RACHNA BHOONAH
Doctorante en analyse de cycle de vie et qualité
de l’air intérieur des bâtiments à l’école des Mines de Paris
Chaque être vivant est issu d’une conception, d’une évolution utérine et d’une naissance. Iel profitera d’une vie lors de laquelle iel cherchera une place dans la société et consommera pour survivre. Iel aura sans doute besoin de soins de santé, et, finalement, subira une fin de vie. Les objets, bien qu’inanimés, sont assez similaires : les designers ou architectes vont les concevoir (bon, avec moins d’intimité que la conception des humains, sans doute), faire évoluer leurs designs avec des études et des échanges et, finalement, l’objet prendra vie lors de sa fabrication. Durant sa vie, il servira une fonction et pourrait aussi consommer de l’énergie (comme une télévision qui consomme de l’électricité). Il aura parfois besoin de réparation ou de rénovation et va finalement, comme toute chose non-éternelle, arriver en fin de vie.
Vous voyez, on n’est pas très différents nous et les objets. On pourrait réfléchir à notre arbre généalogique et remonter ainsi les générations : nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents… On passera sans doute par plein d’époques, de villes ou même de pays. L’arbre « généalogique » de l’objet, lui, nous fait remonter à ses sources matérielles, et à chaque élément nécessaire à sa fabrication – ses matières premières, le transport et l’énergie. On se posera la question des origines : d’où proviennent les matières et comment les a-t-on extraites ? Par quels moyens ont-elles « voyagé » jusqu’à l’usine ou le site de construction ? Et les sources d’énergie utilisées pour l’extraction de ces matières premières ou la fabrication de l’objet : sont-elles plutôt fossiles ou renouvelables ?
Si vous commencez à vous poser aussi la question de l’écologie, vous n’êtes pas les seul.e.s ! De nombreux-ses scientifiques et maintenant aussi des industriels s’intéressent à ces enjeux, dont l’étude peut se résumer par le terme « Analyse de Cycle de Vie » (ACV). L’idée est de faire un inventaire de tout ce dont a besoin un objet lors de sa fabrication, utilisation et fin de vie, et analyser les impacts que cela pourrait avoir sur l’environnement.
Je vous invite à faire un voyage en compagnie d’une paire de jeans de marque française. Celui-ci commence tout d’abord en Asie (surtout en Inde) où est cultivé et tissé le coton. Le voyage continue jusqu’au Chili (ou pourquoi pas le Canada, la Chine ou le Congo) où sont extraits les métaux nécessaires à la fabrication de la braguette. On passera par la Chine pour récupérer un peu de teinture bleue, avant de tout regrouper au Bangladesh (ou un autre pays à main-d’œuvre peu chère comme le Vietnam, la Chine, la Thaïlande) pour la couture, avec en prime une pollution délocalisée. Passons du Bangladesh à la France pour observer la touche finale… l’étiquetage de la marque sur le produit fini ! Si on est en compagnie d’un jean aventureux, le voyage continue dans d’autres pays du monde pour être vendu : Chine, États-Unis, Australie ou Maurice. Par la suite, on ira dans notre centre commercial préféré s’acheter une magnifique paire de jeans bleu délavé, qui aura vu plus de pays que la majorité de nos concitoyens, pour la « modique » somme de 300 dal pourris.
Un simple objet voyage beaucoup plus qu’une personne lambda et consomme aussi des ressources. D’ailleurs, les matières premières sont nécessaires pour toutes nos activités, que ce soit pour fabriquer des objets, de la nourriture ou l’électricité. Ces matières sont extraites des ressources naturelles, comme des minerais (pour les métaux et minéraux), des réserves de pétrole (pour les carburants et plastiques), des forêts (pour le bois et les papiers) ou des rivières pour l’eau fraîche.
Prenons notre jean. La braguette est souvent en laiton – alliage métallique de cuivre et de zinc. Les réserves de ces deux métaux sont sous tension. Il est estimé que, suivant la tendance actuelle, nos réserves en cuivre vont s’épuiser un peu avant 2050 et celles du zinc, peu après 2030. Pourtant, ces métaux sont présents en grandes quantités autour de nous, au point qu’on ne les voit même plus : les voitures thermiques et électriques contiennent environ 10 à 80 kg de cuivre respectivement, et une maison de 100 m² de surface habitable en contient environ 200 kg pour les câbles et tuyauteries, ainsi que tous les appareils électroniques et électriques. Nous ne pouvons plus imaginer la vie sans ces appareils, que ce soit la machine à laver, le téléphone ou l’ordinateur. De ce fait, les réserves sous tension menacent fortement notre mode de vie. Métaux, pétrole, eau fraîche, charbon… nous en sommes dépendants.
