Tirs Croisés : Moyen pour prendre conscience de la valeur du créole

Le thème du Festival kiltir et langaz kreol morisien de cette année est kreol : sima nou linite. Le Mauricien a rencontré trois acteurs de la vie sociale et culturelle pour leurs appréciations du FKLKM, de la langue et de la culture et de l’identité créole.

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Tout en soulignant l’importance d’un tel événement dans la pérennisation de la culture créole, ils estiment qu’un programme plus étoffé qui toucherait plus d’enfants et de jeunes aurait donné de meilleurs résultats en termes de conscientisation à l’importance de la langue et de la culture créole et à sa valorisation. Ils sont également d’avis qu’une internationalisation du Festival aurait contribué davantage à atteindre ces objectifs.

« C’est une question d’organisation et de ressources disponibles. Si une internationalisation du festival permet d’avoir une visibilité sur ce qui se fait ailleurs par rapport à Maurice, oui. À réfléchir dessus », affirme Béatrice Antonio-Françoise dont les centres d’intérêt sont la terminologie, la traductologie et les études créoles. Elle est enseignante et chercheuse auprès du département Kreol Repiblik Moris, au Mauritius Institute of Education (MIE), membre de l’Akademi Kreol Repiblik Moris (AKRM) et membre exécutif de la Creole Speaking Union (CSU).

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Pour Jean Yves L’Onflé, artiste et enseignant d’Art qui anime aussi un atelier d’art à La-Pointe-Tamarin, à titre bénévole « il est important de toucher davantage de jeunes et des enfants à travers des conférences-débats et des activités pour leur faire prendre conscience de notre identité commune ».

Quant à l’informaticien et écrivain Jean-Lindsay Dhookit, multirécompensé lors de concours littéraires et d’écrits scientifiques, il estime que « nous ne pouvons pas comparer le créole à l’anglais ou au français. Le créole est jeune, il faudrait lui donner sa chance. Elle n’est pas pour autant moins sérieuse. »

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Béatrice Antonio : « Voir comment le valoriser sur la durée »

Le « festival kiltir ek langaz Kreol morisien » est-il un événement important dans le calendrier culturel mauricien ?

Définitivement. Il l’est pour tous les créoles de la République de Maurice. Tous ces événements – la conférence, la soirée poésie, la journée consacrée aux enfants, la régate, le festival culinaire pour ne citer que ceux-là – sont tous aussi importants pour la promotion de la culture créole. En 2023, la culture créole est quelque chose de national. Elle est unificatrice : c’est une culture métissée qui permet l’inclusion de tout un chacun.

Est-ce que la CSU participe au Festival ?
Oui, elle organise une exposition qui retrace l’histoire de la langue et de la littérature créole au sein de la République de Maurice. C’est l’occasion de mettre en valeur et d’apporter une certaine visibilité aux textes littéraires que nous avons en créole. La question se pose souvent : est-ce qu’il y a suffisamment de textes d’auteurs mauriciens qui permettraient de parler d’une littérature créole ?

Il y a aussi une culture créolophone plus étendue. Est-ce que le festival permet de pérenniser ces cultures créolophones ?
En tout cas, moi, j’espère que tel sera le cas. Je ne suis pas dans le comité organisateur du festival mais je pense que ce sera une bonne occasion de promouvoir ce qui se fait dans l’océan Indien et d’avoir cette visibilité sur les autres cultures créoles. Rodrigues aussi célèbre son festival créole.

Pensez-vous qu’il aurait fallu apporter une dimension internationale au festival créole ?
Pourquoi pas ? Pour moi, c’est surtout une question d’organisation et de ressources disponibles. Je suppose que si cela permet d’avoir une visibilité sur ce qui se fait ailleurs par rapport à Maurice, oui. À réfléchir dessus aussi.

Le thème cette année est kreol : sima nou linite. Pensez-vous que le festival répond à ce thème ?
Oui, c’est bien d’avoir cette visibilité le temps d’un festival mais c’est important d’avoir quelque chose sur la durée, c’est-à-dire que cela ne se limite pas à un festival d’une semaine. Il faut aussi voir comment le valoriser sur la durée.

