Pedostop : Briser le tabou de l’inceste, la face cachée des relations dans des familles

Virginie Bissessur :  « 30 000 filles mineures sont concernées par ce traumatisme »

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Une fille sur cinq est abusée sexuellement avant l’âge de 11 ans, d’après les statistiques de l’OMS. Virginie Bissessur, directrice de Pedostop, révèle qu’à Maurice « 30 000 filles mineures sont concernées ». D’où la détermination de cette ONG d’animer un colloque à The Docks, Tower 2, Port-Louis, qui a démarré le 6 novembre, sur le thème “L’inceste, l’incestuel : répétitions et silences”, animé par Yannick Sabouret, psychologue clinicien dans le service de pédiatrie générale du CHU, et Amandine Bachini, psychologue clinicienne au sein de l’Institut de médecine légale du CHU de La-Réunion pour aider à mieux cerner les mécanismes en jeu dans l’inceste et ses conséquences, et surtout dévoiler la face cachée des relations dans des familles.

Pedostop est née en 2005, à la suite de l’affaire concernant Jean Michel de Ravel où les victimes et les parents des victimes s’étaient mobilisés pour dénoncer des actes insoutenables. Réactivée en 2012, l’association n’a cessé d’informer et de former les professionnels ainsi que le public, et de soutenir les victimes adultes et mineures. Ce colloque de travail de Pedostop, qui a duré trois jours, a permis de sensibiliser sur un sujet extrêmement tabou qu’est l’inceste. Les conséquences de ces comportements sont tout aussi destructrices, laissant des cicatrices invisibles qui peuvent perdurer toute une vie.
Ces trois jours de colloque ont mis en lumière les implications sociales et psychologiques d’un sujet délicat, tout en soulignant l’importance cruciale de la sensibilisation et de la prévention pour mettre fin à des tragédies silencieuses qui touchent des individus dans le monde entier.
La séance du 8 novembre avait pour thème : “Repères cliniques et médico-légaux dans l’accompagnement de l’enfant victime de violences sexuelles autour de la théorie et des ateliers d’échanges de pratique”. Les ONG invitées étaient nombreuses et 65 personnes se sont fait inscrire dont six personnes de Gender, quatre du Probation Office, quatre de BPF, de même que des représentants des ministères.
La directrice de Pedostop constate avec fierté l’engouement autour de débats fructueux : « C’était enrichissant de voir autant de monde et avec ces stéréotypes qu’on peut avoir sur la Fonction publique, cela a permis de mieux comprendre dans quelle condition ces personnes travaillent. »
Pedostop entend briser ce tabou de l’inceste, en donnant présentement des outils de base aux travailleurs sociaux, à des psychologues, ceux des ministères, de la fonction publique, des ONG et des associations, entre autres.

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La valorisation de la parole de l’enfant

Virginie Bissessur reconnaît qu’on ne peut aider les victimes à se reconstruire si on en fait un sujet tabou. En termes d’idées et de réflexions, ce colloque, selon la directrice de Pedostop, fait suite à celui de l’an dernier axé sur le psycho-trauma et sur l’importance et la valorisation de la parole de l’enfant. « Cette année, on a voulu s’attarder sur les outils de l’accompagnement une fois que la CDU et la police font leur enquête. Nous, les travailleurs sociaux, devrions savoir la manière de nous y prendre pour continuer d’accompagner un enfant victime dans sa reconstruction. Il est important de comprendre l’attitude à adopter dans n’importe quel cas de figure », fait-elle comprendre.

