Mahend Gungapersad, ministre de l’Éducation : « Les collèges d’État nationaux seront mixtes »  

— « Il y a une dérive des valeurs […], l’école, peut-être, n’a pas suffisamment sensibilisé les enfants » — « J’envisage de changer l’appellation de la ZEP. Je n’adhère pas à l’idée d’une marginalisation véhiculée par un terme » — « L’éducation affective doit se faire accross the curriculum »

Alors que le glas sonnera bientôt pour les académies à la faveur des collèges nationaux, le concept de la coéducation au secondaire était jusqu’ici lui aussi remis en question. Lors d’un entretien qu’il a accordé à Week-Endjeudi dernier, le ministre de l’Éducation, Mahend Gungapersad, a toutefois clarifié la situation en affirmant sans ambiguïté que les collèges nationaux — excepté ceux du SeDEC — seront mixtes.

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Se disant un fervent défenseur de la coéducation, il n’aurait pu en être autrement, assure-t-il. Pour ce qui est de l’éducation à la vie affective, le débat reste entier… Dans cet entretien, Mahend Gungapersad explique aussi que si l’usage des téléphones portables à l’école est à l’étude au bureau de l’Attorney General, en revanche, l’implication des parents soulève des difficultés dans l’élaboration d’un règlement officiel. Il dit aussi envisager de changer l’appellation de la ZEP. À la veille de la rentrée des classes du premier trimestre du calendrier scolaire 2026, Mahend Gungapersad rappelle également que « l’école est un antidote à la toxicité sociale. »

Comment le ministère de l’Éducation a-t-il préparé la rentrée scolaire de lundi et de mardi afin que tout se déroule dans les meilleures conditions ?
Il y a d’abord eu une réunion importante avec tous les officiers du ministère mercredi. Je rencontre ensuite tous les directeurs de zone aujourd’hui (ndlr : jeudi dernier). Dans les deux cas, notre agenda s’articule autour du School Readiness Plan. Chaque école dispose d’une check-list afin que la rentrée se déroule dans les meilleures conditions. Nous avons tenu à ce que, demain (Ndlr : vendredi), les recteurs et headmastersrencontrent le personnel enseignant et non enseignant. Ayant pris connaissance très tôt de leur emploi du temps, les enseignants affectés aux Grades I et 7 seront prêts à assumer les responsabilités qui leur ont été attribuées et à accueillir leurs élèves lors de cette journée d’orientation.

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Que diriez-vous aux parents dont les enfants seront admis pour la première fois au primaire et au secondaire ce lundi ?
Je souhaite bon courage aux parents, car je sais que la rentrée des classes demande un engagement de leur part ; cela va bien au-delà de l’achat du matériel scolaire. Il y a toute une préparation psychologique qui l’accompagne. Je demande aux parents de mettre leurs enfants en confiance afin qu’ils entament l’année scolaire avec un esprit positif et enthousiaste, car l’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage académique, mais aussi un environnement où se développent des liens d’amitié et où l’on forge son identité. On y apprend également les valeurs de la République. L’école est le lieu idéal pour le développement holistique de l’enfant. D’ailleurs, les parents devraient encourager leurs enfants à ne pas se limiter à l’apprentissage académique, mais à participer à des activités extrascolaires. Certains parents y sont réfractaires, mais il y va du bien-être et de l’équilibre de l’enfant.

Nous assistons, tous quelque peu déconcertés, en ce début d’année à la virulence de la violence — road rage, incivisme, agression — qui nous amène à nous interroger sur l’état de santé de la société mauricienne à l’heure actuelle. Quelle part de responsabilité l’école porte-t-elle dans ce qui se déroule aujourd’hui ?
Vous avez raison, nous ne pouvons nous voiler la face. Il y a une dérive des valeurs. Nou finn vinn enn sosiete extreman toxik. Sur les réseaux sociaux comme sur la route, on s’attaque aux autres sans les connaître. Des problèmes de voisinage dégénèrent ; il en va de même sur les plages à cause des musiques bruyantes. Nous avons tous une part de responsabilité, pas seulement l’école. L’école étant un microcosme de la société, elle en reflète les dérives. Les enfants y apportent ce qu’ils vivent et apprennent chez eux, pour le meilleur comme pour le pire. L’école est un antidote à la toxicité sociale et demeure l’une des solutions. Tout comme la société, l’école est dynamique : elle est en construction et en déconstruction permanentes. Ki lekol pa finn fer ?Je pense que l’école, peut-être, n’a pas suffisamment sensibilisé les enfants. D’ailleurs, c’est pour cette raison qu’avec l’aide de psychologues et de travailleurs sociaux, nous avons initié l’an dernier une sensibilisation continue au bullying à l’intention des enseignants, des élèves et des parents. Ki finn fer kont bullying sa dis dernie lane-la ? Nous allons appliquer une politique de tolérance zéro face au bullying. Je souhaite que l’école envoie des signaux forts aux enfants en matière de mœurs et de valeurs, et que ces derniers ramènent à la maison ce qu’ils y ont appris. À quel point allons-nous réussir, je ne peux répondre à cette question. Mais notre volonté de construire une société meilleure est bien là.

