Stefan Gigacz sera en transit à Maurice le 6 juillet.
Il a consacré de longues années à coordonner les travaux de recherche historique sur le « International Youth Christian Workers », a publié une thèse en 2018 sur le rôle de Joseph Cardijn durant le Concile Œcuménique, Vatican 2, et il est aujourd’hui responsable du « Australian Cardijn Institute » et de la « Cardijn Digital Library ».
Joseph Cardijn a fondé la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) en 1925 en Belgique. La JOC est une association « par les jeunes, pour les jeunes et entre jeunes ». La JOC leur propose un projet éducatif fondé sur l’action et la responsabilisation.
La communauté Cardijn-Maurice en collaboration avec Foi et Vie, la CDMO (Commission Diocésaine du Monde Ouvrier) organise à l’ICJM ce 6 juillet à 16h30 une rencontre sur le thème « Le rôle des baptisés face aux défis du monde de ce temps » en utilisant la méthode de la révision de vie.
La Révision de Vie
La méthode mise en place par Cardijn, appelée Révision de Vie, est fondée sur le VOIR JUGER AGIR. Savoir regarder, apprendre à nommer sa réalité, celle de son milieu d’appartenance, savoir s’arrêter pour se poser des questions, savoir douter de son propre jugement et celui d’autrui, agir. Retrouver son espace personnel, être enraciné dans le réel, participer à la construction de soi et du monde en actualisant ses rêves d’un monde plus juste, plus joyeux. Apprendre le respect de soi et d’autrui à travers une meilleure connaissance de son passé, de son héritage, en faire le tri pour ne pas transmettre ce qui a été reçu négativement de manière passive, à travers des identifications malsaines et dénigrantes.
Du milieu ouvrier (garçons et filles, enfants, jeunes et adultes, ACE, LOAC, GFO), le mouvement s’est étendu à d’autres mouvements d’action catholique spécialisée, aux milieux étudiants (JEC/F), ruraux (JAC/F) et ceux dits indépendants (JIC/F, ACI/ Foi et Vie aujourd’hui), des deux sexes.
Voir : Voir est la perception et l’étude des problèmes réels et de leurs causes. Les membres partagent ce qu’ils vivent dans leur vie quotidienne (travail, études, vie affective, famille…). Ils sont invités à être attentifs à la vie dans toutes ses manifestations.
Juger : Juger est l’interprétation de la même réalité à la lumière des sources de la doctrine sociale de l’Église, de leurs implications sociales et éthiques. Les membres recherchent les causes des situations difficiles afin de pouvoir agir pour les transformer. Ils confrontent ces situations à leurs convictions et à leur foi, souvent à l’aide d’un texte biblique. Ainsi, ils peuvent formuler des hypothèses et élaborer une problématique. Qui, Pour qui, Avec qui, Comment, Où, Quand, Pourquoi. Ils recherchent ce que disent le magistère de l’Église, la tradition et les Saintes Écritures.
Agir : L’agir vise à la réalisation des choix en tenant compte du Voir et du Juger et en analysant l’évolution des contextes sociaux. Il requiert une vraie conversion, c’est-à-dire une transformation intérieure qui est disponibilité, ouverture et accueil de la lumière de Dieu. Les membres élaborent un plan d’action après avoir soigneusement hiérarchisé les objectifs et bien réfléchi sur des moyens réalistes et conformes à la doctrine sociale de l’Église.
La méthode de la révision de vie est utilisée par tous les mouvements d’action catholique spécialisée. Elle a été mise en lumière par le Pape Jean XXIII dans la lettre encyclique Mater et Magistra (no 236). À Medellin, elle acquiert une physionomie proprement latino-américaine : une approche attentive à l’action de l’Esprit dans le monde ; sa valeur et sa fonction théologique sont établies pour assumer la réalité (incarnation) et la transformer (rédemption).
Voir Juger Agir se place ainsi en Amérique latine dans « la continuation des luttes historiques, des cicatrices des perdants et de la proximité de la vie sans espoir ».
Trois qualités sont cultivées dans les mouvements d’action catholique spécialisée, à savoir 1) une largesse d’esprit qui permet d’être attentif au réel dans toute sa complexité 2) une distance et une hauteur de vue qui permettent de faire le lien entre les événements et 3) une volonté de remonter au principe des choses et au déroulement de ce qui s’est passé. Le discernement permet de scruter les signes des temps et d’interpréter la réalité à la lumière du message évangélique. Le but est de parvenir à un jugement objectif sur la réalité sociale et/ou personnelle et à concrétiser les choix les plus adéquats, selon les possibilités et les opportunités offertes par les circonstances. Ce sont des choix qui éliminent dans certains cas les injustices sociales et favorisent les transformations politiques, socio-économiques (1) et culturelles.