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L’audition Mélanie

Des indices et des pistes de réflexion ont été dégagés, constate pour sa part Yannick Sabouret, psychologue clinicien en pédiatrie au CHU de La-Réunion. Selon ce dernier, à l’île-soeur, il y a l’audition Mélanie : l’enfant est accueillie dans une salle qui lui rappelle son enfance avec des jouets et où se tient une personne de la gendarmerie et une autre à l’extérieur. C’est une salle d’audition pour les mineures victimes où tout sera filmé pour éviter que l’enfant n’ait à se répéter.
Dans le même ordre d’idées, Yannick Sabouret dira : « On a un projet d’échanges entre La Réunion et Maurice qui se met actuellement en place. Ce serait une collaboration entre le CHU de La Réunion et Maurice en vue d’une formation qui sera dispensée par des Réunionnais. Et les Mauriciens pourront aussi aller à La Réunion pour des échanges. »
Et Virginie Bissessur d’ajouter que ce projet sera présenté devant la Commission de La-Réunion au courant du mois de novembre. « Il y a les ministères, la police, le BPF et la Rodrigues Regional Assembly qui sont aussi concernés par ce projet. On attend l’aval de La Réunion. Si Pedostop réussit ce projet de mission, ce sera bénéfique pour les institutions pour que les enfants puissent être accueillis dans un environnement Child friendly, rassurant et sécurisant. »
Yannick Sabouret trouve que la sexualité génitale de l’adulte et celle de l’enfant ne sont pas compatibles et que sur le plan légal, il faut faire évoluer les choses pour protéger les enfants. « On est très attentif aux mots qu’utilise l’enfant victime d’attouchements. On sent bien des fractures. Il faut qu’on croie en la parole de l’enfant. »
Amandine Bachini, psychologue clinicienne au sein de l’Institut de médecine légale du CHU de La Réunion, est d’avis qu’il faut donner des outils aux acteurs concernés pour qu’ils puissent prendre en charge les enfants. D’où l’organisation de ce colloque « qui agit comme un réseau porteur d’idées pour un meilleur encadrement de l’enfant ».
Pour sa part, Virginie Bissessur insiste sur la nécessité de la formation. « Il y a déjà un arsenal légal, des institutions qui existent, mais on a encore besoin de nous améliorer au niveau des lois. Et à terme, toute la société doit prendre conscience de l’étendue des dégâts sur les victimes concernées. Il y a nécessité d’un encadrement de qualité. »
Parmi les lacunes relevées s’agissant de l’encadrement des victimes, la directrice de Pedostop dira qu’il ne faut pas constamment parler du trauma de l’enfant « qui ne fonctionne pas comme un adulte ». D’où la mission de Pedostop qui repose sur la prévention à différents types de public dans les institutions publiques et les shelters.
Virginie Bissessur se dit d’ailleurs surprise qu’il n’y ait pas de cours d’éducation sexuelle dans les écoles. « Comment parler de violence sexuelle sans une éducation sexuelle ? Notre mission est aussi de soutenir des familles vulnérables et de les préparer et former à ce genre de traumatisme. »
Selon la directrice de Pedostop, une initiative est en cours pour encadrer les enfants victimes qui attendent des heures avant que leur déposition soit enregistrée. « On a prévu des snacks, du linge de rechange, des jeux, tout cela est un projet pilote avec la BPF de Piton. On veut mettre des Goodies bags sur les stations de Maurice et de Rodrigues.»
Elle est d’avis que l’enfant peut se reconstruire si on lui donne l’espace pour valoriser sa parole, le protège et qu’on arrête de l’exposer à des gens qui abusent de lui. « J’aime bien cet aspect du complexe du hérisson évoqué par Amandine. Car souvent, les victimes ne savent pas quelles sont les distances à prendre avec les autres, s’il leur faut être trop éloignées, trop proches et les voilà devenues victimes à nouveau. L’enfant a d’autres étapes à passer dans sa vie après un trauma. Certains reviennent sur le sujet une fois mère, amoureuse, car une relation où la sexualité entre en jeu cela peut être compliqué. Le rôle des parents est de passer un temps avec son enfant pour qu’il se sente libre de s’exprimer », confie-t-elle encore.
Plusieurs séances de sensibilisation ont été organisées par Pedostop cette année, soit 81, et elles ont touché 1 390 personnes à travers l’île. Et 152 professionnels ont été formés à Maurice et à Rodrigues, incluant des travailleurs sociaux, des policiers, des enseignants et le public. Pour ce qui est du suivi psychologique, une vingtaine de victimes sont actuellement prises en charge, et une trentaine d’autres bénéficie d’un suivi légal.
Ce colloque de Pedostop a permis de recueillir des avis intéressants de plusieurs parties prenantes : travailleurs sociaux, psychologues, responsables de la CDU, Probation Officers et ONG. Ces derniers sont mieux armés désormais pour encadrer les victimes. Une formation a aussi été adressée aux professionnels du monde légal, grâce à la collaboration de l’IJLS, des hommes de loi, des juges de la Children’s Court et des magistrats, notamment sur les aspects médico-légaux.

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