Les métaux et le plastique se recyclent. Une solution serait donc de les récupérer et réutiliser pour en faire d’autres produits. Sauf que les matières perdent leurs propriétés mécaniques au recyclage. Après quelques cycles, on devra quand même les jeter. De plus, les métaux dans nos appareils électroniques sont durs à récupérer : les composants sont très petits et difficiles à séparer du reste. En l’état, il est ainsi peu viable de recycler à grande échelle ces appareils. On pourrait par contre imaginer des objets conçus pour être démantelés. Ces objets seraient construits de sorte à ce qu’il soit facile de remplacer un élément, ou de tout séparer, pour les réutiliser tels quels ou les recycler.
Toutefois, la question de fond à se poser reste « même si j’en ai les moyens, est-ce que j’en ai vraiment besoin ? »,. Il est important de réfléchir aux conséquences de nos actes, car nous allons en subir les répercussions dans le futur. On a déjà un petit aperçu de la flambée des prix avec l’essence, mais cette flambée pourrait même se changer en pénurie. Il faut imaginer notre planète comme une merveilleuse boîte de chocolats de Noël. Si on mange tout ce qu’il y a dans la boîte, surprise : elle sera vide. La différence est qu’on peut toujours se racheter une autre boîte avec d’autres chocolats, alors qu’on n’aura pas d’autre planète avec d’autres ressources, en tout cas pas de sitôt. On vit dans une société construite de telle sorte qu’on est soumis aux produits et services offerts sur le marché, et manipulés par les pubs – une société consommatrice. Même si on lutte contre la surconsommation, on doit quand même s’acheter nos premières nécessités et aussi de quoi se faire plaisir raisonnablement. Comment faire nos choix si on veut « bien faire » avec une conscience écologique, alors qu’on nous submerge de tous les produits présents sur le marché, souvent peints en vert (figurativement ou littéralement) pour avoir l’air plus respectueux de la nature ?
Ce phénomène, appelé le greenwashing, incite à l’achat de certains produits en jouant sur la conscience écologique grandissante dans la population. Mais on peut tous et toutes apprendre à déjouer ce piège. Les questionnements de l’ACV permettent de mieux faire le tri : d’où provient le produit ? Y a-t-il des risques d’exploitation des pays en développement ? Quels sont les matériaux ? Est-ce réutilisable ou recyclable ?… La question du coût et du temps se rajoutent à cette liste : parfois (mais pas toujours) un produit plus respectueux de la nature demande plus de soin et sera plus cher. Cela arrive qu’on manque de temps pour aller faire nos courses dans le marché du coin, et on choisira l’option la plus simple : un passage rapide au supermarché après une dure journée de travail. Dans tous les cas on pourrait opter autant que possible pour du local. Non seulement on aurait moins d’impact environnemental lié au transport, mais en plus on encouragerait l’autosuffisance en soutenant les productrices et producteurs locaux.
Une autre idée (magique) est l’achat d’occasion. Avec ce type d’achat (magique) on n’aura eu aucune empreinte environnementale, à part le transport jusqu’au lieu d’achat, étant donné que l’objet existait déjà et irait sinon à la poubelle. Et donner une seconde vie aux objets, qui peuvent encore être en parfait état, n’est pas uniquement une question économique ou écologique, mais aussi de style ! Le « vintage », ou le bricolage ont une valeur artistique. Jusqu’à présent encore peu connus, on trouve maintenant de plus en plus de magasins et plateformes internet d’achat d’occasion à Maurice, comme The Good Shop, Second Hand Kingdom, Double Life, Second Chance… Pour celles et ceux qui sont rapidement lassés de leur garde-robe, ça peut aussi être un moyen de faire tourner les vêtements en les achetant et revendant. En ce qui concerne la nourriture, un jeune mouvement social, FoodWise, lutte contre le gaspillage alimentaire en collectant et redistribuant des aliments comestibles rejetés par la grande distribution.
Et, finalement, on sait très bien que la mode ne fait que tourner… Donc au lieu de se ruiner avec des habits neufs fabriqués à l’autre bout du monde pour un salaire de misère, n’hésitons pas à mettre les vieux vêtements des parents, grands-parents, tontons et tantines ! Ils pourraient bien redevenir à la mode un jour ou l’autre…

