Un jour, à une séance de dédicaces pour mon livre, un homme d’une cinquantaine d’années est arrivé en compagnie de sa femme et de sa fille. Ces dernières se sont rapprochées de ma table pour faire signer leur copie du livre mais l’homme est resté en arrière. Lorsque son regard a croisé le mien, il a mis sa main sur le cœur et m’a fait un signe du pouce. Ce geste simple mais éloquent m’a profondément touché. Il voulait dire bien plus que tout ce que cet homme aurait pu me dire en parole. Pourtant, nous nous sommes jamais rencontrés et n’avons jamais parlé. Il y avait une connexion, elle venait du cœur.
Écrire des histoires, c’est se connecter aux gens. Nous vivons dans un monde physique que nous pouvons voir, entendre et toucher. Ce monde physique est superposé sur un monde où vivent des émotions que nous ne pouvons ni voir, ni entendre, ni toucher. Nous sommes tristes, en colère ou heureux, mais nous vivons cela comme des expériences personnelles. Ainsi, lorsque nous communiquons avec les autres, nous essayons de leur faire ressentir ces mêmes émotions.
J’écris des histoires pour amener les gens à se connecter avec ce que je ressens lorsque je voyage en bus, entre dans une boutique, mange un gâteau ou lorsque je perds quelque chose ou quelqu’un qui compte pour moi. Lorsque quelqu’un d’autre ressent ces émotions, il y a un lien qui s’établit entre nous et nous unit. C’est quelque chose de réel et très intime, souvent plus intime que de toucher physiquement la personne.
Il y a un dicton selon lequel l’on devrait toujours marcher un mille dans les souliers de quelqu’un avant de le juger. Je pense que cela signifie que vous ne pouvez connaître quelqu’un que lorsque vous ressentez ce qu’il ressent, en étant à sa place et en ayant parcouru le même chemin de vie que lui.
Lorsque vous écrivez un texte ou une histoire, vous donnez un morceau de vous-même. Vous ne voulez pas seulement que les gens lisent votre écrit, mais qu’ils le ressentent et le vivent pour qu’il puisse y avoir une connexion. Votre histoire doit emmener l’auditeur ou le lecteur dans un voyage où il ressent une gamme d’émotions. Écrire, c’est l’art de dire au lecteur quelque chose de nouveau et de lui donner l’impression que c’est quelque chose qu’il savait depuis toujours.
Écrire commence par une préparation. C’est comme lorsqu’on part en voyage, il faut d’abord remplir sa valise. Un écrivain a besoin de savoir dès le départ les éléments dont il aura besoin et combien de ces éléments peuvent tenir dans sa valise. Parfois, nous essayons d’emballer trop de choses, dont la plupart ne sont d’aucune utilité car elles n’ont aucun rapport entre eux: le pot à épices, la chemise blanche, le pyjama complet, la paire de chaussures supplémentaire, la roche cari. Un bon texte contient des éléments sélectionnés de sorte que rien ne reste inutilisé.
J’écris d’abord l’histoire dans ma tête. Lorsque vous avez quelque chose que vous voulez vraiment exprimer, les idées commencent généralement à prendre forme dans votre tête. Je ne commence pas tant que je ne sais pas où je vais commencer, comment ça se termine et quels sont les éléments clés de l’histoire. C’est comme nager, j’ai besoin de savoir où sauter dans l’eau, comment rester à flot et où je dois aller.
C’est pour cette raison que, pour moi, un bon texte est avant tout le résultat d’une profonde réflexion et non que le choix des mots que nous utilisons. De cette manière, je peux dire que je suis tout le temps en train d’écrire, car je suis tout le temps en train de réfléchir. Ensuite, il suffit de trouver un moment pour m’asseoir et poser mes réflexions sur papier. J’essaie généralement d’écrire quelque chose sur Facebook tous les jours. En ce qui concerne l’écriture de livres, j’écris par à-coups, puis je m’arrête pendant un long moment. Quelqu’un a dit ceci, je l’ai trouvé amusant : je n’écris pas comme une vache qui mâche paresseusement de l’herbe, j’écris comme un lion, en bouchées féroces. J’écris quand je ressens la bonne énergie et j’écris avec une passion dévorante.
Je crois que la chose la plus précieuse qu’une personne puisse avoir c’est une passion, quelque chose dans la poursuite de laquelle elle peut se laisser aller et se dépasser. Nous vivons à une époque où nous avons tendance à attribuer une valeur commerciale à tout ce que nous faisons. Il y a très peu de choses que nous faisons pour le plaisir, pour la façon dont nous nous sentons lorsque nous sommes en train de le faire, dans un esprit de gratitude à la vie. Se livrer à quelque chose que vous aimez n’a vraiment pas de prix, c’est un investissement en vous-même, une opportunité de grandir, de trouver un sens et un but à votre vie. Les gens qui sont capables de s’adonner à une activité seulement pour le plaisir apprennent à connaître la vie avec une intimité que les autres ne connaissent pas.
