Hommage au Caudan Arts Centre : Ziskakan s’abreuve à Lasours de Dev Virahsawmy

Des fois des circonstances inexpliquées se présentent comme des curiosités de la vie. Certains parlent alors de « destin ». L’hommage du mythique groupe réunionnais au chantre de la créolité de l’île Maurice, tenu vendredi et samedi au centre d’arts de la capitale, a vu naître une série de ces circonstances. Comme si les étoiles étaient alignées dans fenwar lé sièl pour rappeler que l’heure est venue de poser sa plume et de léguer ses écrits, son histoire…

« Sime-la li bien bien long, sime-la li bien bien dir ».
Il y a 40 ans environ, Gilbert Pounia et sa compagne, Anny Grondin, occupaient un petit appartement à Saint-Denis, La Réunion. Le Zinzin, restaurant et lieu de manifestations culturelles qu’ils gèrent sur le front de mer de Grand-Bois, dans le Sud, n’existait pas encore.

- Publicité -

À cette époque, la lutte pour la reconnaissance du créole réunionnais se menait dans des conditions modestes, mais avec un fervent courage. Le maloya était interdit à l’île sœur, et ceux qui le défendaient étaient taxés de parias.

À travers des connaissances, la conteuse Grondin avait rencontré un Mauricien au parcours admirable. Opposant politique, défenseur de la langue kreol, linguiste reconnu, battu et emprisonné pour ses convictions, Dev Virahsawmy tenait un combat similaire à celui de l’association Ziskakan, à quelques encablures, toute proportion gardée, à l’île Maurice.

- Publicité -

Il y a 40 ans environ, le chanteur Pounia et le poète Virahsawmy s’installèrent à l’un des quelques précieux meubles dont disposait le couple réunionnais, dans leur petit appartement à Saint-Denis. « Lasours a été traduite sur une petite table dans la cuisine », a retracé ce week-end Gilbert Pounia sur la prestigieuse scène du Caudan Arts Centre.

Une création artistique prophétique de Dev Virahsawmy, qui parle de la quintessence de la lutte, dans le sens le plus large du terme, notamment pour les générations futures.

- Advertisement -

Sur un écran en arrière-plan du sextet de Ziskakan, un portrait signé Umar Timol, sur lequel Patrice Offman a posé l’écrit qui raconte le périlleux sentier à emprunter pour rejoindre « Lasours kot nou tou pou al bwar ».

La mythique formation de La-Réunion a assuré quelque deux heures de concert, sous l’œil impavide de Dev Virahsawmy, décédé deux jours après leur arrivée à Maurice.

Hormis la performance exceptionnelle offerte, l’événement a arboré un aspect historique en rendant un hommage des plus émouvants à celui, qui a fait rêver une génération de Mauriciens, que ce soit sur le plan politique, artistique et humain surtout.

« Mo lavi kouma lapousier, pou fini dan simtier ».
Prévu depuis des mois, ce spectacle aurait dû prendre vie et se tenir en sa présence, l’objectif étant de rendre « un hommage à Dev de son vivant ». C’est ce que confie Anny Grondin dans sa prise de parole d’ouverture.

Après l’étape en Inde et celle du mystique théâtre St-Gilles, à l’orée de leurs 45 ans, Ziskakan souhaitait revenir à Maurice. Le show au centre d’arts de Port-Louis se plaçait dès lors sous la thématique « La Sours ». Toutefois, les retrouvailles avec le poète de son vivant ne purent se tenir, en raison de l’état de santé critique de l’homme de lettres.

Des circonstances inexpliquées ont cependant voulu qu’il les attende arriver avant de « désot lavi ».

Cette vie, poètes, chanteurs et fonnkézèr l’ont retracée vendredi et samedi à travers une poignée de ses milliers d’écrits, tous mis en ligne sur le site boukiebanane.com. En première partie, Anny Grondin s’est employée en kreol morisien, tout comme  Michel Ducasse et Shenaz Patel.

L’anthropologue Daniella Bastien a lu la préface d’un spectacle écrit par Dev Virahsawmy en prison. Mis en scène par Brigitte Masson et feu Dan Callikan, la pièce Li avait été interdite par le comité de censure en 1976, car jugée non convenable au public mauricien.

Dans la préface, Dan Callikan relevait que « Li s’inscrit dans cette tradition de théâtre de contestation ». La censure sera finalement levée en 1981. Au prix d’une reconnaissance internationale avec le concours de Radio-France International (RFI).

Pont entre les générations

Des circonstances inexpliquées ont également rassemblé autour de Larivier Tanie.

Lundi dernier, attablée avec des membres de Ziskakan sous une varangue de Pointe-aux-Canonniers, la lauréate du Prix Dev Virahsawmy 2022, Melanie Pérès, cherchait un texte à déclamer.

