription sur la liste noire des paradis fiscaux de l’Union européenne ; ou encore le secteur immobilier qui doit gérer une diminution de la demande et une augmentation des coûts des matériaux de construction.
Parallèlement à cela, notre niveau d’endettement a depuis longtemps dépassé la barre fatidique des 70% du PIB (dépassant même la barre des 100% selon certaines sources) à cause du déficit de la balance commerciale ; la Roupie n’a eu de cesse de glisser face au Dollar (qui était à Rs 35 avant la pandémie et qui est aujourd’hui à Rs 43 – il était même à Rs 45 avant l’intervention de la BOM la semaine dernière) ; l’inflation pourrait dépasser les prévisions de 7% du gouvernement ; et le prix des énergies explose avec comme conséquence directe une augmentation généralisée du coût de la vie. L’essence a atteint un record de Rs 67,40/Litre et le diesel Rs 49.30; le gaz ménager a lui aussi augmenté.

La visite du PM en Inde
Tous les économistes et les analystes avaient – logiquement – prédit une crise économique mondiale sans précédent au sortir de la COVID. Cette prévision était parfaitement logique et un pays qui est aussi dépendant des importations ne pouvait pas s’attendre à ce que tout revienne à la normale au sortir de deux années d’arrêt de la mondialisation, de la production et du commerce mondial. Il fallait même s’attendre à ce que de sérieuses crises s’enchainent l’une après l’autre. Il n’y a donc là rien qui n’était pas prévisible. Bien au contraire, nos gouvernants ont eu deux années pour anticiper, prévoir et préparer la situation actuelle. Peut-être d’ailleurs que la visite du PM en Inde actuellement pourrait être un prétexte pour négocier une ligne de crédit permettant de renflouer les réserves en FOREX de la BOM – qui furent englouties dans la MIC –, ou du moins pour renflouer l’économie mauricienne avec des FOREX et des investissements via des projets de coopération entre l’Inde et Maurice. Nous en saurons plus à son retour.
En tout cas, une telle ligne de crédit pourrait se révéler être le seul moyen à la disposition du gouvernement pour stabiliser la Roupie, ralentir la spirale inflationniste et atténuer l’impact désastreux sur le pouvoir d’achat des Mauriciens. Mais à quel prix ? Au prix d’un endettement encore plus grand pour les générations futures. Au prix de nous exposer aux risques de la logique de la « debt trap diplomacy » – comme la Chine a pu le faire avec le Sri Lanka, qui est aujourd’hui en faillite et à genou. Au prix d’une subordination de nos intérêts souverains à ceux d’une puissance étrangère. Au prix de notre liberté et de notre indépendance.
La question est donc posée : sommes-nous à l’aube d’une crise totale à Maurice ? Ce qui nous semble plus que jamais certain c’est qu’une séquence s’est ouverte, une séquence où plusieurs crises vont s’accumuler et se succéder : crise sanitaire, crise économique, crise sécuritaire, crise environnementale, crise sociale… Et qu’il nous faudra trouver des réponses économiques, technologiques, sociales et culturelles à ces crises sans quoi nous ne manquerons pas d’aboutir à une crise politique majeure.
Les années à venir risquent de voir dilapider d’énormes acquis socio-économiques qui furent conquis à la sueur du travail de nos ainés. Nous serons ainsi forcés à une mobilisation totale face à l’impératif de l’austérité, du sacrifice et de l’inventivité si nous voulons nous donner les chances de reconquérir les sécurités socio-économiques que notre pays a connues depuis le milieu des années 1980.
