10 Ans déjà – Inondations meurtrières à Port-Louis – Des parents de victimes : « Nou lavi finn arete depi 2013 »

Allan Wright : « Peut-être qu'il serait temps d'avoir un Fast-Track Court pour les cas émotionnels…»

Pravind Jugnauth présent pour la deuxième fois aux côtés des familles en tant que PM

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Ce jeudi 30 mars marque les 10 ans depuis la terrible tragédie dans la capitale. Des précipitations jusque-là jamais vues à Port-Louis, avec 152 mm de pluies en 90 minutes furent… mortelles ! 11 Mauriciens périrent emportés par les eaux déchaînées. Pour rendre hommage à leurs êtres chers disparus depuis une décennie, les parents des victimes se sont recueillis à l’entrée du tunnel Sud menant au Caudan Waterfront, où une stèle a été érigée en leur mémoire. Pravind Jugnauth, Premier ministre, et le Lord-Maire, Mahfouz Moussa Cadersaïb, étaient présents à leurs côtés.

30 mars 2013. En quelques minutes, ce fatidique samedi, Port-Louis est en proie aux flots déchaînés qui emportent tout sur leur passage. Même des véhicules : voitures, vans, bicyclettes et motos décollent du bitume et flottent dans les rues devenues des rivières immenses en crue. Ces eaux ravageuses emportent surtout 11 vies. Celles de Keshav Ramdharri, Sylvia et Jeffrey Wright, Amrish et Trishul Tewari, Vikesh Khoosye, Stevenson Henriette, Retnon Navin Sithanen, Rabindranath Bhobany, Vincent Lai et Christabelle Moorghen. Dix ans se sont écoulés mais les plaies demeurent béantes.

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En atteste cette cérémonie dans la retenue, près de la stèle érigée à la mémoire des victimes.  Ce jeudi 30 mars 2023, les parents et proches des victimes ont une nouvelle fois tous répondu présents. D’ailleurs, ces neuf dernières années, ils se sont tous toujours recueillis avec la même amitié et fraternité, se serrant, essuyant leurs larmes respectives, se rassurant dans ce terrible moment de souvenir et de faiblesse, mettant une courte pause à leur propre souffrance.

« Nou lavi finn arete, sa samdi la…, » résument-ils chacun avec leurs mots respectifs.
«  Dans l’ensemble, aucun de nous n’arrive à move on depuis. Et avec l’affaire entrée en Cour, où à chaque fois, on nous demande de revenir dans deux mois ou dans un autre délai, les années passent, mais notre deuil, nous n’arrivons pas à le faire. La paix, nous ne l’avons pas», dénoncent-ils.

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Hier, Pravind Jugnauth a accepté d’être aux côtés des familles des victimes. C’est la deuxième fois qu’il y marque sa présence en tant que PM. La première, c’était en 2018. Des religieux du Conseil des Religions font leurs prières dans les différentes langues, comme chaque année, et tous ceux présents communient dans une même unité de prières en hommage aux disparus.

Véronique Lai, ressortissante malgache, épouse de l’homme d’affaires Vincent Lai, contient difficilement ses larmes. À ses côtés, Dominique Moorghen, l’une des filles de Christabelle Moorghen, cette habitante de Canal Dayot, victime d’une crise cardiaque quand elle vit sa maison envahie par les eaux. Les deux femmes se soutiennent tant bien que mal.
« Vincent était mon soutien », rappelle Véronique Lai avant d’ajouter : « nos enfants ont grandi. Je continue à travailler dur pour subvenir à nos besoins. Il y a beaucoup plus de bas que de hauts dans nos vies… Notre mariage n’était pas au goût de tous, mais à la disparition de Vincent, je me suis retrouvée à la fois mère et père. C’est très dur sans lui.»
D. Moorghen est venue accompagnée de sa sœur Anoushka. « Nous avons beaucoup de mal à accepter, même maintenant, que maman nous a quittées aussi brutalement… C’est un choc que nous n’arrivons toujours pas à surmonter»,lâche-t-elle avec émotions.

À côté d’eux, Vinod Khoosye et son épouse essaient, eux aussi, de retenir leurs sanglots. Vikesh était leur unique enfant. Les deux parents sont dévastés. Les mots peinent à sortir et ils préfèrent s’éloigner en silence, écrasant aussi discrètement que possible les larmes qui n’arrêtent pas de couler.

Ce samedi 30 mars, Vikesh Khoosye était venu rendre visite à Keshav Ramdharri, un cousin. Quand il s’est pointé au snack que tenait le jeune homme dans le tunnel Sud menant au Caudan Waterfront, deux autres cousins, en l’occurrence, Amrish et Trishul Tewari étaient également présents. Les deux frères avaient quitté le Sud où habite la famille pour venir à la rencontre des deux cousins vacoassiens, le temps d’un après-midi. Qu’ils n’imaginaient nullement allait être fatal…

Terrassés par le choc

« Kat zom dan lafami inn ale enn sel kou ! », résume aussi platement que possible Rashna Ramdharri, sœur de Keshav. Ma mère ne s’est jamais remise de la disparition de Keshav. Elle a un souvenir douloureux de ce fatidique matin… Le choc l’a terrassée. Leur père, Goorooparsad, est décédé, il y a quelques années.  « Le chagrin l’a beaucoup affecté »,affirment ses proches.