Selon vous, comment cela peut-il se faire ?
C’est une question pas aussi simple. Par rapport à la question linguistique, on pourrait réfléchir à comment démontrer cette visibilité-là. Cela peut se faire à travers des rencontres fréquentes avec des auteurs de littérature en créole. Nous pouvons aussi organiser des événements ponctuels.
Au niveau de la CSU, nous organisons la journée internationale créole tous les ans et nous faisons le maximum en fonction du budget et du temps dont nous disposons. Si en même temps, les autres organismes peuvent réfléchir à la question de visibilité sur ce qui se fait comme la recherche, par exemple, ou la créolisation des panneaux, ce serait intéressant.

Au niveau de la CSU, vous organisez des activités grand public…
Oui, il y a quelque temps, la CSU avait organisé avec la collaboration d’autres institutions un spectacle vivant autour de François Chrestien pour faire connaître cet auteur du 19e siècle au grand public. En 1822, il écrivait déjà en créole. Il y a eu d’autres publications dont la plus récente est celle de Charles Baissac, Folklores de l’île Maurice, qui date de 1888. Nous organisons aussi la Journée internationale créole en collaboration avec le Mauritius Institute of Education (MIE), l’université de Maurice (UoM) et l’Akademi Kreol Repiblik Moris (AKRM). Il y a pas mal d’événements qui permettent de vulgariser ce qui se fait.
Nous avons souvent tendance à reprocher aux chercheurs que leurs recherches se limitent à un groupe restreint. Or, à la CSU, l’idée est de permettre aux gens d’être au courant de ce qui se passe autour de la langue et de la culture créole, et d’en être partie prenante à travers le lancement des publications.

Chaque île de la République de Maurice a sa spécificité. Pensez-vous que le festival aide à consolider et à faire la promotion de ces cultures ?
Je ne suis pas dans l’organisation. Je ne connais pas la philosophie derrière. Mais avec l’officialisation du kreol rodrige (KR) en 2019, le dictionnaire et le manuel scolaire, et l’introduction du KR dans le cursus scolaire, nous avons dû revoir l’intitulé de nos cours Kreol Repiblik Moris au MIE. Pour moi, ce serait une bonne idée et une bonne occasion de mettre tout cela en lumière.

Vous êtes chercheuse et chargée de cours au MIE. Quel constat faites-vous du ressenti de la population d’être créole ou pas ?
Ce sont les enseignants qui nous donnent le pouls. Aujourd’hui, la question ne se pose plus. C’est le Mauricianisme qui ressort. Il n’y a plus de clivage. Au contraire, les chiffres nous montrent qu’indistinctement de leurs religions ou appartenances communautaires, les enfants, ou plutôt les parents, choisissent le créole à l’école et ce nombre est en nette croissance.
C’est notre langue en tant que Mauricien. Bien sûr, il y a parfois des préjugés mais cela ne date pas d’hier. Il y a quand même beaucoup de progrès qui a été accompli.

