La traditionnelle réouverture de la pêche à la senne à Rodrigues revêt toute une dimension spécifique. L’événement a débuté par une messe le 28 février, animée par le père Philidor dans la Pêcherie de Claude Spéville, en présence de différents équipages, du commissaire de la Pêche, Louis Ange Perrine, ainsi que de son chef de département, de gardes-pêche et de villageois.
Dans son homélie, le père Philidor a mis l’accent sur la protection de l’environnement marin et des espèces marines, tout en reconnaissant que la pêche est un métier à risque. « Kone pe ale me pa kone si pou retourne », dit-il avant de procéder à la bénédiction de tout le matériel de pêche, incluant sennes et bateaux, et évidemment les pêcheurs.
Le 1er mars vers 5h, les gardes-pêche ont retiré les scellés sur les sennes, posés en septembre dernier. Cette étape marquait le coup d’envoi de la nouvelle saison dans les différentes pêcheries, soit d’Elzer Castel, à Pointe-Coton, Donald Félicité, à Baie-du-Nord, Claude Spéville, à Camp-Pintade, Les Salines, Bruno Cabdor, dans l’Ouest, et Ithier.
Deux heures plus tard, la foule s’était déjà massée autour des différents postes des pêcheries. Pendant ce temps, le régisseur distribue des cartes aux gens présents, avec leur position dans la queue, alors déjà très longue.
Pour la plupart des pêcheries, les premières prises sont arrivées vers 12h30, avec en moyenne d’une tonne de prises.
Chaque personne a eu droit à un maximum de Rs 500 de poissons, vendus à Rs 75 la livre. Mais tout le monde n’a pu être servi, forçant certains à attendre le retour de tous les pêcheurs, soit à 18h maximum. D’autres, eux, sont partis déposer leur précieuse cargaison chez eux avant de revenir sur place. Seul problème : la mer n’était pas propice ce jour-là et plusieurs personnes sont retournées à la maison bredouille.
Claude Spéville explique : « Mare-la pa tro bon. Pena kouran e lamer tro kalm. Pwason-la tann tapaz e zot sove. Lapli osi pa finn tro tonbe e pwason pa finn rantre. » En ce 1er mars, les plus grosses prises concernaient dans l’ordre le mulet, le capitaine et le cordonnier. Catherine, qui attendait, dira : « Bondie finn beni e mo finn gagn enn ti kari. Mo’nn gagn 8 liv mile e mo bien kontan. Tanto nou al fer enn bon bouyon mile, enn bouyon blan ! »
Le commissaire Louis Ange Perrine a personnellement suivi pendant trois jours les activités de pêche dans différentes pêcheries. C’est ainsi qu’il a pu constater que les prises de cette année auront été 20% supérieures à celles de 2022. Le fait à relever est que chez Ithier, un poisson capitaine a atteint le poids de 3,5 kg.
Le commissaire Perrine attribue ces bons résultats aux saisies de nombreuses sennes illégales l’année dernière par les gardes-pêche. Il rappelle : « kan pena froder dan lamer, bann pwason-la zot pa tann tapaz e zot vinn repoze ek reprodwir e manze dan bann park marin. » Il se félicite que les pêcheurs commencent à être plus disciplinés et sont de plus en plus conscients qu’il faut protéger leur gagne-pain.
Saisie record
Dans la nuit du 1er mars, vers 23h45, une équipe de quatre gardes-pêche, agissant sur la base d’informations, ont saisi à Baie-du-Nord quelque 1 275 m de sennes illégales, ce quik constitue un triste record, car l’année dernière, la plus grosse mesurait 875 m. « Les fraudeurs sont rusés. Ils ont posé leurs sennes le même jour que l’ouverture de la pêche à la senne, l’attention était braquée sur cette dernière. Nous constatons que la pêche illégale ne recule pas », fait-on comprendre. Les 30 tonnes de poisson saisies ont été offertes au foyer de Baladirou.
À Rodrigues, 17 kg de poissons sont consommés en moyenne par tête d’habitant par an. Un chiffre toutefois en baisse depuis quelque temps, car le poisson se faisait de plus en plus rare. Néanmoins, le nombre de pêcheries étant passé de 14 en 2010 à cinq en 2023, la pression sur le lagon a diminué, et l’environnement marin s’en retrouve plus protégé. Avec la mise sur pied de parcs marins et de zones protégées, les autorités espèrent cependant repeupler le lagon.
Sans compter le développement de la pêche hors lagon, qui permettra de redéployer les pêcheurs opérant dans le lagon lorsqu’ils ne peuvent plus y opérer. Le projet du commissaire de tutelle ambitionne de consacrer les prises dans le lagon à la population et les prises extérieures à l’exportation. D’autant qu’avec le développement touristique, Rodrigues aura besoin de davantage de fruits de mer et de produits marins authentiques. Le commissaire a ainsi pour objectif de faire passer les 1 200 tonnes de poissons actuellement pêchés à 1 500 tonnes.
Par ailleurs, la pêche à l’ourite rouvre le 23 à Rodrigues. Preuve que la pêche constitue toujours dans l’île non seulement une source d’alimentation, mais arbore aussi tout un aspect folklorique. Car lorsque les Rodriguais achètent du poisson, ils socialisent, rencontrent leurs amis, font un brin de causette. Et cela, les Rodriguais ne veulent en aucun cas compromettre l’avenir.

