Le 26 juin, date marquant la Journée internationale contre l’abus et le trafic de drogue, les Lundis de l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM), à Rose-Hill, ont accueilli une conférence-débat sur le thème “Drogues : quelles nouvelles politiques pour un monde qui change ?”. Pendant presque trois heures, intervenants et membres de l’assistance ont évoqué la situation alarmante, ainsi dépeinte, car touchant désormais une clientèle rajeunie, soit des jeunes de 10 à 14 ans. Cette rencontre a mis l’accent sur l’importance imminente d’une politique axée et centrée sur l’humain, qui vit de plein fouet ces drames.
Le panel du débat avait comme modérateur Nicolas Ritter, fondateur et président d’honneur de Prévention, Information et Lutte contre le Sida (PILS) et actuel attaché à la direction générale de Coalition Plus. Autour de lui, Danny Philippe, animateur de prévention et de plaidoyer au sein de la Développement Rassemblement Information et Prévention (DRIP), qui agit auprès de la petite enfance, Kunal Naik, addictologue et psychologue, Jacques Achille, du réseau des journalistes spécialisés en Sexual Reproductive Health & Rights (SRHR) de l’Afrique subsaharienne, et Vel Moonien. La conférence était présidée par le Dr Jonathan Ravat, de l’ICJM.
Tour à tour, qu’il s’agisse de l’historique de l’introduction des drogues à Maurice, les types de drogues disponibles, entre autres, l’accent a été placé par les intervenants du débat sur l’importance de recentrer les efforts et les actions sur les humains qui sont directement et indirectement affectés par les abus de stupéfiants. Le constat est unanime : « Et cela va de nos enfants aux adultes. Désormais, plus personne n’est à l’abri dans le pays. »
Dans son intervention, Danny Philippe a brossé un tableau de la situation de la drogue dans le pays. Citant les différentes substances illicites et licites consommées par les Mauriciens, le travailleur social fait remarquer qu’à ce jour, « il existe une panoplie de drogues pour toutes les couches sociales locales. »
« Ainsi, les produits les plus courants, comme le Brown Sugar, dérivé de l’héroïne, sont très prisés un peu partout, surtout dans les quartiers défavorisés. Mais ces dernières années, nous avons aussi noté l’arrivée et la présence de produits nouveaux, tels que le LSD, l’ecstasy, la kétamine, la cocaïne, la méthamphétamine, le Crystal Meth, ainsi que le cannabis », dit-il.
« Ces produits, selon les recherches et informations que nous avons auprès des consommateurs sur le terrain, sont surtout destinés à la haute société, donc un public très select, car ces produits sont très coûteux », fait-il ressortir.
Dans l’ensemble, résume Danny Philippe, « il y a donc des drogues qui circulent dans toutes les sphères sociales » à Maurice. « Ce qui m’amène à dire que les consommateurs se trouvent dans tous les coins et recoins du pays ! »
Evoquant les drogues synthétiques, il explique : « celles-ci ont fait leur apparition en 2013 dans le pays. À ce jour, les dégâts sont très graves. Selon le rapport de 2016/17 du National Drugs Observatory, 27 enfants de 10 à 14 ans avaient été admis dans des hôpitaux pour des problèmes liés aux drogues de synthèse. De ces 27, il y avait cinq jeunes filles. Dans la tranche des 15 à 19 ans, 181 jeunes avaient été hospitalisés pour les mêmes raisons, dont 22 filles. »
C’est dans le sillage de ces éléments que « nous avons décidé qu’il était impératif d’avoir une prévention auprès de la petite enfance, puisque des enfants de 10 à 14 ans étaient déjà consommateurs de drogues ! Il fallait donc toucher dès la petite enfance pour préparer le terrain. »
Danny Philippe a aussi abordé la question des enfants passeurs de drogues, rappelant deux incidents qui avaient défrayé la chronique. Il a cité, entre autres, le cas d’un jeune de 13 ans vendant de la cocaïne : « Il faut savoir que nul ne peut se promener avec de la cocaïne comme s’il s’agissait de n’importe quel produit banal. Si un enfant s’est retrouvé en train de vendre de la cocaïne, cela veut dire que le produit est disponible dans le pays. »
Après quoi il a cité des cas de mars 2019, où deux enfants de 6 et 9 ans avaient été découverts en possession de drogues sur un vol de France.Il a également parlé du cas récent, en mai dernier, d’un autre enfant de 6 ans intercepté avec de la drogue. « Avec Jonathan Ravat, nous avons travaillé dans des quartiers difficiles, où nous avons été témoins d’enfants utilisés par des adultes pour transporter et garder de la drogue. Quand nous sommes montés au créneau pour dénoncer cela, un ministre de l’actuel régime, qui était farouchement opposé à l’usage de la méthadone, avait dit à notre égard : Zot kouma dir tang ki pe sorti dan zot trou ! Napli kone ki pou koze. Hélas, peu de temps après est survenu l’épisode avec les deux enfants en possession de Subutex venant de France », avance-t-il encore.
