Communauté chagossienne en Angleterre — Fêtes en exil : le blues des nouveaux arrivants

Nadia : « Pena enn desandan Sagosien ki pa’nn vers so larm dan Langleter »

En février dernier, Nadia, mère célibataire de deux enfants et descendante chagossienne, nous avait raconté son périple en Angleterre, où elle venait de s’installer. Elle avait quitté Maurice, enceinte, avec, dans sa valise, un rice-cooker et un « tempo » (cocotte Hawkins). Après un an et demi passé dans une chambre d’une maison partagée, la petite famille a récemment pu emménager dans un logement qui lui a été attribué par le council de la région, chargé de l’accompagnement des Chagossiens. C’est le cœur tourné vers Maurice que Nadia a célébré Noël et le Nouvel An. La présence de nouveaux membres de la communauté chagossienne dans sa région l’a réconfortée. Dans cette première période passée en Angleterre, la solidarité communautaire se révèle essentielle pour rompre l’isolement, recréer des repères et affronter les défis d’une vie nouvelle.

- Publicité -

Contrairement à Maurice, où l’ambiance festive se prolongera encore quelques jours, dans la petite ville – à environ 400 km de Londres – où Nadia, bientôt 40 ans, s’est installée, la routine a vite repris son cours. Les guirlandes lumineuses qui encadraient les fenêtres des maisons du voisinage n’y resteront pas longtemps. Nadia avait, comme ses voisins, orné la fenêtre de sa maison. C’était sa façon de s’intégrer à sa nouvelle communauté, où les maisons en briques rouges, alignées et se faisant face, bordent une rue étroite. « Ce ne sera pas évident. Je vis dans un quartier où il y a peu d’étrangers. Les Britanniques sont plutôt gentils, souriants, mais ils savent aussi vous faire sentir que vous êtes en situation d’infériorité. J’ai connu cela pendant des démarches administratives », confie Nadia.

La chaleur, les bruits festifs et les pétarades en moins

Depuis son arrivée en Angleterre, c’est la deuxième fois qu’elle a célébré les fêtes de fin d’année dans ce pays qui ne sera jamais, dit-elle, totalement le sien. Bien qu’elle ait la nationalité anglaise, Nadia est profondément mauricienne, avec les Chagos dans son ADN. Alors, lorsque sont arrivées les festivités marquant la fin de l’année 2025, elle a eu le cœur gros. La chaleur estivale de son village à Maurice, la musique tonitruante qui anime les blocs d’appartements de la résidence où elle vivait, les cris des enfants qui jouent à l’extérieur, les rires des jeunes passants, les pétarades du 31 décembre à minuit, les repas bien locaux, relevés, et les fêtes qui réunissent ses proches chez elle, les gadjacks et la bière nationale… tout cela lui manque. Si, en décembre 2024, la jeune mère avait célébré Noël et le Nouvel An avec ses deux fils dans la chambre d’une maison d’accueil, moralement déboussolée, en 2025, les festivités ont été différentes.

- Publicité -

« Désormais, nous avons une maison à nous », dit-elle. Ce changement dans la vie de Nadia et de ses enfants n’est pas anodin. Cette année, ils se sentaient un peu plus à l’aise pour célébrer, même sans faste, Noël et le Nouvel An. La petite famille a même accueilli d’autres « camarades » mauriciens d’origine chagossienne qui, comme elle, ont choisi de s’installer en Angleterre dans l’espoir d’un avenir meilleur. La communauté chagossienne est bien présente dans la ville où vit Nadia. En se retrouvant pour les fêtes de fin d’année, la solitude de l’exil s’est faite moins pesante.

Lanti ek lapat poul

« Je voulais acheter un sapin, mais je me suis ravisée en voyant les prix. J’ai sorti le tout petit sapin que j’avais acheté l’an dernier et je l’ai posé sur une table… », raconte Nadia. Le 24 décembre, elle s’est rendue dans le centre de sa ville pour faire des achats pratiques. Pas de dépenses superflues. « Le transport est un peu plus compliqué dans cette ville. On n’y retrouve pas non plus ces petites boutiques asiatiques ou caribéennes où l’on peut acheter des produits alimentaires que l’on trouve à Maurice. Avant d’emménager dans ma nouvelle maison, j’avais donc acheté tout un stock afin de ne pas être en manque dans un premier temps », raconte Nadia. C’est ainsi qu’elle a pu préparer, dit-elle, un plat qui a fait voyager ses convives, reçus après Noël, jusqu’aux saveurs de l’océan Indien, avec en toile de fond de la musique mauricienne, des conversations et des rires. « Mo’nn kwi lanti ek lapat poul. Tou dimounn ti extra kontan », dit-elle en riant.