Les milliers d’écrits défilaient hasardeusement sur l’écran de son téléphone quand son doigt se posa sur la lettre « B », soit Bouke Larkansiel, sans doute attiré par l’intitulé de son deuxième roman, Bouke Fler Kann. Un premier texte s’affiche : Lasours.

Sur la scène du Caudan Arts Centre, Melanie Pérès a embarqué avec émotions et en chœur avec les spectateurs jusqu’à la source de Larivier Tanie, où Dev Virahsawmy raconte que « dan vant mo mama, parol larivier Tanie finn konekte mwa avek lasours lavi ». Une observation qui lui fit dire : « Larivier Tanie koul dan nou lavenn. »

« Nou bizin konstrir bann pon. Pous par pous, pa par pa ziska lasours ».
Il est rare que le Manager du Caudan Arts Centre se présente sur scène. Encore plus rare que ce dernier prenne la parole. Pourtant, Ashish Beesoondial a tenu un discours en amont de la performance de Ziskakan pour rappeler les ponts qui peuvent être érigés entre Maurice et La-Réunion.

Cette idée de créer « des passerelles entre les îles de l’océan Indien » a été défendue par Gilbert Pounia. Ziskakan démontre à cet effet le rayonnement et la dynamique du métissage et de la créolité, diffusant dans sa musique des rythmes de multiples horizons.

Au cœur du maloya s’immiscent des sonorités d’Inde et d’Afrique, sous des riffs enfiévrés de rock portés par le fougueux guitariste Clency Soumak. Des airs enivrants puisés des années 70’ s’élèvent par l’entremise du pianiste Damien Hervio, rappelant les solos de Ray Manzareck (The Doors). Et alors, comment ne se remémorer cette première strophe déclamée avec puissance par Jim Morrison du même groupe: « This is the end, beautiful friend. »

L’énergique batteur Frédéric Riesser et l’impétueux bassiste Wazis Loy ont épousé les grondements du rouler invoqués par la nouvelle recrue prometteuse Matthieu Morisse. Une jeune formation cimentée par le patriarche Pouniah.

Un somptueux périple aux côtés de Roseda à bord d’un Bato Fou à scander Aye pour rejoindre un 32 Desamn une terre de métissage, où ceux qui Ral Si Ton Koukoune ne seraient chassés par la loi. Où enfin, l’être se poserait sur les berges de « Lasours kot nou tou pou al bwar », comme l’écrivait Dev Virahsawmy.

Cette nuit de mardi à mercredi, des circonstances inexpliquées troublaient le sommeil.

Lumières éteintes, yeux clos, des vers résonnaient inhabituellement dans marenwar de l’âme. L’idée du sommeil se dissipa sous les lueurs de l’écran sur lequel prenait vie un poème. Il était 1h31 du matin exactement quand la triste nouvelle – Dev finn kit nou   parvint à tous ceux qui étaient et qui resteront proches de cet être humain, si attachant à bien des égards.

Ce week-end, Dev Virahsawmy a rappelé la force des mots et le courage de vivre selon ses convictions. Son héritage, aujourd’hui, est porté par ceux de cette île et d’ailleurs.

Ziskakan a rendu un émouvant hommage pour que « Lapousier pou vinn lalimier ».

« Orevwar Dev »,
Nou artrouv.

 


Gilbert Pounia : « Dev était présent »

« Quand j’ai appris sa mort, j’étais mal. Quand j’étais chez lui, je me suis rappelé que nous étions assis sur ce coin de table. Mais c’est comme cela la vie. Nous voulions l’avoir sur scène avec nous, mais l’histoire en a voulu autrement. Malgré tout, Dev était présent. Il y a quelques semaines, nous avions joué chez moi, à la maison, et il regardait le concert de Maurice. Nous avions les larmes à l’œil.

« Avant-hier, je suis allé le voir, mais il était déjà parti. S’agissant de Lasours, je cherchais parmi tous les textes que nous avions travaillés quel titre parlerait aux différentes générations. Lasours fait allusion à ce qu’il se passe dans le monde. Ce qui se passe est terrible, car l’homme n’aime plus l’homme. Ils vont à la guerre et tuent, alors que les chefs d’État envoient des gens s’entretuer. »


Eoula

La première partie a été assurée par le trio nouvelle constitué Eoula. Celui-ci comprend la petite fille de Dev Virahsawmy, Anastasia, au chant, Christopher Amurat à la guitare et Thierry Thievo aux percussions. Après le titre Solider, le groupe a présenté un morceau composé avant la mort de Dev, Nam Vwayazer. Par ailleurs, la formation Ziskakan a offert une troisième représentation à l’aspect plus intimiste dimanche dans le nord, au restaurant Correspondances – Brasserie des Arts.

EN CONTINU
éditions numériques