Post-Covid 19 : Tourisme avec un arrière-goût aigre-doux

– L’objectif de 1,4 million de touristes pour 2022/23 pas atteint

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– Sen Ramsamy parle d’incompétence et d’arrogance de certains responsables de ce pilier économique

Le secteur touristique se redresse, mais n’atteint toujours pas les objectifs fixés par les autorités. Pour 2022, le Deputy Prime Minister et ministre de tutelle, Steven Obeegadoo, avait annoncé un million de touristes, mais les arrivées n’ont finalement pas franchi cette barre, échouant à 997 290, soit 2 710 arrivées de moins que les prévisions.
Pour l’année financière 2022/2023, rebelote… Steven Obeegadoo lorgnait cette fois les 1,4 million d’arrivées, et encore une fois l’objectif annoncé n’a pas été atteint. Les dernières données officielles de Statistics Mauritius en attestent. Maurice se retrouve à 1 217 200 arrivées, dont donc bien loin des 1,4 million annoncés par Steven Obeegadoo. Entre arrogance, incompétence et manque de leadership de certains responsables, la situation est dramatique. C’est ce que soutient Sen Ramsamy, directeur de la Tourism Business Intelligence.

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Après une longue carrière au ministère du Tourisme sous la férule de sir Gaëtan Duval, et aux côtés d’Armand Maudave et de Cyril Vadamootoo notamment, puis une longue carrière à la tête de l’association des hôteliers (AHRIM), et maintenant consultant en tourisme dans la région Afrique et Moyen-Orient, Sen Ramsamy est on ne peut mieux placé pour parler de la situation dans le secteur.

« Pourquoi se fixent-ils des objectifs qu’ils ne peuvent atteindre ? Depuis la fin du Covid-19, leurs prévisions ne se sont jamais avérées dans les faits. Le ministre des Finances avait parlé de 600 000 touristes, puis ils ont mis le target de 1 million, puis 1,4 million… Mais à chaque fois, ils se sont trompés. Nous ne pouvons crier victoire lorsque nous nous sommes arrêtés à trois mètres de la ligne d’arrivée », s’insurge Sen Ramsamy.

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De plus, le gouvernement avait prévu 325 000 visiteurs pour la période de juillet à décembre 2021, mais au final, il n’y a eu que 176 555 touristes. De même, de juillet 2021 à juin 2022, les autorités visaient 600 000 touristes pour se retrouver à 553 111. Tout cela fait dire à Sen Ramsamy qu’au lieu de se fixer des objectifs quantitatifs, il serait plus « intelligent » de se focaliser sur d’autres critères de croissance, tels les revenus, l’investissement, l’emploi et la valeur ajoutée dans le tourisme.

À ce stade, « malgré la perception et l’excitation de certains », précise-t-il, le bilan est loin d’être glorieux. « Depuis plusieurs années, Maurice dégringole. Nous avons perdu notre place de leader dans la région, et le pays se retrouve à la troisième place en termes d’arrivées et à la quatrième en termes de dépense par touriste. Maurice ne parvient toujours pas à atteindre un niveau de dépense par touriste qui est plus important que celui des Maldives, des Seychelles et du Sri Lanka. Aux Seychelles, ils dépensent environ 470 euros par jour, aux Maldives c’est presque 302 euros et environ 178 euros au Sri-Lanka, tandis qu’à Maurice ce n’est que 136 euros… » indique-t-il encore comme un avertissement.

À la dérive…

Selon ce professionnel, cette situation est grave pour une destination « qui se dit haut de gamme ». Pire, comme il a pu le constater lui-même, dans certains hébergements, le tarif descend jusqu’à huit euros par nuit et par personne. « C’est ça une destination haut de gamme ? »

Il affirme que le pays a grandement reculé en termes de qualité de touristes. « Notre offre touristique est à la dérive. Le profil actuel du visiteur a changé et le tourisme haut de gamme fout le camp », dit-il.

Le constat ne s’arrête pas là. En termes d’emploi, alors que le secteur comptait 32 250 emplois directs avant le Covid-19, « nous en sommes aujourd’hui à 26 000 », incluant les expatriés. « Depuis 70 ans, nous nous contentons du fait que Dieu nous a donné le soleil, la mer et la plage, alors qu’il nous a aussi donné un cerveau pour innover », laisse-t-il entendre avec un arrière-goût de saveur aigre-douce.

Il s’inquiète du nombre d’étrangers travaillant dans l’industrie touristique et se demande comment les visiteurs étrangers pourront rencontrer les Mauriciens s’ils sont dans un établissement All Inclusive, où les employés sont des Bangladeshis et des Malgaches.
Sen Ramsamy ajoute que le légendaire sourire mauricien ne se voit plus. « Les Mauriciens sont devenus une nation de stressés; nous perdons notre joie de vivre pour diverses raisons, à commencer par la situation économique et politique. Et les touristes ressentent cela », concède-t-il.

Pas de stratégie

Conscient qu’il dresse un tableau sombre du secteur, Sen Ramsamy soutient que tout cela est le résultat du fait qu’il n’y a pas de stratégie – ni de vision claire – pour le développement du secteur, et que le pays a ainsi dégringolé vers le moyen et le bas de gamme.

« Nous sommes désormais une destination de moyen de gamme, contrairement aux années glorieuses du tourisme haut de gamme que nous avions créées », affirme-t-il. Il énumère aussi les cas de vols, d’agressions et d’abus, dont sont victimes les étrangers.
« Nous ne sommes bons qu’à mettre des Targets d’arrivées. Mais qui va s’occuper de l’offre touristique ? De la dérive en matière de qualité et d’hygiène, partout dans le pays, sans oublier la dégradation de l’environnement ? » se demande-t-il encore.

Il évoque également le vieillissement des hôtels, notamment les 2, 3 et 4 étoiles, déplorant que le gouvernement ait cessé d’accorder des incitations aux hôteliers pour rénover et moderniser les hôtels. « Aujourd’hui, il y a des développements technologiques énormes et l’expansion de l’intelligence artificielle. Mais rien n’est fait dans les hôtels pour optimiser ces technologies au service du développement du secteur. Où sont l’innovation et la créativité dans le tourisme ? » dit-il.

En conclusion, Sen Ramsamy estime que le potentiel du secteur n’est pas suffisamment exploité et qu’il faut « un ministre à plein-temps » pour cela, ainsi qu’un « leadership fort ». Mais surtout, une vision.

« C’est clair qu’il y a un manque de leadership dans le tourisme et qu’il faut des gens compétents pour mener le secteur with a sense of direction. Or, actuellement, il y a plus d’arrogance que de compétence. C’est dramatique de voir certains hauts responsables du tourisme aujourd’hui masquer leur incompétence par de l’arrogance », décoche-t-il en guise de flèche du Parthe…

 

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