Ce grand artiste, qui a fait battre le cœur de l’île Maurice, est décédé hier à l’âge de 92 ans
Les artistes, les personnalités politiques et les membres du public se sont succédé à la chapelle ardente d’Elie & Sons à Beau-Bassin, hier, pour rendre un ultime hommage à Serge Lebrasse. Le chanteur de 92 ans, qui a révolutionné la musique mauricienne, a poussé son dernier soupir hier matin. Tous ont mis en lumière son sens du patriotisme, son charisme et sa bonne humeur, qui ont marqué des générations de Mauriciens.
« Pa bizin fer sa Madam Ezenn, tansion ou’a gagn dezagreman…» Qui n’a jamais fredonné ou dansé sur cet air de Serge Lebrasse? Ce grand artiste – qui a su donner ses lettres de noblesse au séga mauricien – laisse un grand vide dans le coeur de ses proches, mais un riche héritage pour le pays. Les chansons de Serge Lebrasse ont fait le tour du monde, à travers des Mauriciens émigrés dans différents pays, mais aussi grâce aux concerts qu’il a donnés ou lorsqu’il a représenté le pays.
Serge Lebrasse, fils d’un assistant comptable de la compagnie des chemins de fer et d’une mère issue de la bourgeoisie créole, n’était pas destiné à devenir chanteur de séga. Même si tout petit, il fredonnait des airs et chantait à la chorale. Sa rencontre avec Ti-Frer, son voisin à Quartier-Militaire, alors qu’il travaillait pour le département des Bois et Forêts, allait marquer sa vie à jamais. Lui, le petit bourgeois de Rose-Hill, intègre l’équipe « Met choule » de Ti-Frer, qui accompagnait les chasseurs le dimanche e avait été initié à jouer à la ravanne.
Après trois années passées au sein de l’armée en Égypte, Serge Lebrasse revient à Maurice, où il fait de petits boulots, avant d’être recruté à la Training School, en vue d’embrasser une carrière dans l’enseignement. Lui qui n’avait pu poursuivre ses études au secondaire en raison de l’épidémie de poliomyélite qui avait forcé à la fermeture des écoles, se voit maintenant propulsé au rang d’enseignant. Il racontait que sa maîtrise de l’anglais, due aux trois années passées en Égypte, avait sans doute joué en sa faveur.
La stabilité professionnelle lui a aussi permis de renouer avec la chanson. Il intègre alors l’orchestre Coeurs Vaillants, avec lequel il reprend des tubes européens et américains de l’époque. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Gisèle Laverdure, qui allait devenir son épouse le 30 décembre 1957 et qui a été à ses côtés jusqu’à son dernier jour.
Sa carrière de chanteur prenait une nouvelle dimension à cette même époque car il avait été désigné par le directeur de l’Éducation pour suivre une formation avec le maestro Philippe Oh San. C’est aussi l’occasion pour lui, de se produire de temps à autre, avec l’orchestre de la police.
Madam Ezenn, un tournant
C’est ainsi qu’en mai 1958, lors d’une soirée au Plaza, il interprète Madam Ezenn. Si le succès est au rendez-vous, grâce au producteur Philippe Venpin, présent dans la salle ce jour-là et qui l’a repéré, les répercussions sur son métier d’enseignant allaient aussi être immédiates.
Serge Lebrasse racontait que ses collègues étaient « choqués » et lui ont fait remarquer que le séga était pour les « petits créoles » et que la langue kreol « rabaissait » les gens de la population générale. Il était prêt à abandonner mais Philippe Oh San l’a convaincu de poursuivre dans cette voie, en lui disant : « Le séga est la musique de ton pays. Tu ne dois pas avoir honte de le chanter.»