Par rapport aux domaines scientifiques et techniques, serions-nous encore victimes de discrimination linguistique ?
Je n’ai pas envie de parler de discrimination. Je parle en tant que technicienne de la langue. Oui, nous entendons les gens le dire. Pourquoi cela n’est pas aussi simple ? Il est important de comprendre que les langues comme l’anglais et le français ont une historicité aux niveaux administratif, juridique et plein de domaines alors que pour le créole, nous sommes dans la création. Cette langue n’a pas encore été utilisée dans un domaine spécifique, certains domaines techniques. Il y a un réel travail à faire.
Je codirige une équipe de terminologie. Nous avons traduit la Constitution de Maurice et les Standing Orders. Nous nous rendons bien compte qu’il y a des subtilités de la langue, mais aussi au niveau de la technicité, nous nous posons la question de savoir s’il suffit de créoliser les termes. Et si nous, le faisons, à partir de quelle langue, l’anglais ou le français ? Est-ce que dans les deux langues, cela aura le même sens ? Parfois, il y a des nuances. Nous pouvons avoir une proximité lexicale mais un éloignement sémantique.
Au niveau de la forme, nous pouvons créoliser, mais est-ce que cela a le même sens ? Je vais surtout parler du travail qu’il y a à faire dans des domaines spécifiques. Il y a des choses qui peuvent aller plus vite comme les parties des textes qui tombent dans le domaine général et courant.
Ensuite, il y a la question syntaxique : la tournure des phrases. Et quand on est dans un domaine technique, il faut avoir recours à un expert, un légiste par exemple pour le domaine légal. Il y a le travail du linguiste et de l’expert mais aussi la réceptivité des gens qui vont utiliser ces termes. Les acceptent-ils ou les rejettent-ils ? Il y a beaucoup de considération dans ce travail.

Le mot de la fin…
Je suis contente d’être témoin et de contribuer à ma façon à l’histoire du créole à Maurice et au niveau de l’enseignement. À Maurice, nous avons la chance et le privilège de vivre un peu l’évolution de cette langue. Nous avons vu son officialisation ainsi que son introduction de manière formelle à l’école et dans les institutions. Passer les examens de créole au niveau du School Certificate est historique et je souhaite qu’il y ait beaucoup de réussites. Cela fait plaisir de pouvoir aider. Et, si nous arrivons à apporter notre contribution, aussi petite soit-elle, au moins nous aurons réussi quelque chose.


Jean-Yves L’Onflé : « Créole n’est pas une religion »

Le festival kiltir ek langaz Kreol morisien est-il un événement important dans le calendrier culturel mauricien ?
Il est très important parce qu’il permet aux jeunes surtout de comprendre ce qu’est la culture créole dans sa globalité. Il y a beaucoup de gens qui associent le créole à une religion ou à une communauté.

Je viens de Tamarin et il y a un groupe d’enfants avec qui je travaille et qui ont participé à la journée du samedi 9, consacrée aux enfants et aux jeunes. Ils ont participé à différents ateliers culturels, artistiques et ludiques en lien avec la culture créole mauricienne. Il y a eu des ateliers de peinture, d’illustration, des jeux d’antan, de la musique, entre autres. J’ai commencé à faire un travail avec eux pour les préparer.

Déjà, les enfants, surtout les petits, sont nombreux à associer le créole à une religion. Par exemple, ils me disent : « Misie mo indou mwa, mo pa kreol. » Un autre va me dire : « Mo tel relizion ». Là, je leur demande, quelle langue parlez-vous ? Ils répondent : créole. Donc, je leur explique que créole n’est pas une religion et que nous sommes tous créoles. Tous ceux qui vivent sur une île sont des créoles et nous avons la langue créole en commun mais aussi une culture créole commune.

En quoi est-ce important de les sensibiliser à cela ?
Il est important de leur faire prendre conscience de notre identité commune. Nous sommes tous créoles, nous sommes tous Mauriciens. Il est important aussi de se rendre compte que nous avons une culture commune, par exemple, une culture culinaire. Pendant longtemps, nous avons dit kreol manz tang. Or, moi, j’en ai goûté chez des voisins hindous. Ce n’est pas réservé à un groupe de personnes. Tout le monde en consomme.

Dans quel sens le festival fait la promotion de la langue et la culture créoles ?
Quand je travaille à l’école, j’utilise surtout le français. À l’atelier de La-Pointe-Tamarin, je parle en créole. Les enfants sont ravis car ils comprennent mieux les explications et ils s’expriment à leur aise dans leur langue maternelle. Et tel a été le cas pour le festival créole aussi. Tout s’est fait en créole. Comme je disais plus tôt, il y a aussi toute cette préparation des enfants en amont de la journée de samedi.
Cependant, je pense que nous aurions dû avoir un programme plus étoffé à travers le pays et ciblant particulièrement les enfants et les jeunes. Pour beaucoup, il y a cet amalgame entre religion, communauté, et notre identité commune d’être créole. Ce n’est pas si simple que cela à comprendre.

