En 1898, la Revue agricole de l’Île Maurice publiait un article évoquant la sécheresse qui avait brûlé cette île du 10 septembre au 27 novembre de cette même année. N’ayant de réserves d’eau que pour 15 jours, et faisant réponse aux lamentations de la population d’alors, le Gouvernement institua une commission permanente, formée de députés et de propriétaires fonciers, dont la mission était de trouver une solution de long terme à cet état hygrométrique. Fort du constat selon lequel la « rage de déboisement » de l’île partageait avec l’absence de pluie la responsabilité des sécheresses, l’on implora le reboisement par l’État.
Si, comme les dirigeants de cette époque, Pierre Poivre avait déjà compris, 130 ans plus tôt, la grande importance des forêts sur l’hygrométrie et sur la qualité de nos sols, et inversement l’impact négatif d’une déforestation à outrance sur le climat local, il semble que peu aient aujourd’hui retenu les leçons du passé…
La couardise politique actuelle a ainsi justifié le manque d’eau en usant de l’excuse du « changement climatique ». Bien que nous ne puissions nier l’existence d’épisodes de sècheresse plus longs, et inversement d’épisodes de pluies plus courts mais plus intenses, la question relative à la gestion de nos réserves d’eau prend un caractère purement politique dès lors qu’il est confié à nos élus la mission de prévoir et ce, principalement dans un contexte où les risques et conséquences liés aux phénomènes climatiques extrêmes sont connus de tous et font l’objet de rapports inquiétants à l’adresse des décideurs mondiaux.
Le présent article ambitionnera de souligner succinctement les principales incohérences d’une politique d’urbanisation ayant contribué à mener à cette situation à laquelle nous sommes malheureusement confrontés.
Une politique d’urbanisation irresponsable
Depuis quelques années, force est de constater que la politique voulue en matière d’urbanisme pour le pays est celle du tout-béton, nonobstant le fait que le développement puisse avoir pour conséquence la destruction totale d’une zone humide, d’un écosystème marin ou forestier, ou encore que celui-ci soit fait en violation de nos lois. Les administrations centrale et locale semblent se féliciter de ce qu’elles considèrent comme une avancée vers la modernité, faisant fi du caractère irréversible de leur vision « moderne » sur le bien-être d’une population vulnérable et des écosystèmes fragiles dont cette dernière dépend. L’état de stress hydrique dans lequel nous nous trouvons chaque année en est une conséquence directe. Loin des postulats liant cette crise au changement climatique, les développements à outrance d’infrastructures routières, de bâtiments à usage commercial, industriel ou d’habitation affectent nos réserves en eau de façon non-négligeable et souvent sans qu’elles ne répondent à un besoin réel ou essentiel.
D’abord, nous retrouvons le puisage d’importantes quantités d’eau aux fins de réaliser les travaux en question, tant en amont lors de la production des matériaux qu’en aval lors de la phase de construction. Puis, une fois bâties, les occupants et équipements abrités par ces infrastructures s’ajouteront à la liste des consommateurs directs ou indirects d’eau, tantôt pour le rinçage de composantes électroniques, tantôt pour le remplissage d’une piscine ou d’un bassin décorant un hall de bureau, tantôt encore pour le nettoyage de surfaces toujours plus nombreuses, tantôt pour l’arrosage de jardins d’agrément. Pouvons-nous seulement nous le permettre?
Je découvrais dans un article récemment publié dans un quotidien une solution ambitionnée par Medine pour assurer l’approvisionnement en eau de l’un de ses nouveaux morcellements. Celle-ci consistait en la construction d’un nouveau réservoir permettant de répondre en totalité à la demande créée par ses aménagements. Si la démarche était louable, le point le plus important à soulever était ici celui de savoir comment serait approvisionné ce réservoir. En l’espèce, il s’agissait, toujours en me basant sur l’article en question, d’un approvisionnement par captation de source(s). Catastrophe… et pour cause.
Les sources jouent un rôle essentiel dans le maintien de l’intégrité des écosystèmes en ce qu’elles permettent la circulation et la distribution naturelle d’eau à tous les espaces naturels situés entre un point A et un point B. Ainsi, détourner une source peut avoir pour résultat le manque d’irrigation de ces zones et donc un appauvrissement de celles-ci en nutriments, leur érosion et, pire encore, leur désertification. Le phénomène de désertification suppose que le sol devienne si sec qu’il perd toute capacité d’absorption et qu’il soit ainsi incapable d’y voir se maintenir la vie. Ce phénomène, dont les causes peuvent être multiples, est notamment responsable de l’assèchement progressif et parfois irréversible de nos nappes phréatiques, mais aussi de fameux « flash floods » tant redoutés. En effet, une eau non absorbée par une terre trop sèche s’écoulera toujours vers les points les plus bas, causant plus ou moins de dégâts sur son passage selon son débit. Or, plus le sol aura été désertifié, plus le débit des eaux ruisselantes sera élevé. Ainsi, en souhaitant solutionner un problème lié à l’absence d’eau, sans prise en compte de l’impact environnemental des solutions préconisées, nous ne pouvons qu’amplifier le problème initial.
