PENSEURS DU SUD, N0.8 – Avec René Noyau (1912-1984), la théorie de l’indépendance prit naissance à Cité Martial

Dr Jimmy Harmon

- Publicité -

Nous nous apprêtons à fêter les cinquante cinq ans de l’accession de notre pays à l’indépendance. Y a-t-il eu une réflexion à l’époque en profondeur sur et pour l’indépendance ? Quelle a été cette pensée ? « Penseurs du Sud », fait découvrir aux Mauriciennes et Mauriciens René Noyau (1912-1984) comme un des penseurs de notre indépendance. La rubrique se présente en deux volets. La première partie porte sur la vie, l’œuvre de Noyau et la définition de ce qu’est une théorie. La deuxième partie (prévue dans une prochaine édition de Forum) analysera le texte de René Noyau intitulé « Jean Jacques Rousseau ou l’indépendance », causerie qu’il avait donnée en 1962 au Centre Culturel Français à Curepipe et publiée dans son intégralité en 1963. Je tiens à remercier Gérard Noyau pour les notes qu’il m’a envoyées dans le contexte de la rédaction de ce papier.

Une vie

René Noyau (1912-1984) naquit à Port Louis le 14 avril 1912. À 14 ans, sa scolarité s’interrompit mais il était un autodidacte. Il fréquentait assidument l’Institut de Port Louis (la bibliothèque du Musée de Port Louis). À l’âge de 22 ans il épousa Jane Moorghen. De cette union naissent trois enfants : Ginette, Nicole et Gérard. Le mariage se termina par un divorce, réclamé par Jane après la naissance de Gérard en 1940. Il épousa Véronique Bahadoor en 1942 et le couple se sépara finalement en 1950. À l’âge de 39 ans, il prit sa retraite des docks. Il choisit de se consacrer à ses écrits. Il devint journaliste à Advance et écrit dans plusieurs journaux. Il utilisait les pseudonymes Jean Erenne, Claude Bouais ou des initiales R., N., et R.N.

Il alla vivre dans une case en paille sans eau courante et électricité à Grande Rivière Nord-Ouest jusqu’en 1954. Il habitait avant Beau Bassin (rue Mosquée) et Rose Hill dans des maisons confortables. Il passa beaucoup de son temps auprès des travailleurs de l’endroit ; il les introduisit à la peinture. Il accomplit plusieurs visites à l’étranger pour participer dans des conférences et expositions. Il a visité beaucoup de pays d’Afrique y compris Ghana, Libye, Mali et l’Europe (France, Royaume Uni, USSR, L’Allemagne de l’Est), la Chine et le Pakistan.

Fervent défenseur de l’indépendance, René Noyau a d’ailleurs magnifiquement croisé le fer avec de virulents polémistes, tels que Noël Marrier D’Unienville, dans Le Cernéen, à qui il a répliqué en 1956 sous le titre « À nous deux NMU ». Marcel Cabon, Malcolm de Chazal et Aunauth Beejadhur furent ses amis intellectuels. Il était aussi un bon ami de la famille Bissoondoyal. Renuka, la fille de Sookdeo Bissoondoyal, raconta qu’on l’appelait affectueusement « Tonton Noyau ».

René Noyau côtoyait les grands de ce temps mais restait simple. Il était le premier Mauricien à rencontrer Leopold Sédar Senghor en 1950 à Paris — qui l’invita à déjeuner avec sa famille. En 1960, alors qu’il écrivit une lettre à Senghor, ce dernier lui répondit immédiatement et René Noyau apprit après que Senghor était au fait Président du Sénégal. Cela ne lui monta pas à la tête, ni n’essaya-t-il d’en tirer profit.

 

L’Œuvre

Pour ce huitième texte de Penseurs du Sud, je me suis intéressé aux quatre volumes consacrés à René Noyau (voir liste de référence), publiés en 2012 par la Cellule d’alors « Culture et Avenir, Bureau du Premier ministre, Port Louis (Ile Maurice) ». Dans la préface, Alain Gordon-Gentil, le responsable de la cellule, écrit : « Il (René Noyau) fouille l’homme mauricien à ongles nus, dit son désarroi, sa grandeur, son étrangeté aussi. » (p.17). De son côté dans l’Avant-Propos, Gérard Noyau, le fils de René Noyau, dit ceci : « Il y a beaucoup de lacunes dans ma connaissance de mon père et de ses écrits, lacunes que je vais laisser à d’autres le soin de combler, si la lecture des écrits de René Noyau les pousse à croire qu’il est digne de ce travail critique. » (p.20). Irène Ahtoy a consacré son mémoire de maitrise de lettres à Jean Erenne. Il a pour titre : « JEAN ERENNE : L’évolution d’une œuvre à travers le temps, Université de la Sorbonne Nouvelle, Section Lettres Modernes, Paris III, octobre 1977 ». Une autre étude à signaler est celle de Furlong Robert et Noyau Gérard: « De Fin de Saison à Notre ascendance: itinéraire génétique d’un poème du Mauricien René Noyau » dans la revue en ligne Continents Manuscrits (12/2019). Juste pour les journaux, on dénombre 309 articles de René Noyau qui ont paru selon le nombre et les années indiqués par rapport aux organes de presse suivants Action (17 en 1963-64), Advance (203 entre 1952 et 72), Le Cernéen (79 entre 1952 et 54), Le Dimanche (1 en 1968), Le Mauricien (8 entre 1934 et 73), The Lantern (1 en 1962) sous différentes signatures : R.; N.; R.N.; René Noyau; Jean Erenne; J.E.; Jean-Claude Bouais; Observateur. Ses écrits se prêtent à un « travail critique ». En appliquant l’analyse critique de discours, on découvrira que ses écrits produisent une théorie de l’indépendance pour Maurice. D’abord, voyons le sens du mot « théorie ».