Le responsable de prévention et de plaidoyer de DRIP soutient : « nous ne sommes pas là pour faire peur. Nous devons prendre ces informations, les assimiler, discuter et travailler de concert avec des partenaires du public et du privé pour voir comment nous sortir de là. »
Kunal Naik, addictologue et psychologue, ramène la décriminalisation, voire la légalisation, de certains produits, comme une des préoccupations. Il a cité à cet effet les exemples de pays comme les Etats-Unis, l’Uruguay, le Canada, ou le Portugal « où, quand ils ont mis en application ces politiques de légalisation et de décriminalisation, au lieu de l’effet escompté par ceux qui étaient en défaveur, soit que cela allait augmenter le nombre de consommateurs, c’est le contraire qui s’est produit ».
D’ailleurs, l’autre pendant de ces politiques, « c’est d’avoir diminué la population carcérale et réduit le taux de criminalité dans ces pays ». Un travail a été entamé dans ce sens avec l’actuel gouvernement, a précisé le Dr Naik. Il a aussi fait mention de la mise en opération imminente du Drug Users Administrative Panel (DUAP), soit une des recommandations du rapport de la commission d’enquête sur la drogue, présidée par l’ancien juge de la Cour suprême, Paul Lam Shang Leen et qui aura pour but de décongestionner les prisons « et donner une seconde chance aux consommateurs ».
Pour sa part, Vel Moonien a fait mention de divers rapports parus sous l’égide du GI-Toc évoquant « le trafic de stupéfiants entre les pays de la région ». De nombreuses questions ont été recueillies à l’issue du débat, auxquelles les intervenants ont donné autant d’éclairage que possible.
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Histoire : des travailleurs engagés à La Chrysalide
Journaliste attaché à plusieurs organisations régionales et internationales, ainsi qu’au réseau de l’Afrique subsaharienne en matière de santé reproductive, ancien rédacteur en chef de Scope Magazine et journaliste de l’hebdomadaire Week-End, ayant beaucoup enquêté et écrit sur la drogue, Jacques Achille a axé son intervention sur une présentation de la présence de drogues dans le pays.
Il a ainsi remarqué que « les premières mentions de produits stupéfiants dans la population remontent à l’époque des travailleurs engagés ». Son intervention a brossé un tableau complet de l’existence de produits comme l’opium et l’usage dans les fumeries, dans le pays, ainsi que la venue du Brown Sugar, dans les années 80.
Jacques Achille a également évoqué les différents rapports de Madun Dulloo et de Jérôme Boulle, ainsi que la première commission d’enquête, présidée par sir Maurice Rault. Il a bien évidemment rappelé l’épisode tristement célèbre des Amsterdam Boys.
Il a terminé en soulignant le nombre grandissant de jeunes et de femmes devenus accros aux substances nocives, rappelant, dans la foulée, la création de centres destinés à ces publics, dont La Chrysalide, à Bambous, pour les femmes.

