« En cette campagne électorale, j’invite les politiciens de tous bords à aller à la rencontre de ces parents et d’écouter leur détresse »
Le cardinal Piat aux côtés des parents pour ce dernier week-end SEL 2023 au Foyer FIAT
Du 6 au 8 octobre, une quarantaine de parents, venant des quatre coins de l’île, ont assisté au 2e et dernier week-end SEL (Solidarité, épanouissement et liberté) organisé chaque année par le Groupe A de Cassis. Le Foyer FIAT, à Petite-Rivière, a connu, une fois de plus, « des moments très intenses, avec la présence de mères et de pères de famille souffrant énormément parce que leurs enfants sont toxicomanes », explique Cadress Rungen, membre fondateur du Groupe A de Cassis et de Lakaz A. « Nous avons aussi reçu des épouses qui sont dans la détresse parce que leurs conjoints sont accros à ces substances, et elles se retrouvent livrées à elles-mêmes à s’occuper de leurs enfants et à tenir la maison. »
« Durant ces trois jours, ces parents ont partagé avec nous leurs traumatismes. Si après le premier week-end SEL de cette année, j’avais parlé des atrocités que subissent de plus en plus de parents mauriciens, après ce nouvel exercice, je dois dire que ces participants sont carrément torturés ! Ils nous ont même confié qu’ils sont tenus en otage, d’une certaine manière, dans leur propre maison. Ces drames atteignent des sommets sans pareil », lance Cadress Rungen, initiateur des week-ends SEL, en résidentiel, à l’intention des parents de toxicomanes.
Ces pères et mères de famille modestes, « venant de régions du pays que l’on pensait encore abritées des affres des drogues, nous expliquent comment, dès le lever du soleil, leur calvaire commence », poursuit le travailleur social. Pour ces parents, « gramatin egal a enn tortir », dit-il ! « Kouma leve, li (l’enfant toxicomane, Ndlr) rod so Rs 1 000 pou al aste so doz. Al gete kouma ou pou fer, me sak zour bizin ena sa kas-la fini pare. Pa zis gramatin, me tanto osi mem sinema. Et gare à nous si nous n’avons pas la somme déjà prête ! Sinon gayn bate, zoure, pouse, koupe, tou… tou kalite ! Zot pa per narien e dan sa leta zot ete la, sou linflians sa bann prodwi-la, zot nepli realize zot prop paran zot pe touye. Ki nou pou dir ? Sa mem zanfan-la kan pa ti pe droge li enn bon zanfan, ekoute, aprann bien… Mais à partir du moment où ils deviennent esclaves de ces produits, ils sont transformés. Zot vinn kouma bebet, mons, demon ! »
« To finn malelve to zanfan »
Ces drogues, résume Cadress Rungen, font de ces enfants des bourreaux. « Et il n’y a pas qu’eux. Parmi les participants des week-ends SEL, nous avons aussi des épouses dont les conjoints sont toxicomanes. Avec leurs enfants, ces mamans souffrent de violences physiques et morales aux mains de leur mari. Zot mem papa, zot mem mama. Elles doivent être au four et au moulin. Ce n’est pas du tout facile, surtout maintenant, après la pandémie et avec toutes les augmentations, tous les problèmes… »
Il ajoute : « Ces souffrances sont indicibles, insoutenables. Ces parents préfèrent se taire, quitte à s’enfermer et vivre en isolation chez eux, plutôt que de sortir et entendre des critiques, des insultes… Du genre : “To pann konn amenn to zanfan”, “Tonn mal elev to piti, ala kinn arive”, “Kan to pe vinn mariaz, pa amenn to zanfan ki dan ladrog-la”. C’est très difficile pour eux d’entendre des paroles aussi blessantes au sujet de leur enfant, qu’ils ont élevé avec tant d’amour, d’efforts et d’affection. »
Le travailleur social fait remarquer que pendant de longues années, ces volontaires se sont concentrés sur la manière d’aider les victimes directes des drogues, c’est-à-dire les toxicomanes. « Mais nous avons complètement occulté le fait que les parents sont tous autant victimes. Eux n’ont pas de portes auxquelles frapper. À qui demander secours ? Qui leur offre une écoute, un encadrement, un soutien ? » En prenant l’initiative, il y a plus d’une quinzaine d’années, de réunir les parents le temps d’un week-end au Foyer FIAT, « nous avons commencé à leur offrir une issue de secours ».