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Et quand viendrez-vous avec une interdiction officielle de l’usage du téléphone portable à l’école ?
C’était l’un de mes souhaits dès ma prise de fonctions ministérielles. L’ancien recteur que j’étais avait interdit l’usage du téléphone portable dans son établissement, après consultation du personnel et des parents d’élèves. Mais pour un règlement national, il faut prendre en considération ses implications légales. Ce dossier est actuellement à l’étude au bureau de l’Attorney General. Il y a été transmis depuis longtemps. Certaines questions posent difficulté, notamment celles liées au rôle parental et à la propriété des téléphones portables, entre autres, et nécessitent d’être éclaircies par des spécialistes du droit. Dès que j’aurai l’ébauche du règlement, je le présenterai au Parlement.

La consultation nationale sur l’accès au secondaire prendra fin le 20 janvier. Vous avez sollicité la participation du public. Dans quelle mesure cette voix citoyenne sera-t-elle prise en compte, et depuis quand le public se substitue-t-il aux techniciens, aux spécialistes de l’éducation et aux pédagogues pour décider de l’orientation du système éducatif ?
Lorsque j’étais dans l’opposition, j’avais reproché à ma prédécesseure de ne pas être à l’écoute des stakeholders.Mo enn dimounn ki kontan konsilte. Mes meilleurs techniciens, c’est le public. On ne peut imposer une décision à une population qui la concerne sans la consulter. Je suis partisan de décisions et de participation collectives. Je suis même à l’écoute des élèves.

Malheureusement, nous ne pourrons pas écouter tout le monde. We have to set our feet down et prendre des décisions courageuses pour le bien-être de l’enfant mauricien. Je n’ai pas attendu le Blueprintpour que les enfants d’Agalega puissent concourir au School Certificate dans leur île, réduire la taille des classes de Foundation pour passer à 16 élèves ou encore introduire le kreol morisien en HSC. Le retour du public depuis l’ouverture de la consultation a été positif et depuis les Assises de l’éducation, la société civile continue à nous faire part de ses intérêts sur le secteur.

Pouvez-vous nous donner une indication concernant la présentation du Blueprint ?
Je réfléchis sur la possibilité d’étendre la date de la consultation nationale, d’autant qu’il y a eu une période festive et la rentrée des classes occupera toute cette semaine. J’ai envie d’écouter les élèves, les associations de parents d’élèves…

Dans l’éventualité où le projet de collèges nationaux serait mis en place, avec un accès dès le Grade 7, le système de notation du PSAC serait amené à évoluer. Avec l’introduction des grades A-1 unité (90-100 points) et A-2 unités (80-89 points), il est évident que seul le grade A1 déterminerait l’accès à un collège national. Est-ce bien le cas ?
Actuellement, je reçois de nombreuses doléances de parents qui ne comprennent pas pourquoi leurs enfants, ayant obtenu 4 unités au PSAC n’ont pas été admis dans certains collèges. Que leur répondre  ? Les parents dénoncent un manque de transparence dans le système : un candidat peut obtenir 4 unités avec 400 points, tandis qu’un autre atteint également 4 unités, mais avec seulement 300 points. Dans ce cas, comment décide-t-on quel collège attribuer à ces deux candidats  ? Cela constitue un véritable problème. Par ailleurs, les rapports post-PSAC font état chaque année d’un recul des compétences en rédaction, en français comme en anglais. Les candidats ne réalisent plus correctement les exercices de rédaction, ce qui se traduit par une baisse de maîtrise de la langue au secondaire. Si nous ne réformons pas le système, quelles en seront les conséquences à long terme ? Je crains également que l’essor de l’intelligence artificielle ne complique davantage la situation. Je ne peux encourager un enfant à penser qu’il peut obtenir une unité au PSAC sans passer par un exercice de rédaction ni atteindre le quatrième niveau de son questionnaire. Je comprends que certains enfants n’y parviennent pas, mais je dois aussi soutenir ceux qui souhaitent donner le meilleur d’eux-mêmes au PSAC. Des propositions ont été évoquées, telles que l’adoption d’une échelle de 85 à 100 points au lieu de 90 à 100, avec un système d’unités similaire à celui du SC Cambridge.

