Nous ne boirons pas ensemble ce dernier verre de whisky que nous nous étions promis pour ce dimanche lorsque nous nous sommes rencontrés pour la dernière fois vendredi dernier. Où nous avons partagé nos derniers éclats de rire avec des anecdotes heureuses et hilarantes vécues ensemble. Comme celle vécue devant la télé à Eaubonne en France lorsque nous regardions les films de Louis de Funès, dont les pitreries et le comique de geste déclenchaient immédiatement ton fou rire et ton bien-être, surtout dans Rabbi Jacob et La Folie des Grandeurs et sa fameuse réplique « Avez-vous reçu ma lettre anonyme ? » Ce fou rire et ce sourire sont les dernières images de toi imprégnées dans ma mémoire. Je remercie le ciel de m’avoir gratifié de ce moment magique et inoubliable avant ton grand départ.
Ce départ tu l’as retardé au maximum pour le grand bonheur de tous ceux qui t’aiment et en premier lieu Andrée, ton épouse, qui, souffrante elle-même, a toujours été à ton chevet, sans compter ton fils Patrice, omniprésent et assurant toute la logistique, et ta fille Danielle et le reste de la famille qui, de l’étranger (Hubert, Valentine, Édouard, Aurélie et Anne Sophie) ou le temps d’un voyage, ici, venaient te soutenir. Mais à chaque fois, alors que l’on pensait que tes jours étaient comptés, tu récupérais d’une façon spectaculaire. Et tu t’en tirais toujours avec une pirouette : « Ils ne sont pas prêts à m’accueillir là-haut. » Finalement, le ciel s’est ouvert à toi.
Déjà, assez tôt dans ta finalement longue vie, dans la cinquantaine, tu avais été atteint d’un cancer à la gorge. Mon frère Janot me contait une anecdote, ce matin même, lorsque nous évoquions ton souvenir, que mon père, ton grand ami, Jean Delaître, était un jour rentré à la maison en pleurant. Il avait appris que tu avais contracté cette vilaine maladie et pensait que tu allais mourir bientôt. 40 ans après, tu vivais toujours, alors que lui est parti il y a une trentaine d’années déjà. Comme quoi, la vie et la mort font partie de la glorieuse incertitude !
En tout cas, ton départ pour l’au-delà ne laisse personne indifférent à Maurice et partout dans le monde, ceux qui ont eu la chance de te connaître disent en substance que tu es « homme de grande culture » qui a « bercé notre enfance et notre jeunesse » et « l’un des derniers grands qui s’en va ». Pour tes proches, tu es beaucoup plus cela, un homme généreux, d’un grand cœur, fidèle en amitié, un guide et un exemple à suivre. Les Mauriciens gardent un merveilleux souvenir de ta voix à la radio, de tes reportages hippiques et de tes répliques sur scène lorsque tu jouais au jeune premier sur les planches.
Qui mieux qu’Isabelle Marechal, ma collègue de Week-End, la dernière qui t’a interviewé, pourrait mieux résumer ton amour pour le théâtre et l’opérette : « Où il y a de l’art, où il y a du talent, il n’y a pas de vieillesse, pas de solitude, pas de maladie, et même la mort, ce n’est qu’une moitié de mort. » Ces mots de Tchekhov, extraits du Chant du cygne, semblent avoir été écrits pour Luc Legris, car l’âge n’a en rien estompé de la passion qu’il voue aux belles-lettres, au théâtre et à l’opéra. S’entretenir avec lui, c’est tout un monde qui s’ouvre à vous. Il vous parle de théâtre et les noms de Henry de Montherlant, de Jean Anouilh fusent dans chaque phrase. Puis, il évoque des auteurs mauriciens qu’il a côtoyés, de Malcolm de Chazal, Jean-Georges Prosper, Marcel Cabon. Si vous abordez l’opérette, ses yeux pétillent de bonheur, et vous voilà transportés à Vienne, entraînés, tourbillonnés dans une valse, Strauss au pupitre… On ne sort pas indemne après avoir rencontré Luc Legris, il vous insuffle son goût de la culture, un homme pour qui l’art est toujours solidaire de l’art de vivre.
Dans cette édition de Week-End du 19 juillet 2015, tu racontais comment adolescent, à La School, ce qui est devenu le collège Royal de Port-Louis dans les années 1940, tu montrais un intérêt particulier pour le théâtre et la littérature des auteurs dramatiques français et des hommes de lettres mauriciens. Tu racontais à l’occasion comment ce déclic pour le théâtre sera ta rencontre avec Yves Forget, que tu qualifiais de mentor, et qui te donnera l’occasion de t’exprimer pleinement sur la scène du Plaza. Ceux qui t’ont connu à l’époque disent que tu as été au théâtre dramatique un Don Alvaro mémorable dans le Maître de Santiago et à l’opérette tes rôles dans le Pays du sourire et les Valses de Vienne t’ont permis de jouer aux côtés des grands comme José Torado, Mady Mesplé, Luce Caopan et André Jobin.