Serge Lebrasse, à force de persévérance, permit au séga d’être accepté dans toutes les sphères de la société mauricienne. Mais le succès de Madam Ezenn a failli gâcher les bonnes relations entre le chanteur et sa belle-mère car les gens croyaient que la chanson avait été écrite pour elle et s’en moquaient…
En 1959, Serge Lebrasse est contacté par le père Henri Souchon, pour écrire une chanson sur les fêtes religieuses catholiques, à la demande du Monseigneur Liston, qui appréciait ses chansons. C’est ainsi qu’il a écrit Père Laval, qui allait ouvrir la voie aux cantiques créoles, au grand dam des conservateurs, qui voyaient là un blasphème. Le gouvernement fait également appel à Serge Lebrasse dans les grandes célébrations et lors de la visite d’éminentes personnalités. C’était notamment le cas lors de la visite de la reine Elizabeth II.
L’essor de l’industrie touristique allait donner une autre dimension à la carrière de Serge Lebrasse. Il se produisit dans des hôtels et représentait Maurice dans des événements à l’étranger. Il a joué notamment au Canada, en France, en Écosse, en Belgique, sans compter les îles de l’océan Indien.
Au-delà du simple amusement, Serge Lebrasse faisait passer des messages forts à travers ses chansons. De l’engagement patriotique dans Moris mo pei, à la revendication de sa créolité dan Mo enn ti kreol, il a su s’affirmer à travers la chanson. Ti pol kouper kann, Mama zordi mo ale, Akoz sa siklonn-la et bien sûr, Madam Ezenn, sont des airs qui resteront gravés à jamais dans la mémoire des Mauriciens. Tout comme ce « kas lerin » légendaire, dont lui seul avait le secret.
Serge Lebrasse a reçu plusieurs distinctions pour sa riche carrière. Il a été fait Member of the British Empire (MBE) en 1976. Il a reçu la Queen Elizabeth II Jubilee Medal en 1977, a été fait citoyen d’honneur de la ville de Beau-Bassin/Rose-Hill en 2000, a obtenu le MASA Music Award, en 2003, entre autres.
Témoignage
Toto Lebrasse (son fils) : « Mon père était un homme exceptionnel »
« Il m’a ouvert toutes les portes. Je lui dois mes talents artistiques. Mon père était un homme exceptionnel, jovial. Il avait une vision de 20 ans en avance sur son temps. Il disait des choses à travers ses chansons qu’il fallait comprendre entre les lignes.
« Je ne me lasse pas d’écouter ses chansons. Il était un grand patriote qui a porté haut les couleurs de son pays. Il a sa contribution dans l’éducation également car il était enseignant. De même dans l’industrie touristique car il a fait la promotion de Maurice. Il laisse un grand exemple pour la jeune génération des artistes. J’espère qu’on saura prendre les bonnes choses qu’il a laissées. Il m’avait toujours dit que lorsqu’il ne sera plus vivant, il faudra remercier ses fans, les journaux, les radios et la télévision car c’est grâce à eux qu’il était devenu ce qu’il était. Un ami m’a aussi dit : Tonight, the night in paradise will be sega.»
Désiré François (artiste): « Il était une inspiration »
« Serge Lebrasse a bercé mon enfance, comme celle de beaucoup de Mauriciens. En tant qu’artiste, il est une inspiration pour moi. C’est grâce à des personnes comme lui, que je suis là aujourd’hui, à faire de la musique. Ses chansons sont mémorables et sont toujours sur le bout de mes lèvres, surtout Ti Pol Kouper Kann. Il a été un grand artiste que je salue bien bas. »
Cyril Ramdoo (artiste): « Il était mon instituteur »
« Serge Lebrasse était mon instituteur à l’école de La Montagne. Il m’a inspiré à la fois pour le métier d’enseignant et pour la musique. C’est un peu grâce à lui aussi que j’ai percé dans la musique car un jour, il y avait un radio-crochet et son orchestre accompagnait les candidats. Je n’y étais pas inscrit, mais je l’ai approché et je lui ai dit : M. Lebrasse, je n’ai pas entendu mon nom. Il m’a laissé chanter et j’ai remporté le concours. Ses paroles humoristiques et folkloriques m’ont inspiré. Nous avons perdu un grand homme. »
Julien Christine (artiste) : « Il a donné sa juste valeur au séga »
« Serge Lebrasse a marqué la musique mauricienne. Il a donné sa juste valeur au séga et a contribué à sauvegarder le patrimoine. Nous avons appris à danser le séga grâce à lui. »
Marousia Bouvéry (artiste): « Un grand bonheur de l’avoir côtoyé »
« La vie artistique de Serge Lebrasse est tellement riche, en dépit de ses débuts difficiles. Il vient d’une famille bourgeoise et était enseignant mais n’a pas hésité à chanter le séga. C’est une grande leçon. Ses textes et sa musique font partie du patrimoine. Il a permis au séga et à la langue kreol d’entrer dans les maisons.
