En état de… Grèce

En état de… Grèce

On ne sera jamais Singapour, on ne connaîtra peut-être pas le déclin économique de la Grèce des années 2000, mais on peut sans doute s’inspirer du Portugal. Pour le pays de Lee Kwan New, il vaut mieux de ne pas trop forcer la comparaison parce que, nous, les Mauriciens, chérissons plus que tout notre démocratie et notre liberté, même s’il a connu des épisodes sombres et imparfaits. Mais pour la discipline individuelle et l’intégrité du système, il y a encore beaucoup de chemin à faire.
C’est de bon ton ici de tout critiquer, surtout lorsqu’on saute sur les derniers fake news et que l’on ne prend pas la peine de les soumettre à l’épreuve de la vérité. Pour ceux qui aiment se donner en spectacle ou se défouler sur les réseaux sociaux comme si leur dernier repas ou leur état d’âme intéressaient la planète entière, il est tellement facile de se poser en contempteur.
C’est comme ça que le déversement de torrents de haine, de dénigrement sur le physique d’autrui et de posts vulgaires poussent des jeunes à commettre l’irréparable. En ce début d’année, les Mauriciens, toujours prompts à voir la paille dans les yeux de leurs élus ou de leurs voisins, devraient commencer à extirper la poutre qui altère leur vision. Et de faire leur propre introspection. « Kot mone fote? » C’est la vraie question à se poser, même si elle était devenue le slogan de Pravind Jugnauth.
Ce serait un bon commencement si chaque citoyen se comportait en adulte ; s’il cessait de croire que tout lui est acquis, que la route est son terrain de jeu personnel ou d’un frisson garanti, même si la mort l’attend au tournant ; s’il s’autorisait à salir les espaces publics tout en gardant sa devanture propre pour se plaindre ensuite des débordements et d’inondations. Se montrer responsable en tout temps serait un pas dans la direction de ce qu’est Singapour en matière de comportement citoyen.
La Grèce, c’est ce pays attachant considéré comme le berceau de la civilisation occidentale qui a connu une période de forte turbulence sur le plan économique. Comme île Maurice, c’est un pays qui est encore fortement dépendant du tourisme. Il a, dans la deuxième moitié des années 2000, connu une explosion de sa dette publique qui l’a fortement fragilisé et affecté son taux de croissance.
C’est au prix de mesures courageuses et d’une politique d’austérité sans précédent : diminution du salaire des fonctionnaires et de la pension des retraités ; recul de l’âge de la retraite de 60 à 65 ans ; l’introduction de nouvelles taxes sur le carburant, le tabac et l’alcool, et une hausse de la TVA de 21% à 23%, pendant que le chômage atteignait le chiffre inquiétant de 27,6%, que la Grèce commence à remonter la pente et qu’elle affiche une santé économique retrouvée, même si cela reste fragile.
On n’est pas encore en état de… Grèce, mais le diagnostic posé en début de mandat de l’actuel gouvernement du changement rejoint dans une certaine mesure ce qui avait précédé la chute de l’économie hellénique. Ce constat de l’héritage économique fait, il y a eu, certes, des tentatives de réforme et un début d’assainissement de la gestion des fonds publics, mais la politique économique manque d’audace.
C’est là que l’exemple du Portugal peut prendre tout son sens. Selon le très sérieux magazine The Economist, c’est le pays qui a enregistré la performance économique la plus remarquable en 2025. Et ce n’est pas un hasard puisque les statistiques sont éloquentes : 2.4% de croissance, 2.2% d’inflation, chômage à 5.8%, baisse de la dette extérieure, excédent budgétaire et la retraite à 66 ans en 2027.
Tout n’est bien sûr pas parfait, le Portugal étant comme l’île Maurice confrontée à de multiples pressions comme, pour ne citer qu’une d’entre elles, la politique tarifaire des États Unis. Mais il a su être pragmatique à chaque fois que la situation l’exigeait. N’est-il pas le premier pays qui, en 2001, a décriminalisé l’usage, l’acquisition, la possession de drogues illicites pour une consommation individuelle depuis 2001, soit depuis 25 ans, pour concentrer tous ses efforts sur la réhabilitation ?
Pas assez et pas assez vite. C’est ainsi que l’on peut résumer l’année 2025. C’est pour cela que 2026 devrait être celui du pied appuyé sur l’accélérateur. On ne reviendra pas sur ce qui a manqué pour embrigader la population, comme une réduction du train de vie de l’État et d’une gestion par exemplarité, certains conseillers ayant reçu des rémunérations frisant la provocation.
Il y a des urgences qui n’ont pas été prises en considération, comme la faillite d’un certain nombre d’organismes publics. Qu’a-t-on fait de cette patate chaude que sont les casinos ? Rien. L’ancien gouvernement avait tenté une opération de vente de ses actifs, dans un vague souci de renflouage des fonds publics, mais elle a lamentablement échoué. Et alors que l’on pouvait penser que le gouvernement du changement allait se débarrasser d’un secteur qui n’est plus porteur et qui est devenu une anomalie en terme de management public, rien à l’horizon. Les ressources rares allant à des canards boiteux au lieu d’être dévolus à des chantiers vraiment prioritaires.
Lorsqu’on sait dans quel état se trouvent certains sites culturels comme le Conservatoire François Mitterrand qui n’a pas connu la plus petite retouche de ses murs délavés et affreux, on a peine à réaliser que les pouvoirs publics ont le temps de gérer des maisons de jeux qui ne rapportent rien.
Et pendant que des bâtiments appartenant à l’État tombent en décrépitude, les unes après les autres, on va chaque mois à la chasse de bicoques à louer pour accommoder des bureaux de la Sécurité Sociale, de l’État civil et autres services gouvernementaux. Un paradoxe extrêmement coûteux qui n’a que trop duré.
Dans son message de début d’année, le Premier ministre et ministre des Finances semble vouloir poursuivre sa politique de responsabilité, loin de toute démagogie. 2026, l’année de l’économie, a-t-il annoncé. On veut bien le croire, mais il faudra bien plus que des déclarations d’intentions !

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