Cet amour pour le théâtre lyrique, tu l’as transmis à mon père, Jean Delaître, avec qui, et d’autres amis, tu as fait venir des troupes françaises pour des spectacles d’opérette de haute facture, dont une saison dirigée par André Martial, ex-directeur du Théâtre de Châtelet. J’ai eu la chance grâce à vous de découvrir cette facette du théâtre qui manque grandement aujourd’hui à la vie culturelle du pays.
Tu as marqué par ta voix l’histoire de la radio dans les années 1970, en tant que commentateur des événements d’actualité, comme la visite à Maurice d’Indira Gandhi, mais ce sont les retransmissions en direct à la radio des courses hippiques qui t’ont immortalisé dans l’esprit des Mauriciens. Week-End rapporte en 2015 ce que tu as été pour cette discipline : « Il avait les mots, il avait la voix. Et il préparait tout au petit soin.… l’on se rappelle la sobriété et la finesse des commentaires de Luc Legris : Les chevaux abordent le dernier virage… la fièvre monte… les clameurs s’élèvent… la foule est en délire… dit avec une voix posée ! »
Je me souviens, très jeune, t’avoir vu à l’œuvre dans cette loge étroite perché au troisième étage des tribunes où tu commentais les courses. Je peux témoigner que tu arrivais très tôt au Champ de Mars. Tu évaluais la météo, puis tu écrivais ce que tu allais dire aux auditeurs en guise d’introduction à la journée, et tu étudiais avec minutie les casaques de chaque cheval pour mieux éclairer les turfistes qui t’écoutaient à la radio, surtout qu’à l’époque, il n’y avait pas de télévision. C’est donc sur l’imaginaire de chaque auditeur que tu intervenais. Mais le meilleur moment d’une journée de courses à l’époque, c’est lorsque tu faisais acheter dans la plaine les gâteaux piment et les badjas que nous dégustions…
Tu as quitté Maurice dans les années 1970-80 avec toute ta famille pour aller remplir les fonctions d’attaché culturel à l’ambassade de Maurice à Paris, avant de rejoindre l’UNESCO où tu as assumé avec brio la charge à de la section audiovisuelle pour le “desk” français. C’est pendant cette période qu’Andrée et toi-même m’ont beaucoup aidé et gentiment accueilli chez vous dans cet immeuble à Eaubonne, qui avait pour vue l’hippodrome d’Enghien-les-Bains lorsque je suis partie en France pour mes études universitaires. Je venais régulièrement le week-end et j’ai vécu de grands moments avec vous.
Tu étais toujours en train d’écrire quelque chose, une lettre, un discours ou on ne sait quoi, toujours assis sur la table de la salle à manger, au point où on t’avait affublé du titre de Monsieur de Sévigné. Les courses hippiques sont aussi restées une passion au point tu accompagnais, mon père et moi, à chacune de ses visites à Paris, pour assister aux grandes épreuves classiques comme le Prix de l’Arc de Triomphe, le Prix du Jockey Club ou encore le Prix de Diane, mais tu avais aussi développé une véritable passion pour les courses de trot et son Prix d’Amérique.
Du coup, tu jouais au tiercé, et autant que je m’en souvienne, on avait une fois gagné ensemble, Patrice, toi et moi, quelques milliers de francs. Patrice et moi revenions d’une sortie et au vu du résultat, nous pensions avoir la bonne combinaison. Mais lorsqu’on t’a vu en mode M. De Sévigné, on s’est dit que les carottes étaient cuites. Tu as alors levé tes verres de tes yeux et tu nous a dit l’air détaché : « Nou’nn gagne… » Jamais plus en huit ans n’a-t-on gagné une somme pareille ! Et pourtant, depuis le vendredi jusqu’au dimanche, on faisait le papier… en vain.
Plusieurs années plus tard, tu es revenu à Maurice, et tu as pris un travail à temps partiel à Turf Magazine, où tu as été le gendarme, pas celui de St Tropez que tu vénérais, mais gendarme de nos écrits. Tu avais l’œil juste et tu as transmis ton savoir, ton exigence, ta discipline et ton respect des délais au travail à tes jeunes collègues parfois impertinents dilettantes, mais bons travailleurs quand même. Ils te saluent tous de leur avoir inoculé ta passion pour la langue française et une certaine vision des courses hippiques. Ton aura dépassait largement cet unique département, car à tous les étages du Mauricien Ltd, tout le monde salue ta gentillesse et le souvenir d’un grand monsieur que tu as été !
Ton rêve de fin de vie était de jouer Harpagon. Tu aurais mérité ce rôle et tu l’aurais interprété de belle façon par ton talent d’acteur. Cependant, cela n’aurait été qu’un rôle de composition, car ce personnage ne te ressemble guère, toi qui as été le chantre de la générosité, du partage et de l’amour des autres et des tiens. Tu étais l’ami de mon père, tu as été aussi le mien. Au fait, comme le chante si bien Serge Lama, tu as été « Mon ami, mon maître ! »
B.D.