« Au niveau d’Abaim, nous avons eu le grand bonheur de le côtoyer, avec Marclaine Antoine, dans l’Association des pratiquants du séga typique, dont il était le président honoraire. Il était une personne très attachante.»
Serge Lebrasse dans le manuel de Kreol Morisien
Le manuel de grade 7 du Kreol Morisien, réalisé par le Mauritius Institute of Education, consacre tout un chapitre à Serge Lebrasse. On y retrace son histoire et son parcours musical. Le but étant d’amener les étudiants à développer et explorer la langue à travers ce grand Mauricien. Des exercices d’orthographe et des discussions orales sont élaborés à partir de son histoire.
Nita Raghoonundun-Chellapermal, responsable de la Kreol Unit du MIE au moment de l’élaboration de ce manuel, explique : « il est extrêmement important que l’éducation valorise notre patrimoine et que les jeunes connaissent la contribution de grands Mauriciens comme Serge Lebrasse. Non seulement il était un grand artiste, mais il était un enseignant. Il est une inspiration, un Role Model pour nos enfants.»
Elle ajoute que Serge Lebrasse ne devrait pas avoir sa place uniquement dans le manuel de Kreol Morisien, mais n’importe où dans le curriculum. « Nous avions beaucoup parlé du séga typique dans les manuels du primaire, c’est pour cela que nous avons voulu montrer une autre dimension de la culture. Le séga typique a évolué de différentes manières. Le séga salon, comme on dit, a aussi sa place. Les chansons de Serge Lebrasse sont joyeuses, mais parlent de la vie de tous les jours. »
Pour ce manuel, l’entretien avec Serge Lebrasse a été transcrit. Il y parle de son enfance, son adolescence, sa carrière d’enseignant… « Il racontait entre autres, comment des gens voulaient entrer dans l’école pour l’agresser car ils n’étaient pas d’accord qu’un ségatier puisse montrer à lire aux enfants. »
Auparavant, il était garde-forestier. Cela pourrait inspirer les jeunes, fait ressortir Nita Raghoonundun-Chellapermal. « Ce qui est aussi extraordinaire c’est la façon dont il a vécu avec sa famille. C’est extrêmement attendrissant de voir comment il a vécu avec son épouse jusqu’au dernier jour. Son fils Toto fréquentait le MGI, donc, il n’avait pas de barrière. C’était un vrai Mauricien. Je pense que c’était un privilège de pouvoir faire un chapitre sur lui. Je suis contente d’avoir pu réaliser cela, avec la contribution des enseignants de KM.»
Rama Poonoosamy (Immedia) : « Il a valorisé notre langue nationale »
« Serge Lebrasse a écrit de nombreuses chansons et la première date de 1958. Il parlait de divers sujets. Mais ce qu’il faut surtout retenir, c’est qu’il a permis à la chanson kreol morisien de passer à la radio. Auparavant, il n’y avait que le bulletin de cyclone en kreol. Il a ainsi contribué à valoriser notre langue nationale.»
Le PM salue un « grand ambassadeur de l’art »
Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a rendu hommage à Serge Lebrasse et présenté ses condoléances à la famille, hier après-midi. Dans une déclaration à la presse, il a parlé de la grandeur du disparu et de son immense contribution à la musique mauricienne. « Nous avons perdu un grand ambassadeur de l’art. Il a marqué l’histoire du séga et de la musique mauricienne. Sa notoriété dépassait nos frontières », déclare-t-il.
