Krishna Gokul, amputé après une électrocution : Sans avant-bras, il donne une seconde vie à des meubles

Il a survécu à une décharge de 24 000 volts « Je voudrais conduire librement ma voiture »

Krishna Gokul n’a plus d’avant-bras depuis une amputation pour lui sauver la vie en 2013. Dix ans plus tard, le père de famille de 31 ans, travaille dans l’atelier de menuiserie de The Good Shop, spécialisé en upcycling de mobilier. Il y manie la perceuse visseuse ou encore le poste à souder comme n’importe quel employé de l’atelier. Son handicap est bien loin d’être un obstacle dans sa vie professionnelle et sociale. Passionné de mécanique automobile, Krishna Gokul, qui s’y adonne encore, n’a qu’un voeu, et celui-ci n’a aucun lien avec son handicap…

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Dans l’atelier de menuiserie de The Good Shop à Mangalkhan, Floréal, une petite équipe s’affaire à donner une nouvelle vie à des chaises, tables, placards et autres mobiliers qui seront destinés à la revente dans un esprit de développement durable. Dans la salle principale, Nelson et John sont à leur poste respectif, tandis que Krishna est dans une autre pièce. Masque de protection au visage, il fait valser le pistolet à peinture sur un meuble. À cette heure de la matinée, le travail suit son cours dans l’atelier.

Mais lorsque Krishna interrompt la pulvérisation de la peinture, il y a un détail qui ne peut échapper à personne. L’artisan de l’atelier n’a pas d’avant-bras. Pourtant, Krishna Gokul, 31 ans, exécute quasiment les mêmes tâches que ses collègues, il fait même de la soudure.
« Je ne suis pas autorisé à utiliser des appareils tranchants pour des raisons de sécurité. Je ne les touche pas. Mais, dit-il en plissant les yeux et tout sourire, je sais et j’arrive à manier toutes les machines. » Son handicap, Krishna Gokul n’en a pas fait un obstacle, mais une force qui fait l’admiration de ses collègues. « Il est surprenant ! Il est une inspiration pour tout le monde, surtout les plus jeunes. Krishna ne rechigne jamais devant un travail. Il connaît cet atelier par cœur et aime quand tout est à sa place », confie Nelson.

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Pour ceux qui s’en souviennent, l’histoire de Krishna Gokul avait touché le cœur des Mauriciens peu de temps après son accident, en 2013, soit au moment où le jeune homme s’était remis à la mécanique. Électrocuté sur son lieu de travail, il est tombé du deuxième étage d’une résidence privée avant de sombrer dans le coma. À l’hôpital, pour lui éviter une gangrène, les médecins n’ont eu d’autre choix que l’amputation de ses avant-bras. Faire la vidange, vérifier le moteur, changer les roues, bref entretenir une voiture quand on n’a plus ses avant-bras, c’est une prouesse qui suscite admiration et curiosité. C’est ainsi que l’histoire médiatisée de Krishna Gokul était arrivée dans les maisons.

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts… Krishna Gokul s’est mis à travailler le bois, il s’est marié à Yashna, il est devenu père de deux enfants, un fils de 6 ans et une fille de 4 ans. Il adore cuisiner et plus que jamais le jeune homme est mordu de mécanique automobile. D’ailleurs, lorsqu’il confie qu’il a un voeu qui lui est cher, il ne s’agit pas de retrouver ses bras comme l’on pourrait le croire. « Je voudrais conduire librement ma voiture. Je peux conduire, je suis complètement autonome. J’ai même adapté la conduite en fonction de ma condition. Mais malheureusement, les autorités policières sont réticentes à ce sujet », dit le jeune homme avec beaucoup de regret.

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« Venir travailler à l’atelier tous les matins est un vrai bonheur », confie Krishna Gokul. Ce n’est pas que ce dernier veut faire une fleur à l’entreprise sociale qui l’a employé il y a un an, mais il y pense vraiment. Grand bricoleur, il s’est perfectionné chez lui et à travers un cours en ligne. Quand la Global Rainbow Foundation, dont il était membre, l’a encouragé à postuler à The Good Shop, il n’a pas hésité à tenter sa chance. « Kan mo’nn vinn la, pou mo premie zour zot inn donn mwa kat sez an plizier pies. Mo’nn asanble zot, mo’nn met lakol, vit mo’nn resi mont bann sez-la. Ils étaient tous surpris », raconte Krishna Gokul. Lui qui, chez lui, manie la meuleuse, il ne comptait pas faire de la figuration.