Voir Juger Agir
Aujourd’hui, avec le recul, je saisis combien cette méthode, apprise (2) durant mes années d’adolescence au sein de la JICF, en tant que membre d’abord, responsable nationale et membre du bureau international ensuite, a forgé ma personne dans mon choix de formation, de métier, et plus largement, dans mes relations humaines et mes choix de vie. Il n’est guère facile de prendre de la distance par rapport à ce que nous vivons ; nos impulsions, nos pulsions nous submergent et nous avons tendance à réagir émotionnellement, quitte à reproduire des schèmes négatifs dans nos pensées et actions.
Lucienne Sallé, psychologue, responsable internationale de la JICI, Marie Louise Monnet, sœur de Jean Monnet, un des pères de l’Europe, fondatrice de la JICI et MIAMSI (pour les adultes), nous ont guidés avec patience et dévouement sur ce chemin de liberté, à la fois personnelle et collective. Je n’oublierai jamais la virtuosité de Marie Louise à entrer dans une relation en profondeur et en vérité avec chacun de nous. Elle nous élevait au-delà de nous-mêmes, avec un émerveillement constant pour les plus petites occurrences de la vie. J’ai appris, à ses côtés, bien avant de fréquenter l’université, à ne pas tomber dans l’intellectualisme et la théorisation stérile. VOIR JUGER AGIR n’est pas un exercice nombriliste ; il est libérateur, il fait éclater les parois de nos conforts, de nos tendances à rejeter les torts sur les autres et à nous révolter contre des systèmes sociaux, économiques, culturels et politiques sans la moindre analyse et le moindre apport de nous-mêmes pour un monde meilleur.
À l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences sociales) où nous nous préparions à la recherche à travers séminaires et conférences en épistémologie, méthodologie, etc., dans notre laboratoire CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) en psychosociologie et ethnologie sociale ensuite, tout ce que j’ai appris dans la pratique de cette fameuse révision de vie fut actualisé à partir des théories de la connaissance et des pratiques de la recherche scientifique. J’ai mieux compris les difficultés que nous rencontrions à l’adolescence pour changer notre regard face à la réalité que nous vivions. J’ai mieux aussi saisi comment cette initiation à une démarche de décentrement et de déconstruction allait tout changer dans notre parcours de vie. Une telle intériorisation de la pratique, nourrie par la recherche spirituelle, basée sur des textes sacrés change notre vision du monde, notre manière de nous placer (nous et les autres) dans l’univers. L’action ancrée dans le réel, personnelle et/ou collective prend alors une dimension dépouillée d’égocentrisme, de recherche narcissique. Grâce à l’Action Catholique spécialisée, j’ai rencontré au niveau national comme au niveau international des personnes qui ont incarné avec intelligence, brillance, générosité et humilité des façons d’être et d’agir, propres à cette anthropologie chrétienne qu’il faut sans doute redécouvrir aujourd’hui dans notre monde, en quête éperdue de sens, de nouveaux signes de renouveau, de « nouvelles forces transformatrices du petit et des petits » (3).
La transmission du message évangélique passe surtout par son retentissement dans l’expérience quotidienne des hommes et des femmes avec une célébration joyeuse de ces forces transformatrices. Ce sont de petites et de grandes épiphanies.
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(1) Exemple : Suite à une collaboration à Maurice entre l’équipe de l’ACI et la JOCF qui avait fait une enquête sociale annuelle sur les conditions de travail et de vie des employés de maison, un premier « remuneration order » les concernant fut établi en 1973.
(2) Que nous soyons jeunes ou moins jeunes, cette méthode n’est pas facile à acquérir au départ car tout nous incite à porter des jugements à l’emporte-pièce, à nous centrer sur nos ressentis. Révision de vie ? Je me souviens combien je n’aimais pas cette terminologie. Pourquoi devrais-je réviser ma vie ? Voir Juger Agir, ces termes me convenaient davantage. Mais entrer dans leur pratique fut une autre paire de manches. Laborieusement, en équipe, nous apprenions à mieux décrypter le monde qui nous entourait. Lentement, lentement, nous dépassions nos premières réticences à analyser et à entrer dans une dynamique ouverte de remise en question et d’action dépassant les limites d’une perception et d’une interprétation étroites.
(3) Devise de la rencontre intergénérationnelle de théologiens, Medellin, 2017.