Qui de nous ne constate pas avec effroi, aux quatre coins de l’île, la disparition de pans entiers de forêts laissant place à des routes (nouvelle autoroute de Magenta à Forest-Side) ou à des parkings (Grand-Bassin); l’abattage sauvage d’arbres ornant d’anciens jardins (je pense aux superbes camphriers centenaires de Curepipe) sous prétexte que leurs feuilles « salissent », le comblement illégal de zones humides validé par des District Councils? Est-il nécessaire de rappeler que depuis les océans, où l’eau s’évapore et forme des nuages, elle est à nouveau attirée par les forêts qui réceptionnent les précipitations et poursuivent ce processus de production de nuages, augmentant ainsi les périodes de pluies et régulant l’hygrométrie? Ce schéma était jadis au programme scolaire de tous les élèves… L’on nous raconte que les zones à forte pluviométrie se déplacent, s’éloignant ainsi de nos réservoirs principaux… Est-ce vraiment le niveau d’imbécilité que nous avons atteint ?
La critique étant toujours aisée, quelles seraient alors d’éventuelles solutions?
Je n’aborderai pas ici la question liée aux réseaux de la CWA. La solution est simple et nul besoin d’être un professionnel pour la deviner. Indice: On ne fait pas de politique différente avec les mêmes hommes.
Il conviendrait tout d’abord que nous disposions d’une autorité publique compétente et capable (1) d’établir une cartographie de différents usages de cette ressource, (2) de déterminer les besoins en eau du pays (industriels, agricoles, domestiques…) et (3) de déterminer le volume d’eau que nous consommons aujourd’hui à crédit par rapport à nos capacités réelles de captation.
Puis, et une fois ces éléments déterminés, il conviendrait de nous pencher sur les développements futurs souhaités et sur l’octroi d’éventuels permis. Une solution responsable et durable en matière de planification urbaine aurait été celle de n’octroyer un Building and Land Use Permit (BLUP) à tout promoteur immobilier, ou même à toute personne souhaitant bâtir sa résidence dans une région insuffiffisamment approvisionnée, qu’à la seule condition qu’il ait été prévu au préalable la construction d’un nouveau réservoir pour cette région, approvisionné exclusivement par les eaux de pluie directement, ou récupérées par canalisation et traitées. Laissons les rivières et cours d’eau là où ils sont. Il s’agit là d’une solution qui ne viserait que la consommation domestique quotidienne, excluant les remplissages de piscines ou encore l’arrosage des jardins. Pour ces deux cas de figure, tout cahier des charges présenté lors de la demande de BLUP devrait contenir une partie imposant à chaque acquéreur de lot ou promoteur d’y faire ériger des réservoirs sous-terrains destinés à recevoir les eaux de pluie captées par les toitures, ou par tout autre moyen ingénieux dont des ingénieurs spécialisés ont certainement le secret. Ce même modèle devrait notamment être progressivement privilégié par les hôtels, plutôt qu’un recours à des unités de dessalement générant d’importantes quantités de saumure susceptibles d’entrainer un important déséquilibre physique et chimique de l’eau de mer, avec des conséquences dramatiques sur la biodiversité.
Parallèlement aux solutions impliquant des aménagements artificiels pour pallier le problème de captation d’eau, existent celles permettant de rétablir une hygrométrie suffisante sur toute l’île, contribuant ainsi à mieux réguler la pluviométrie et nous assurer ainsi de pouvoir reconstituer nos stocks d’eau potable durant la saison des pluies. Parmi ces solutions se trouve celle qui consisterait en la création de ceintures vertes denses en bordure de chaque rivière, ruisseau, zones humides et autres cours d’eau de l’ile, mais aussi en la création d’aires forestières protégées consistant d’une part en un rétablissement ou une restauration de forêts côtières, et d’autre part en un rétablissement ou une restauration de forêts intérieures, accompagné d’une stratégie stricte de conservation et d’administration des forêts existantes. Contribuant de façon certaine à rétablir les cycles hydriques, ces aires pourront aussi abriter une agriculture d’un nouveau genre et répondre ainsi à un des besoins sociaux réels…
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