Formation continue
Le travailleur social explique comment, une fois qu’ils rencontrent d’autres parents souffrant autant qu’eux, ces parents gagnent en confiance. « Ils nous avouent qu’ils pensaient qu’ils étaient les plus mal lotis avec leurs problèmes, mais que, quand ils ont écouté et partagé les détresses de ces autres parents, ils ont repris sur eux-mêmes. »
Le Groupe A de Cassis et Lakaz A n’arrêtent pas là leur intervention. « Après ces trois jours en résidentiel, nous les invitons à Lakaz A sur une base régulière. La formation continue. L’étape de libérer la parole et de partage qui a lieu au Foyer FIAT n’est qu’un point de départ. Graduellement, ces parents retrouvent un peu de stabilité à évoquer leurs soucis avec d’autres personnes qui ont les mêmes points communs. Et surtout, ils développent un réseau, un lien d’amitié via les réseaux sociaux, des rencontres régulières à Lakaz A… »
Cadress Rungen fait encore ressortir : « Le dernier groupe de parents que nous avons rencontré ce mois-ci a confirmé nos craintes à l’effet que de plus en plus de filles, et très jeunes, se laissent aussi piéger par les drogues. Voilà qui complique encore plus la donne pour ces parents ! »
« Politiciens, allez écouter ces parents ! »
Cadress Rungen dit avoir remarqué que la scène politique est en pleine effervescence. « Il flotte comme un air de campagne électorale. Et l’actualité est quasiment quotidiennement occupée par des saisies de drogues, entre autres. Tous ces partis politiques, que ce soient ceux qui sont au pouvoir comme ceux qui aspirent à le reprendre, font du trafic de drogue et des drames causés par ces produits leur cheval de bataille quand ils parlent de leur programme. J’ai un appel à tous les politiques, de tous bords : prenez un moment, allez à la rencontre de ces papas et de ces mamans dont les enfants sont devenus des esclaves de la drogue ! Écoutez-les quand ils évoquent les milliers de problèmes qu’ils rencontrent uniquement parce qu’un enfant ou un autre proche est accro ! Et vous comprendrez mieux que quiconque cette problématique. Je suis convaincu que les politiciens qui accepteront de faire ce pas n’en reviendront pas indemnes, et sauront enfin comment « tackle the issue »
Le cardinal Piat à la rencontre des parents
« Lors de ce dernier week-end SEL de 2023, nous avons eu l’immense plaisir et la chance d’accueillir le cardinal Maurice Piat. Fervent défenseur des parents subissant le joug de leurs enfants esclaves des drogues, il a toujours inclus dans ses homélies, ses discours et ses prises de position, en tant qu’évêque, la cause des malades des drogues et de ces parents qui souffrent seuls et en silence. Nous pensions qu’ayant pris sa retraite, il allait s’accorder une pause. Mais il nous a surpris en débarquant, et en restant avec le groupe, allant à leur écoute, les soutenant, leur offrant conseils et aide », explique Cadress Rungen.
Le cardinal Piat a ainsi réitéré son total soutien aux parents, leur demandant de « faire preuve de beaucoup de courage et de ne jamais baisser les bras ». Et en retour, « ces pères et mères se sont sentis bien, d’avoir ce coup de pouce et les conseils éclairés du cardinal Piat ».
Levée de fonds
La petite équipe du Groupe A de Cassis/Lakaz A a vu ses rangs s’étoffer avec quelques parents, dont leurs enfants sont toujours sous l’emprise de produits illicites. « Néanmoins, fort de leur week-end SEL, ces pères et mères ont souhaité rejoindre notre groupe de bénévoles et encadreurs de Lakaz A. Graduellement, ce sont eux qui prennent le relais. Et dans le long terme, nous pensons organiser plusieurs week-ends SEL et week-ends CADO durant une année. Mais ce sont les finances qui nous font défaut », soutient Cadress Rungen.
Il remercie « chaleureusement quelques fidèles donateurs qui nous aident et nous permettent d’avoir deux week-ends SEL et deux week-ends CADO par an ». Il faut savoir que « cela revient à débourser Rs 1 200 par personne pour ces trois jours, repas compris ». Il rappelle qu’avec l’opération de levée de fonds pour la rénovation de Lakaz A, « nous réitérons notre appel aux mécènes et particuliers, même des compagnies et des groupes qui souhaitent nous aider ».
« La nouvelle Lakaz A aura des espaces pour les parents de même que pour les jeunes, pour qu’ils puissent s’y rencontrer et préparer des projets, entre autres. Appel donc à de nouveaux partenaires qui souhaiteraient financer nos projets, se joindre au mouvement et pour que davantage de parents puissent bénéficier de ces aides. »