L’organisation de conférences-débats dans des centres de jeunesse ou même dans les écoles, en préparation au festival, autour de la question d’identité, de la langue et la culture, aurait contribué à la sensibilisation. Nous avons déjà une dictée nationale qui existe (ndlR : organisée par la Creole Speaking Union) qui est très bien. Cela peut être étendu dans les écoles, et pourquoi pas culminer sur une grande dictée dans le cadre du festival. Nous aurions pu aussi organiser des expositions et des démonstrations de peinture en plein air et inclure plus de villes et villages, dans les activités. En début de semaine, je discutais avec des jeunes, pour eux le festival créole c’est que la fête !

Vous avez animé un atelier ce samedi au Port-Louis Waterfront. En quoi consiste-t-il ?
J’ai choisi un extrait, ou plus précisément deux phrases d’une poésie de Dev Virahsawmy : « Ekoute, to pou tande ! Kifer to tousel pa trouv sa ? » Ceux qui se sont joints à mon atelier ont été invités à réfléchir dessus et à exprimer leurs émotions en faisant un dessin. L’atelier a été ouvert à tous ceux qui s’y intéressent à partir de six ans.

Qu’est-ce que cela représente pour vous de travailler sur un texte de Dev Virahsawmy ?
Ce festival se présente comme un hommage rendu à Dev Virahsawmy qui a apporté une contribution colossale au créole mauricien. J’ai souvent entendu parler de lui mais jusqu’ici je n’ai pas eu l’occasion de lire ce qu’il a écrit. C’est un premier pas vers la découverte de cet auteur et c’est un honneur de le partager avec des jeunes.
Avec ce texte et ces deux phrases que j’ai choisi d’explorer avec les participants de l’atelier, j’ai remarqué la profondeur de ses pensées et les messages qu’il veut faire passer, parfois. Il y a aussi beaucoup de jeux de mots dans ses textes. C’est cela surtout qui m’a interpellé. À partir de là, et eux et moi, nous avons poursuivi nos recherches sur ce qu’il a fait.

Revenons à la langue dans son utilisation quotidienne. Qu’en est-il de la place du créole lorsqu’on arrive aux mots techniques d’un domaine ? Le vôtre : l’art.
Normalement, je traduis en créole. S’il n’y a pas de mot correspondant, je donne le mot en anglais ou en français, en fonction de l’utilisation la plus courante dans le langage quotidien entre artistes ; ensuite, je donne une explication afin que les enfants puissent bien comprendre. Par exemple, pour une « peinture à l’huile », je garde « à l’huile » même si c’est en français, et j’explique ce que c’est : soit quel type de peinture, le mélange, etc. Il y a aussi, le mix media, je garde le terme mais j’explique que c’est un mélange de techniques. Cela peut être l’utilisation de la peinture, des crayons de couleur, du collage de différents matériaux et matières.
Cependant, cela aurait été intéressant d’avoir des termes spécifiques pour en parler. Cela viendra avec le temps, je pense. Idem pour la prononciation. Cela repose sur ceux qui font de l’art, qui utilisent ces mots régulièrement et sur les enseignants.

Est-ce que le festival assurerait la pérennité de la culture créolophone ?
Oui, je le pense, surtout au niveau de l’utilisation de la langue. Auparavant, ceux qui utilisaient le créole le faisaient de manière authentique. Zot ti pe koz li kouma bizin koz li. Aujourd’hui, il y a des mots qui parasitent la langue. Par exemple, beaucoup ne disent pas vini, mais viens. Le festival est l’occasion tout indiquée pour faire prendre conscience aux Mauriciens de la singularité de leur langue maternelle et de l’importance de la préserver. Si nous n’en sommes pas sensibilisés, nous risquons de la perdre.