Dans l’atelier spécialisé en upcycling, il y a trouvé un métier qu’il aime, un environnement où il a pu s’intégrer sans être assisté. « Le monde du travail doit faire plus de place à des personnes autrement capables », glisse-t-il. Mais l’assistanat, Krishna Gokul ne veut pas en entendre parler. De la perceuse au pistolet à peinture, il maintient sans mal les principaux outils qu’il utilise au quotidien. Si le handicap qu’il porte est visible, il ne lui empêche pas pour autant d’être efficace et productif dans son lieu de travail. « J’ai fait des recherches pour trouver des prothèses. Je me suis rendu en Inde pour voir sur place ce que je pouvais trouver. Mais les prothèses coûtent extrêmement cher. J’ai déjà essayé une qui ne disposait que de deux “doigts”, mais j’étais limité dans mes gestes. Honnêtement, je ne fais pas une fixation sur les prothèses, si j’en trouve je serai heureux et preneur. Mais j’ai adapté ma vie en fonction de mon handicap », explique Krishna Gokul.

« Si mo kapav ramas enn zepeng ki anba, dit-il, c’est que je suis en mesure de me débrouiller. » Chez lui, il a aménagé des pièces de sa maison, comme la cuisine et la salle de bain, pour lui faciliter la vie. À l’extérieur, il peut se rendre au guichet automatique d’une banque, il fait ses achats sans aide, il peut tenir un stylo et apposer sa signature.
À l’entendre dire, avec le sourire qui accompagne, que c’est son état d’esprit positif qui lui a donné la force de surmonter les séquelles de son accident, Krishna Gokul donne l’impression que la transition vers la normalité a été simple. Toutefois, les choses n’ont pas été aussi faciles. Tout est arrivé le 4 décembre 2013. Son contrat au sein d’une compagnie ayant pris fin, Krishna Gokul, qui s’y connaît en soudure, avait trouvé du travail auprès d’une équipe. « Nous étions sur le toit, au deuxième étage d’une maison. Je me souviens qu’à un moment le tube en métal que je tenais avait touché un câble. J’avais reçu une décharge électrique de 24 000 volts ! J’ai été violemment projeté au sol du deuxième étage.

De là, c’est le black-out pour moi. Ne plus me souvenir de mon accident m’a beaucoup aidé. Ce n’est qu’une semaine après l’accident que j’ai repris connaissance. J’étais alors à l’hôpital. Je ne pouvais pas bouger. Je pouvais voir que mes mains étaient reliées à des fils. J’étais abasourdi. C’est mon père qui m’a expliqué que le médecin lui avait dit que pour m’éviter une gangrène, il fallait amputer mes deux avant-bras. La famille devait lui donner son accord. Je n’étais même pas en état de prendre une décision », raconte le jeune homme.

Après l’opération, il prend petit à petit conscience de l’absence de ses deux membres. « Mais tant que j’étais alité à l’hôpital, entouré par le personnel médical qui facilitait mes soins, y compris mon alimentation, je ne ressentais pas le handicap que pouvait provoquer cette nouvelle situation. Par contre, ma mère, mes proches étaient toujours tristes quand ils me rendaient visite. C’était un moment pénible », poursuit Krishna Gokul.
De retour au domicile familial après son hospitalisation, Krishna Gokul n’a qu’une chose en tête. « J’ai demandé à mon père de sortir ma voiture », dit-il en éclatant de rire. Krishna Gokul est un vrai mordu de mécanique. Après ses premières années au secondaire, il s’était inscrit dans une école où il s’est spécialisé dans ce domaine. Il en est sorti avec un diplôme dans la poche. « J’ai utilisé mes moignons et mes pieds pour mettre la voiture en marche, la conduire sur une petite distance dans ma cour, faire marche avant et arrière pour voir ce que cela donnait ! Et ça a été positif. »

Krishna Gokul prend bien vite la décision de s’occuper durant les semaines, mois et années qui allaient se présenter. « Je me devais de faire des efforts pour devenir autonome. Au début, dès que je voulais manger, par exemple, ma mère ou d’autres membres de ma famille se précipitaient pour m’aider. Je ne voulais plus également voir la tristesse sur le visage de mes parents. Si j’allais bien, ils l’étaient eux aussi », explique Krishna Gokul. Il se met à faire de la mécanique, former ses cousins dans le domaine, il bricole et fait de la soudure… « Mo’nn regagn kout kouran ! » concède ce dernier.

Pendant sa reconstruction, une jeune femme, Yashna, qui avait vu un reportage sur lui, l’écrit. « Elle m’a contacté par les réseaux sociaux. Elle m’a dit qu’elle avait été touchée par mon histoire. Nous avons communiqué pendant un certain temps et elle est venue me voir à la maison… », confie Krishna Gokul. Le reste, c’est de l’histoire. Heureux de nous faire découvrir sa famille, Krishna Gokul prend son téléphone, le débloque en faisant glisser son moignon sur l’écran et ouvre la galerie de photos. Il est en admiration devant le visage radieux de son épouse et de ses enfants, lesquels font de lui un époux et un père comblé, dit-il. « Le samedi après-midi, j’aime bien leur préparer un plat spécial. Enn ti diri ou minn frir », explique Krishna Gokul.

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