Il a ajouté que Serge Lebrasse a su, à travers sa musique, valoriser les instruments tels que la ravanne, le maravanne et le triangle. « Il a su valoriser l’héritage des ancêtres. Il a participé à la première fête de l’indépendance et était régulièrement présent aux autres célébrations qui ont suivi » , ajoute-t-il.
Serge Lebrasse, a-t-il précisé, laisse un riche héritage, à travers ses chances. Il a cité l’exemple de Madame Ezenn et Ti Pol kouper kann, qu’il apprécie particulièrement. En 2018, a-t-il rappelé, le ministère des Arts et du Patrimoine culturel, lui avait octroyé un trophée aux National Music Awards. « Nous n’oublierons jamais tout ce qu’il a fait pour valoriser le séga, la musique et la culture mauricienne. »
Navin Ramgoolam : l’icône ne s’éteint jamais
Le leader du Ptr, Navin Ramgoolam, a rendu un vibrant hommage à Serge Lebrasse dont les funérailles ont lieu aujourd’hui.
« Au revoir Serge, l’icône ne s’éteint jamais. Tu resteras éternel… », peut-on lire sur sa page Facebook. Il reprend par la même occasion la vidéo d’un reportage réalisé par la MBC à l’occasion de la visite impromptue qu’il a rendue à Serge Lebrasse à l’occasion de la célébration du 80e anniversaire de ce dernier. Il affirmait qu’il est un fan de Serge Lebrasse depuis son enfance et qu’il tenait à venir le féliciter et l’encourager car « nous avons la chance d’avoir une personne comme lui qui a fait la fierté de Maurice. »
Serge Lebrasse, qui avait fondu en larmes en l’accueillant, avait dit sa fierté de recevoir le Premier ministre d’alors. « J’avais fait danser son père à Pamplemousses et j’ai fait danser le fils au Morne », avait lancé Serge Lebrasse.
Le reportage de la MBC faisait également mention de la visite du Premier ministre d’alors dans le studio de Serge Lebrasse transformé en musée avec comme fond musical un séga intitulé « Kouchou Kouchou ki kouma crabe trouloulou ». Cette chanson illustre bien le caractère humoristique de certains ségas de Serge Lebrasse qui étaient riches en expressions populaires. Dans cette chanson, le ségatier se demandait : « kot to sorti, ki ti fer twa Kouchou, kouchou. Eski to sorti dan lenfer ou bien dan simitier ».
Adieu l’artiste !
Maurice a perdu l’un de ses artistes les plus authentiques.
Serge Lebrasse, une icône du sega, a été avant tout un grand Mauricien.
Grâce à sa créativité et sa dévotion totale à son art, il a fait voyager notre île au-delà des frontières. Il a été l’un de nos ambassadeurs les plus vrais.
Des titres tels que « Madam Eugene », « Moris mo pei » ou encore « Si to kontan moi », continueront non seulement à nous faire danser, mais aussi à nous faire réfléchir.
Serge Lebrasse nous laisse en héritage un patrimoine inestimable et continuera à marquer les générations à venir.
Je m’associe à la douleur des proches et de tous les Mauriciens en ce jour triste.
Que son âme repose en paix.
Xavier-Luc Duval
Leader du PMSD
HOMMAGE RATÉ
Le président Roopun s’emmêle les pinceaux
Le président de la République, Pradeep Roopun, ancien ministre des Arts et de la Culture, dans le gouvernement 2014-2019, n’est pas resté insensible au décès de son « ami » Serge Lebrasse. Il a ainsi posté un message officiel sur la page de la Présidence pour rendre hommage à ce dernier. Sauf que Pradeep Roopun a commis une énorme bourde en attribuant la chanson Mo Capitaine à Serge Lebrasse, alors que tout le monde sait que c’est un tube de feu Michel Legris.
Ce faux pas n’a pas manqué de provoquer la risée sur les réseaux sociaux, des commentaires d’internautes de toutes sortes fusant. À l’exemple de Nanda Pavaday qui a lâché : « Comment peut-on faire une telle gaffe à un moment pareil où l’on doit rendre hommage à ce Monsieur pour son immense contribution ? Kot nou finn al tir enn prezidan koumsa, dan karo karo chouchou ? »