- Advertisement -

Christmas cake

« Avec mes enfants, nous avons célébré Noël dans la simplicité. J’ai acheté une bûche de Noël, un Christmas cake et préparé une purée de pommes de terre accompagnée de steak. Cette année, j’ai voulu alléger la mélancolie : j’ai acheté une télévision, mis du séga… et nous avons passé un excellent moment. Malheureusement, je n’ai pas pu offrir à mon fils aîné les cadeaux qui lui auraient fait plaisir, car mes moyens financiers sont limités. J’ai dû privilégier l’achat d’articles pour la maison lors de notre emménagement », confie encore Nadia.

Cette dernière dépend encore de l’Universal Credit : une allocation sociale britannique mensuelle destinée à aider les personnes à faibles revenus ou sans emploi à couvrir leurs besoins essentiels (logement, nourriture, enfants). Elle est aussi tenue de puiser dans cette allocation pour compléter le paiement des factures utilitaires. Quant à sa maison, le loyer est pris en charge par le Council pendant deux ans. Au terme de cette période, elle devra soit s’en acquitter elle-même, soit trouver un autre logement à ses frais. Lorsque son bébé ira à la nursery, elle devra reprendre une activité professionnelle. Le département social du Council l’accompagnera dans sa recherche d’emploi.

La solidarité, essentielle

Dans les moments festifs, les nouveaux arrivants de la communauté chagossienne ont tendance à se rapprocher les uns des autres, ainsi que de leurs proches déjà installés ou des membres plus anciens. La solidarité est essentielle pour éviter la solitude et les idées sombres, dans un pays sans repères et où, pour beaucoup, la langue constitue une barrière. La communauté des descendants chagossiens est répartie dans différentes régions : Crawley, Hillingdon, Manchester, Durham… À son arrivée dans sa nouvelle maison, Nadia n’a pas tardé à repérer des familles chagossiennes dans sa région. L’une de ses cousines a même fait le déplacement pour lui rendre visite et passer quelques jours à ses côtés. À Maurice, sa maison était toujours ouverte pour ses proches et amis.

« Nous avons créé un groupe sur WhatsApp où nous échangeons régulièrement sur nos préoccupations et les démarches ici, en Angleterre. Nous donnons des conseils. Les discussions nous permettent de ne pas nous sentir seuls. Je pense même créer un groupe de rencontre », explique Nadia.

Sentiment d’exil

Tout quitter à Maurice pour vivre en Angleterre, en passant d’abord par un parcours où la fierté peut en prendre un coup — être forcé d’habiter pendant un certain temps dans une chambre d’hôtel exiguë avant d’être envoyé dans une maison partagée, arpenter les bureaux administratifs, dépendre de l’Universal Credit pour se nourrir, et encore — n’est pas facile mentalement.

« Pena enn desandan Sagosien ki pa’nn vers so larm dan Langleter. Mwa osi. Dan Langleter nou pe viv se ki bann premie Sagosien ti viv dan Moris kan ti fors zot kit zot zil », dit-elle. L’époque est certes différente, mais le sentiment d’exil est le même.

« Je n’irai pas vivre aux Chagos »

Avant Noël, Nadia et les autres descendants chagossiens ont rencontré le Premier ministre intérimaire du gouvernement chagossien en exil, Misley Mandarin. Ce dernier avait entamé une tournée dans les régions où vit la communauté chagossienne qui le soutient. Nadia, qui a voté pour Misley Mandarin lors d’une élection qui s’est tenue en ligne, y était.

« Je crois en sa sincérité. Il ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté, mais il fait énormément pour les familles », avance la jeune femme. Elle regrette, faute de moyens, de n’avoir pu assister au gala de Noël organisé pour la communauté à Londres et auquel devait assister le Premier ministre intérimaire des Chagossiens en exil. « Ce n’est que partie remise », se promet-elle.

Quant au combat que mène Misley Mandarin pour que les Chagos demeurent sous contrôle britannique et pour le retour des descendants chagossiens dans les îles de l’archipel, Nadia y adhère totalement, mais précise : « Je n’irai pas vivre aux Chagos. En vacances, oui. Pa tou dimounn ki pe interese pou al viv dan Sagos. » En revanche, la communauté d’Angleterre, dit-elle, « doit travailler, exceller ici pour aider à développer les Chagos. Ceux qui voudront s’y installer pourront le faire en bénéficiant d’infrastructures modernes ».

Nadia se pose toutefois une question : « Eski pou ena plas pou tou Sagosien laba ? » Le gouvernement britannique estime à 10 000 la population d’origine chagossienne répartie sur son territoire, à Maurice, aux Seychelles et ailleurs. Entre 3 500 et 5 000 descendants vivent en Angleterre. Nadia est convaincue que les jeunes, et ceux de sa génération, seront curieux de visiter l’archipel et d’y séjourner pour les vacances, mais pas d’y vivre en permanence.

