Mo passe la rivier Tanier

Mo passe la rivier Tanier
Mo zouenn enn vie gran mama
Mo diman li ki li fer la
Li dir mwa li lapess kabo.

Way way mo zanfan

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Fo travay pour gagnn son pain,
Way way mo zanfan
Fo travay pour gagnn son pain.

C’est au rythme de cette berceuse que de nombreux Mauriciens ont porté leurs bébés en espérant désespérément que leurs petites merveilles s’endorment pendant quelques bonnes heures. Rien que la mélodie évoque, chez beaucoup d’entre nous, la sécurité des bras des parents, l’insouciance et la nostalgie.

C’est tout plein de compassion que ce chant dévoile l’intérêt qu’un individu porte à une personne âgée qui semble peiner sous sa charge de travail. Cet échange entre les deux personnes permet une intimité entre ces étrangers, intimité qui semble s’être perdue de nos jours. Prenons-nous vraiment le temps de nous arrêter devant une personne, ne serait-ce que pour nous enquérir comment elle va ?
Ce chant mélodieux parle du labeur auquel fait face le travailleur pour pouvoir gagner son pain afin de joindre les deux bouts. C’était le cas autrefois, et c’est la même chanson, aujourd’hui en particulier, quoiqu’avec un peu plus de révolte au ventre, plus d’anxiété et de colère aussi.
Mo passe… Je suis passée devant des stations d’essence la semaine dernière et j’ai vu des embouteillages immenses puisque de nombreuses personnes, pas contentes du tout, courraient pour aller faire le plein avant la nouvelle augmentation de prix. Cette vertigineuse escalade n’a probablement pas encore dit son dernier mot (mais osons l’espérer !). Même les plus jeunes sont interpellés par cette hausse qui survient quelques semaines seulement après la précédente qui précède également, d’autres montées récentes. C’est à donner le vertige !
Je passe dans les supermarchés chaque semaine et j’arpente des rayons vides qui succèdent aux rayons étalant des produits dont les prix ont pris l’ascenseur de manière effarante. Nous réfléchissons plusieurs fois avant de faire un choix final, choix devenu, en plus, restreint. Nous faisons le va-et-vient devant les rayons et réfléchissons à ce qui rejoindra notre panier. Des connaissances devant moi, ce jour-là, l’une la main sur la hanche et l’autre se grattant la tempe pour faire de brefs calculs efficaces, font, elles aussi, leurs réflexions hebdomadaires concernant leurs achats. Nous quittons le supermarché, le porte-monnaie encore plus vide et les sacs de commissions pas aussi remplis que nous l’aurions souhaité.
Je passe devant les travaux du métro à Curepipe en fin d’après-midi et je vois des dizaines de travailleurs “parqués” devant un building, le portable à la main, les yeux perdus chacun dans leur écran, les oreilles obstruées par des écouteurs. La fine pluie d’hiver et le vent frais ne viennent évidemment pas égayer leur fin de journée. Cette dernière a certainement dû être témoin de leur dur travail physique. À leur place, j’aurais eu envie de faire la causette avec les autres. Un peu de relationnel, quelques partages et des blagues en fin de journée ne sont pas de trop. Mais à voir ces mines épuisées, eux souhaitent plutôt s’enfermer, chacun dans son monde, déconnectés du réel.
Je passe dans les rues ici et là, et je vois des personnes pressées, anxieuses ou à bout de nerfs. Ici et là, j’ai l’impression que je vais rencontrer le lapin fou d’Alice au pays des merveilles. Il court, il court, il erre, il se presse, sans savoir précisément où il veut aller, sauf qu’il sait qu’il ne doit pas être en retard. Il a au moins le mérite d’avoir un but précis, c’est déjà pas mal, mais pour y arriver c’est un peu galère. Il passe ici, là et là-bas. Un peu comme nous. Nous courrons à droite, à gauche, sommes pressés et craignons souvent d’être « en retard, toujours en retard », comme le répète le lapin blanc.
Ailleurs, je passe dans les vastes couloirs des centres commerciaux. Il y a des promeneurs qui traînent la patte tout en laissant traîner leur regard sur des vitrines alléchantes des magasins dont les portes ne peuvent même pas être franchies par la plupart des passants. Les vendeurs, eux, attendent désespérément le client qui fera leur bonheur. Des heures passent et la caisse ne se remplit toujours pas, comme il le faudrait.
Bref, là où nous passons, ces temps-ci, une lourdeur se ressent et de l’inquiétude se lit sur les visages… Désespoir et découragement menacent de s’emparer des plus solides individus. Que nenni ! Cela est sans compter sur l’instinct de survie et l’art de la débrouille qui peuvent transpirer en tous.
Heureusement que pendant la soirée de dimanche dernier, je suis passée devant le petit écran pour y rester scotchée pendant un moment vu l’effervescence qui s’y dégageait devant les matchs de la English Premier League. Quel moment heureux que celui de voir l’excitation des uns, les souffles retenus des autres, puis l’explosion de joie des supporteurs, suivie de la ruée des fans présents au stade sur le terrain de football lors de la victoire de Manchester City ! À bas les masques, la distanciation sociale et l’horrible “déshumanisme” qui s’était emparé de nous. Vive l’explosion de joie, le contact humain et le sport qui permet tant de merveilles !
Et puis, malheureusement, le lendemain, les mêmes galères reprennent…
Pendant que je roule à plus de 20 kms, j’écoute la berceuse Mo passe la rivier Tanie. Elle apaise, apporte du repos à l’esprit et invite à la réflexion. Que peut bien trouver l’État pour nous faire trouver (retouver ?) un état de tranquillité et de sécurité sans l’aide d’aucun effet anesthésiant ? Concrètement, comment fera-t-il pour que nous ne doutions plus de lui et que nous soyions confiants que c’est avec lui, main dans la main, que nous nous en sortirons ? Pour le moment, les paroles de la chanson semblent se déformer dans mes oreilles :

Mo passe en ba la boutik

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Mo zouenn enn bien zen mama
Mo diman li ki li fer la
Li dir mwa li pe vann gato.

Way way mo camouad

Plis ki 100 jours inn fini passe
Way way tou bann sitoyen
Nou la vi nek touzour pli tight
Way way gran misie
Mwa mo la kwisinn pa pe resi marse
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