Aujourd’hui, Sharda, son épouse fait des efforts, Rashna Ramdharri rajoute «  mais c’est très dur pour elle. Ma mère et mon père ont été durement éprouvés. J’étais partie à l’étranger, ainsi que ma sœur, nous nous étions installés et avions commencé à vivre nos vies. Mais quand ce drame est survenu, nous sommes rentrées nous occuper de maman et de papa.»

Sharda Ramdharri et Brinda Tewari, mère d’Amrish et de Trishul, sont sœurs. Il y a quelques années, Brinda Tewari a tiré sa révérence. « Sa santé était devenue très précaire », confirme une proche, précisant « année après année, elle déclinait… Li ti gagn boukou traka sirtou pou so bann ti zanfan.»

En 2018, quand Le Mauricien la rencontrait, Brinda Tewari avait d’ailleurs cette unique crainte : « Kisannla pou get Amrish ek Trishul zot bann zanfan kan mo pa la ?»
Les yeux clairs de Savita Bhobany et de sa fille, Jenita sont constamment voilés par le flot de larmes.

« Mo misie pa ti enn move dimounn »,confie l’épouse inconsolable. « Il était tout pour nous. Quand il nous a quittées, dans ces conditions, ma fille et moi nous nous sommes retrouvées seules au monde.»  Sa fille étant étudiante alors, Savita a heureusement trouvé un travail pour lui permettre de subvenir aux besoins de la famille. « Jenita inn marie », explique encore Mme Bhobany , «  me san li (ndlR : Rabindranath), nanye pa parey.»

« Dernye laniverser ansam…»

Sentiment que partage et exprime Sujatha Sithanen Vasoodaven. « Le 23 février dernier Navin aurait eu 46 ans »,dit-elle, qui se souvient que le 23 février 2013 « j’avais apporté un gâteau d’anniversaire. Il m’avait dit : « Eta serro, mo pou soufle la bouzi-la ? »  Nul ne se doutait que c’était la dernière fois qu’on allait fêter son anniversaire… « Depuis, nous n’avons aucune joie lors des célébrations en famille ou avec les proches ».
Dominique et Anoushka Moorghen abondent dans le même sens : « Ki laniverser, lane, nwel, mariaz… nanye  pena gou san mama.»

Marie Hélène Henriette, originaire de Rodrigues, n’est plus la même depuis ce tragique samedi. Le benjamin de la famille, Stevenson, logeait chez elle, à Baie- du-Tombeau, et était venu travailler comme tous les jours. Son corps sans vie avait été repêché dans le canal étroit de La-Chaussée.

« Dès le 1er mars, mon cœur commence à battre plus rapidement »,
dit-elle. Elle décrit son état : « Mo gagn angwas… Mo reviv sa kosmar la ankor ek ankor.» Et ce qui la fait paniquer davantage, poursuit-elle : « depuis le début de cette année, nous avons eu plusieurs épisodes de grosses pluies, carrément des pluies torrentielles parey kouma 2013 lamem. »  Son premier réflexe : « Mo rod mo bann zanfan ! Tansion gro dilo pran zot kouma ti pran mo frer…»

La résilience d’Allan Wright

Debout aux côtés du Premier ministre, du Lord-Maire et de son adjoint pour cette commémoration des 10 ans de ce drame, Allan Wright garde résolument le regard rivé sur le monument érigé à la mémoire des 11 victimes. Dans son ombre, Jason, son unique fils survivant, tient dans ses bras le petit Noah, deuxième petit enfant qui est venu faire la joie des deux hommes Wright.

« Mes deux fils portent Allan Wright dans leurs noms. Elyjah Allan Wright et Noah Allan Wright. Cela fait cinq générations d’Allan Wright. Nous n’allons pas laisser partir cet héritage. Mon père est un homme formidable. Il n’a pas toujours été solide. Et perdre maman et Jeffrey, cela a été un double traumatisme très perturbant. Il aurait pu avoir baissé les bras et se laisser aller. Mais cela, ce n’est pas lui du tout. Parfois, même pour lui cela n’allait pas du tout, mais il faisait l’effort d’être présent auprès de ceux des familles qui avaient besoin de lui», déclare Jason.

« Ce cheminement a été parsemé d’obstacles… Au moment de la tragédie, j’étais moi-même employé dans l’hôtellerie. Je ne voyais que rarement mon papa, ma maman et mon frère. Puis, quand ce drame est arrivé et que, jour après jour, nos vies avaient basculé – papa paniquait quand je tardais à rentrer, par exemple. De fait, je pris la décision d’arrêter de travailler et de démarrer un business avec lui. Cela non plus ça n’a pas été chose facile ! Nous avons fait face à d’innombrables  problèmes financiers en sus du bouleversement émotionnel. Mais Allan Wright est un homme très résilient. Il rebondit toujours, malgré une santé qui a été impactée.»

Au bout de la quinzaine de minutes de la courte mais poignante cérémonie d’hommage aux victimes des inondations meurtrières du 30 mars 2013, chaque famille est repartie vers son foyer respectif. « Le temps passe et avec l’aide de Dieu nous arrivons à garder la tête hors de l’eau », conclut Sujatha Sithanen Vassodaven. Les sœurs Moorghen complètent : « c’est sûr que nous ne souhaiterions à personne de connaître la souffrance que nous, toutes ces familles des victimes, vivons depuis 10 ans.»

Cependant, chacun souhaite que « plus jamais aucun Mauricien ne connaisse une telle souffrance. Nous demandons tous aux gouvernements, aux autorités, aux organismes concernés de mettre en place des mesures et des projets pour qu’il n’y ait plus jamais ça.»

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