Pensez-vous qu’il aurait fallu apporter une dimension internationale au festival créole ?
Oui, cela aurait contribué à prendre conscience de l’importance et de la valeur du créole ou des créoles. J’ai eu l’occasion de participer à la biennale d’art des Seychelles à deux reprises. C’était une expérience très enrichissante de constater que chacun avait la possibilité de s’exprimer et de présenter son œuvre dans sa langue maternelle. J’ai parlé en créole mauricien qui est très proche de celui des Seychelles et ils comprennent. C’est le seul pays peut-être qui conserve jalousement son identité créole. Les Rodriguais ont, quant à eux, parlé en créole rodriguais.


Jean Lindsay Dookhit : « Ce que j’aime dans le créole, c’est sa souplesse »

Le  festival kiltir ek langaz Kreol morisien est-il un événement important dans le calendrier culturel mauricien ?
Je pense que oui. Le créole fait son chemin dans le paysage local : il y a de plus en plus de publicités qui se font en créole et la langue est évaluée au niveau du School Certificate et nous souhaitons qu’elle le soit au niveau du Higher School Certificate. Le festival créole devrait être une occasion pour apporter un éclairage sur notre langue et nos cultures créoles et que chaque Mauricien puisse les célébrer.

Est-ce qu’il contribue concrètement à la promotion de la langue et de la culture créoles ?
Il aurait dû. Cela dépend du nombre de gens qu’il touche. S’il touche un nombre important de gens, oui. Cependant, il ne faut pas s’arrêter à un événement, une fois par an. Je suis allé au Caudan Waterfront pour voir l’exposition ouverte. Malheureusement c’était pour une seule journée et que tout a été ramassé à 16h. Ce n’est pas possible !

Si nous voulons promouvoir la langue et la culture, nous aurions dû le faire durer sur plusieurs jours, pour donner le temps aux gens de faire le déplacement pour venir voir. Les gens auraient vu les publications en créole. Il y a des textes littéraires et linguistiques mais il y a aussi des textes scientifiques. Il y a celui que j’ai écrit : Anou fer enn teleskop. Nous aurions pu avoir une exposition dynamique avec le télescope, les plans de construction ainsi que le texte. Il y a des gens qui sont brillants, qui ne maîtrisent peut-être pas l’anglais et le français mais comprennent et écrivent en créole.

Je reçois souvent des messages des gens qui écrivent en créole. Ils auraient pu prendre connaissance des étapes de construction d’un télescope et en faire un. Cela demande de la rigueur mais il n’y a aucun doute que n’importe qui peut le faire en suivant les étapes. Il y a aussi les écrits du groupe de jeunes qui avait écrit Langaz liniver et Mezir en fizik de Bibi Amena Rosun (ndlR : Avec le texte sur la construction d’un téléscope, ces deux derniers ont été primés par la Creole Speaking Union dans le cadre de son premier concours d’écriture de texte scientifique lancé en 2020).

Ne venez pas me dire que le créole n’est pas une langue sérieuse. Cela aurait permis aux Mauriciens d’être fiers de leur langue maternelle. Regardez le Blue Penny Museum, il tient une exposition sur plusieurs semaines, voire des mois, ce qui donne amplement le temps aux gens de la visiter et de pouvoir ancrer les connaissances. Sinon, pour ceux qui ont l’occasion de voir l’exposition, après quelques jours, ils auront peut-être tout oublié. C’est aussi important d’avoir un suivi avec des émissions à la radio.
À Maurice, on dirait que l’histoire de ce qui s’est passé en Europe se répète : aux 16 et 17e siècle, on écrivait en latin et on disait que les gens sérieux doivent connaître le latin et le grec et que l’anglais n’est pas une langue à apprendre. Le créole est surtout une langue parlée. Nous nous en servons de plus en plus pour écrire et il faut qu’elle soit valorisée et que les gens soient exposés.