Il existe en chacun de nous la peur qu’un jour nous allons mourir. Tout ce qui est beau en nous va disparaitre. C’est pour cela que nous avons tous un besoin d’être appréciés, que quelqu’un nous voit au-delà de l’image que nous projetons, en connectant avec ce que nous sommes vraiment au fond de nous. Parce qu’en le faisant, il nous fait exister. La relation entre un écrivain et le lecteur est ainsi quelque chose de fascinant. Malgré tous ses efforts, un écrivain ne peut jamais saisir pleinement comment ses mots sont perçus. Il est souvent surpris de voir comment certaines choses qu’il a écrites sont interprétées. Les lecteurs, en particulier ceux qui apprécient vraiment ses pensées et ses idées mises sur papier, sont essentiels à sa compréhension de lui-même. Le lecteur est le miroir à travers lequel l’écrivain se voit, il existe à travers le reflet que lui renvoient ses lecteurs.
….
Morceau Choisi Inédit | Pik latrinn
Prévu dans le tome 2 de “Ti Zistwar nou pays”
« En ce temps-là, il n’y avait pas de toilettes à l’intérieur des maisons. Il y avait, dans un coin de chaque cour, une construction en bois et tôle en forme de petite cabane qui couvrait une plateforme contenant un trou à même le sol et c’est assis au-dessus que les membres de la famille faisaient leurs besoins. À cause de l’odeur qui émanait des latrines, elle était construite à une certaine distance de la maison et pour s’y rendre, il fallait marcher parfois une bonne dizaine de mètres. La plupart des latrines n’étaient pas pourvues d’électricité. C’est pour cela que, lorsqu’on s’y rendait le soir, il fallait apporter une bougie.
Les latrines n’étaient pas montées suivant un plan de construction et d’architecture. Au contraire, elles étaient la plupart du temps faites à la va-vite une fois la construction de la maison terminée, parce que, pour des raisons d’hygiène, il fallait avoir enn lasam bin ek enn drenaz pour aller avec. On prenait ainsi quelques Fey Tol et quelques planches pour construire des latrines provisoires. « Ranz enn ki kapav servi tanporerman ziska ranz enn lot pli bon. »
Les latrines étaient donc l’alternative à la défécation en plein air, c’est-à-dire dans les champs, les buissons, les terrains vagues, les rivières et les forêts, pratiquée encore dans certaines sociétés, mais qui reste un affront à la dignité, en particulier pour les femmes et les filles, sans oublier les risques que cette pratique comporte pour la santé et le bien-être. Toutefois, ces latrines provisoires devaient finalement rester une bonne quinzaine d’années avant d’être démolies et remplacées par des toilettes en béton lorsqu’il y avait le mariage d’un des enfants de la famille. La plupart du temps, les latrines avaient une porte des plus simples qu’on fermait avec un crochet, mais souvent aussi, elles n’avaient même pas de porte. On utilisait alors une feuille de tôle qu’on bougeait et replaçait selon le besoin. Parfois, dans des cas extrêmes, on utilisait un simple gouni suspendu en guise de porte.
Le toit avait des trous et coulait lorsqu’il pleuvait et à l’intérieur, c’était souvent infesté de cancrelats, d’araignées, de moustiques, de couleuvres, de rats et de tang latrinn. Parfois, lors d’un cyclone, la toiture des latrines était emportée par le vent et on devait aller la chercher chez le voisin pour la replacer et essayer de la faire tenir en position en plaçant des pierres et des roches dessus. Parfois aussi en période de pluie, les latrines débordaient, faisant un dégât pas possible, et on devait appeler les autorités pour venir dévider les vases. Au fil des années, la plateforme en béton commençait à céder et on avait une peur bleue de la voir un jour s’écrouler sous notre poids.
Les latrines d’antan n’offraient pas le même confort que les toilettes à vase asiatique ou vase européenne où l’on s’assoit à son aise parfois pendant des heures avec son portable. Dans les latrines, on devait s’asseoir sur ses jambes en plaçant une jambe à chaque côté du trou, dans une posture inconfortable qu’on appelle squat qui est toutefois fortement recommandé aux gens comme exercice dans les gyms et les cours de yoga pour renforcer les reins. Les enfants craignaient d’utiliser les latrines de peur de tomber dans le trou. Toutefois, cela ne nous empêchait pas de pencher la tête, par curiosité, pour regarder ce qu’il y avait en dessous.
On avait souvent un oncle ou une tante chez qui le trou des latrines était plus large que d’ordinaire et on avait peur lorsqu’on allait chez eux d’avoir à utiliser les toilettes et prenait nos précautions avant de sortir afin de ne pas avoir à le faire. « Fini al twalet isi mem avan sorti la. To kone laba zot trou drenaz pa kone ki grander zot inn fer, kouma dir zot pe fer pisinn kot zot. »
On entendait souvent les grandes personnes raconter des histoires des jeunes enfants qui sont tombés dans les latrines et qui ont pu être secourus avec le concours des voisins qui sont venus aider avec des cordes. Chez nous, c’était surtout des poussins qui tombaient parfois dans les latrines. Mon papa et ma maman avaient perfectionné une technique pour les repêcher; en faisant glisser un chapeau contenant du riz et une bougie attachée à une corde dans le trou pour attirer le poussin vers le chapeau et ensuite le remonter en tirant lentement et patiemment sur la corde. Les enfants regardaient cette scène avec fascination mais le soir, on avait des cauchemars en rêve où on se voyait engouffrer par les trous des latrines. »