Faire comme les Anglais

Lorsqu’elle vivait au pays, Nadia, catholique pratiquante, ne manquait jamais la messe à Noël ou au Nouvel An. « Je n’ai pas pu aller à l’église le jour de Noël. J’avais déjà repéré une église catholique, mais elle est assez loin », indique Nadia. Et si, à Noël, elle n’a pas cuisiné de dinde « pour faire comme les Anglais », précise-t-elle, ce plat figurait au menu du Nouvel An.

Le 31 décembre à minuit, ses proches de Maurice l’ont appelée, comme l’an dernier. « Les pétarades me manquent… », soupire-t-elle. « Avant d’emménager, mon fils avait été à un rassemblement sur un grand terrain avec ses amis. Ils ont fait éclater des pétards et il y avait des feux d’artifice. J’entendais le bruit de la maison. Sa ti fer mwa pans Moris », raconte Nadia.

Pour le réveillon de la Saint-Sylvestre et le premier jour de l’an, Nadia avait prévu de rester chez elle avec ses fils. « Sakenn fer enn ti fet dan zot fami », dit-elle. Mais, vendredi dernier, le programme prévu était différent. Entourée de nouvelles connaissances, des familles d’origine chagossienne, elle a célébré la nouvelle année à la mauricienne. 2026 s’annonce avec des défis à l’agenda, dont trouver un établissement scolaire pour que son fils aîné puisse finir le cycle secondaire.

Sabrina Quirin


Légende (LES VISAGES DOIVENT ÊTRE FLOUTÉS)

Depuis l’arrivée de Nadia en Angleterre, c’est la deuxième fois qu’elle a célébré les fêtes de fin d’année dans ce pays qui ne sera jamais, dit-elle, totalement le sien (photo d’illustration).

 

Julia, 14 ans :
« C’était la première fois que je célébrais Noël ailleurs qu’à Agaléga »

Julia (nom modifié), descendante chagossienne, est arrivée en Angleterre en juillet dernier. Loin du reste de sa famille, elle a récemment célébré ses 14 ans à Crawley. C’est dans cette ville, à 45 km de Londres, qui accueille la plus importante communauté de descendants de Chagossiens, que l’adolescente est en train de poursuivre son avenir.

Son premier Noël à Crawley, confie-t-elle, a été spécial. « C’était la première fois que je célébrais Noël ailleurs qu’à Agaléga et à Maurice. C’est vraiment différent », dit la jeune fille. Même si une petite virée à Londres, où la capitale brille sous des lumières décoratives féeriques, l’a émerveillée, et qu’elle a été subjuguée, explique-t-elle, par « un château » illuminé pour les fêtes, c’est à Agaléga qu’elle dit avoir passé les plus belles fêtes de fin d’année.

« À Noël, la plupart des Agaléens se retrouvent au centre, à côté du terrain de foot, et on fait la fête jusqu’à 3 heures. Laba nou pa bizin transpor pou al lakaz. Nou marse », confie Julia.

Le 25 décembre dernier, avec son père et son frère, la jeune fille a célébré Noël chez sa tante à Crawley, où s’étaient réunis d’autres membres de sa famille. Elle assure avoir passé un bon moment avec ses proches. Au menu : des gadjacks variés et un bol renversé, qui ont fait remonter des souvenirs, avant de regagner le logement attribué à son père lorsqu’il s’est installé en Angleterre il y a un peu plus d’un an.

« J’ai reçu en cadeau des vêtements et des parfums », confie Julia, qui assure «ne pas regretter d’avoir suivi son père en Angleterre. Il s’était rendu à Maurice et a emmené mon frère et moi en Angleterre. Quand il m’avait demandé, quelque temps auparavant, si je voulais vivre en Angleterre, je n’étais pas très enthousiaste », confie encore Julia, qui était scolarisée à Agaléga en Grade 8.

Contrairement aux adultes, confrontés à diverses démarches administratives contraignantes, les plus jeunes n’ont pas ces soucis, mais doivent s’adapter à un nouvel environnement, notamment l’école. Scolarisée à une quinzaine de minutes de sa résidence, Julia est désormais en Year 9. Et si elle aime son collège, dit-elle, c’est parce que c’est là qu’elle s’est fait de nouveaux amis et a rencontré deux Mauriciens dans sa classe. « Ils m’ont aidée à m’intégrer », assure la jeune fille. « Les autres élèves me posent plein de questions sur Agaléga, ils me demandent de leur raconter comment est l’île. »

En vacances scolaires actuellement, elle passe ses journées chez elle, s’occupe des repas — « mo kwi bann manze ki kwi dan zil » — et se promène dans le parc du lotissement. Après six mois à Crawley, l’adolescente concède qu’elle se plaît en Grande-Bretagne et « aime tout ce qu’il y a » dans son nouveau pays.

EN CONTINU
éditions numériques