 

Le mot « Théorie »

 

Le mot ‘théorie’ vient du mot grec ‘theoria’ qui signifie ‘contemplation’, ‘spéculation’ venant de l’action du thros qui est le ‘spectateur’. Dans une publication The Limits of theory (1989) dirigée par Thomas Kavanagh et qui réunit huit essais sur ce qu’est la théorie, on apprend que le mot ‘théorie’ vient plus précisément du mot grec ‘theōrin’ qui signifie ‘voir’, ‘observer’. Dans la Grèce Antique les personnes qui portent le titre de ‘theoros’, pour les qualifier comme un groupe, constituaient de par leur présence une ‘theoria’; elles   furent officiellement désignées pour voir, analyser et attester l’apparition d’un événement. Ce qui fait que le mot ‘theoria/ théorie’ est un ensemble d’idées basées sur des principes qui examinent et expliquent un phénomène ; et l’explication donnée est elle-même indépendante du phénomène. On distingue deux types de théorie. L’une est de nature ‘puzzle-solving’ et l’autre ‘puzzle-maker’.

Une théorie qui est « puzzle-solving » voit un phénomène ou un problème en dehors de la personne qui l’étudie. La théorie dans ce cas a pour fonction de donner les principes universels qui aident à comprendre le problème et comment les appliquer pour solutionner ce problème. Dans ce cas, la théorie devient une somme de connaissances qui fait autorité. Alors ceux qui défendent cette théorie sont les garants, protecteurs et même propriétaires de la théorie. Le théoricien est alors un solutionneur.

Par contre, dans le cas d’une théorie de nature à être ‘puzzle-maker’, il n’y a pas de séparation entre l’objet qui est étudié et la personne qui l’étudie. Dans ce cas, la personne qui étudie le problème et devient par la suite le théoricien ou la théoricienne construit ses explications et ses interprétations de la réalité partant du phénomène à l’étude et de par son point de vue. Dans ce cas, la théorie n’est pas universelle mais s’adapte au contexte. Cette théorie peut aussi avoir plusieurs voix dissonantes et discordantes. René Noyau est dans la catégorie de ‘puzzle-maker’.

 

Quand Rousseau
parle à Noyau

En 1962, dans le cadre des célébrations organisées par l’UNESCO, le ministère de l’Éducation et le Centre Culturel Français à Curepipe, pour fêter le 250e anniversaire de la naissance de Jean Jacques Rousseau (1712-1778), René Noyau donna une causerie intitulée « Jean Jacques Rousseau ou l’indépendance ». A la page 61 (Volume 1), on nous dit que « l’audience à Curepipe est majoritairement contre l’indépendance ; mais René Noyau ne s’en inquiète pas » (p.61). L’année suivante, en juin 1963, le texte de René Noyau est considéré comme un masterpiece et son éditeur le publie dans son intégralité alors qu’il avait l’intention d’en publier quelques extraits seulement. On était en pleine campagne électorale. Les élections générales se tinrent le 21 octobre 1963. Le Parti Travailliste remporta 19 des 40 sièges à l’Assemblée Législative. Mais le jour que Noyau donna sa causerie il ne transpira rien dans son discours sur la campagne pour ou contre l’indépendance. Il prit de la hauteur pour entrer en profondeur dans le sujet. Ce que nous verrons dans la deuxième partie.

Références

Fairclough Norman, Critical Discourse Analysis. The Critical Study of Language, London & New York, Longman, 1995

Kavanagh, Thomas, The limits of theory, Standford University Press, 1989.

Noyau, René L’œuvre, 1931-1959 : poèmes, essais, aphorismes, nouvelles et chroniques (Vol. I), Cellule Culture et Avenir, Bureau du Premier Ministre, Port Louis (Ile Maurice), 2012.

Noyau, René L’œuvre, 1960-1978 : poèmes, essais, conte en créole et chroniques (Vol. II), Cellule Culture et Avenir, Bureau du Premier Ministre, Port Louis (Ile Maurice), 2012.

Noyau, René, L’œuvre, Inédits1-1963-1975 : essais, théâtre et écrits surréalistes (Vol. III), Cellule Culture et Avenir, Bureau du Premier Ministre, Port Louis (Ile Maurice), 2012.

Noyau, René. L’œuvre Inédits 2 : poèmes, pensées, conte, travaux inachevés, lettres, opinions sir l’homme et son œuvre (Vol. IV), Cellule Culture et Avenir, Bureau du Premier Ministre, Port Louis (Ile Maurice), 2012.

- Publicité -
EN CONTINU
éditions numériques