Vous êtes vous-même écrivain en langues créole, anglais et français. Comment s’opère ce choix ?
Quand il s’agit d’écrire des histoires ou des textes académiques ou officiels, l’anglais me vient plus facilement mais pour la poésie : c’est le créole. Ça sort des tripes et c’est la langue maternelle qui parle. C’est profond, et spontané. C’est la langue dans laquelle je m’exprime le mieux. L’anglais dans ce cas me semble artificiel.
Le créole est la langue que j’ai entendue alors même que j’étais dans le ventre de ma mère. C’est aussi la langue que nous parlions à la maison. Ma maman me parlait tout le temps en créole. Cela ne veut pas dire que l’anglais et le français vont souffrir. Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes insistent pour parler l’anglais ou le français avec leurs enfants à la maison alors qu’ils ne les maîtrisent pas. Ils sont dans l’à-peu-près. Pour les maîtriser, il faut écouter la BBC ou France Inter. Il faut suivre des cours par exemple à l’Alliance française où au British Council.

Vous avez reçu le prix de poésie Édouard Maunick sur le thème « Demain, mon île ? » pour votre poésie « Demin pa pou twa ». Les paroles sont fortes…
C’est très difficile pour une personne qui écrit de juger par lui-même. Lorsqu’on écrit la poésie, on est dans un état second. Je ne l’ai pas écrit d’un seul jet. Cela s’est construit au fil du temps, on emmagasine, et puis, un jour, il y a un élément déclencheur et on se met à l’écriture.

Est-ce que vous êtes inspiré par d’autres écrivains et poètes ?
Oui certainement. Aussi par des événements. J’ai été frappé par une phrase que j’ai peut-être vue dans un journal. C’était il y a longtemps mais je ne me souviens pas. J’ai cherché le texte sur Internet mais je ne l’ai pas trouvé. Parfois on écrit mais on ne sait pas d’où ça vient. Cela s’appelle la cryptomnésie. Les écrivains sont influencés par d’autres.

Dans les années 70, Cyril Gaëtan Lebrasse avait reçu un prix pour son texte « Demain n’est pas à toi »…
C’est peut-être ça. Je me souviens avoir lu quelque chose dans le journal peut-être.

Vous avez aussi reçu le premier prix du concours de texte scientifique organisé par le Creole Speaking Union pour l’édition 2020. Serions-nous encore victimes de discrimination linguistique dans les domaines scientifiques et techniques ?
Pour moi, c’est un faux débat parce que même quand j’écris un texte en hindi, il y a des emprunts en anglais par exemple. Est-ce qu’il y a un mot en hindi pour dire nuclear ou atomic particle ? Il ne faut pas oublier que le créole est une langue encore très jeune. Nous ne pouvons pas la comparer avec des langues adultes comme l‘anglais ou le français qui elles-mêmes, comme toutes langues vivantes, continuent à emprunter à d’autres langues. Donnez-lui sa chance !

Est-ce qu’on emprunterait du français ou de l’anglais ? Est-ce qu’on les créoliserait lorsqu’ils n’existent pas ?
Je ne saurais vous le dire. Pour mon livre, la plupart des mots sont empruntés du français, ils sont parfois créolisés, par exemple, Lafors gravité mais le texte est écrit en créole. Ce que j’aime dans le créole, c’est sa souplesse. C’est une langue étonnamment souple comme l’anglais. J’ai été professeur d’informatique à l’université, et ce que les gens ne savent peut-être pas, c’est que pour créer des langues informatiques, on se base sur la structure des langues créoles.

Pensez-vous qu’il aurait fallu apporter une dimension internationale au festival créole ?
Nous aurions pu. Cela aurait été intéressant d’être en contact avec les autres langues et cultures créoles que nous ne connaissons pas. Nous aurions dit et montré aux gens que nous ne parlons pas le créole seulement à Maurice, mais qu’il y a d’autres pays qui le font. Les Seychelles, par exemple, ne sont pas loin du tout et leur créole ressemble beaucoup au créole mauricien.

Propos recueillis par Munavvar Namdarkhan

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