Le système de notation alphabétique ne sera-il plus utilisé ?
Je ne sais pas encore. Les consultations sont en cours. À ce jour, j’ai seulement pris connaissance de cette proposition, calquée sur le système de notation du SC, qui comprend également les grades alphabétiques.

Donc, tous les candidats ayant obtenu une unité dans les core subjects auront accès à un collège national ?
Oui. Nous avons fait un exercice de statistiques où nous avons constaté qu’entre 1 800 et 2 300 enfants sont aptes à être admis dans un collège national. Je suis contre le système de rat race , qui oblige un enfant à obtenir des résultats de manière peu naturelle. Mais malheureusement, nous ne pouvons pas empêcher certains parents de croire en ce concept.

Mais il sera évident qu’avec l’abolition de la promotion automatique au primaire et le système de notation au PSAC pour une place dans un collège national la compétition que vous décriez sera une réalité…
C’est pour cette raison que nous augmenterons le nombre de collèges nationaux.
Avec le système de notation et les collèges nationaux, vous revenez donc à la réforme (sur l’accès au secondaire) de Dharam Gokhool lorsqu’il était ministre de l’Éducation  ?
Pas exactement, puisque nous voulons augmenter le nombre de collèges et que nous sommes en discussion avec le SeDEC (ndlr : Service diocésain de l’éducation catholique). Nous bénéficierons de la collaboration de celui-ci, qui pourrait inclure quatre de ses établissements dans la liste des 21 collèges nationaux.

Mais dans le fond, cela reste la réforme de Gokhool…
Pourquoi est-ce qu’avec moi, vous et les autres, nous ne disons pas au public qu’en l’absence d’une réforme, le système actuel est basé sur la rat race ? Zordi gete ki paran pe fer pou gagn Jugdambi SSS ! Cependant, où est le mal à vouloir le meilleur pour ses enfants ? En revanche, il est inacceptable de contraindre un enfant qui ne possède pas les aptitudes académiques à suivre trois leçons privées. Il est tout aussi injuste que les enfants issus de familles aux moyens financiers limités soient pénalisés.

Personne n’est dans le déni ! Nous savons tous que le système éducatif mauricien est fondé sur la compétition. La différence, dans la réforme à venir, est que le SeDEC, qui a toujours défendu la « spécificité » de son éducation, propose aujourd’hui quatre de ses collèges.

Quels ont été vos arguments pour le convaincre ?
Parski nou, nou pe dir ki nou pa pe fer ditor bann zanfan. Et l’enfant reste au cœur de nos débats. Par le passé, les enfants qui ne réussissaient pas et qui se retrouvaient dans le Extended Programme étaient souvent laissés pour compte. Ce streambroyait ces enfants. La réforme à venir prendra les enfants qui ont des difficultés d’apprentissage en charge dès leur entrée au collège. Nou pe get ledikasion dan so globalite. D’ailleurs, c’est une des raisons pour lesquelles les sports intercollèges ont fait leur retour.

Confirmez-vous que l’entrée des collèges nationaux mettra fin à la mixité ?
Non ! Je suis un produit de la mixité, du primaire au secondaire, jusqu’à l’université, et même dans mes fonctions de recteur. Je suis pour la mixité. En revanche, je ne suis pas d’accord sur un point : on ne peut pas proposer la mixité uniquement à partir du Grade 10, après l’âge de la puberté. Il doit y avoir une continuité dans la mixité scolaire. Celle-ci doit commencer dès le Grade 7. Les collèges du SeDEC qui ne sont pas mixtes feront exception. Les 12 académies sont déjà mixtes, et les cinq collèges d’État qui deviendront nationaux le seront également. Les collèges d’État nationaux seront mixtes. Entre-temps, nous devrons revoir les infrastructures afin de permettre la conversion de ces collèges.

Disposez-vous d’un rapport sur les académies, d’une évaluation qui permettrait d’éclairer ce qui a fonctionné et ce qui a moins bien marché ?
Je n’ai pas de rapport formel, mais j’ai beaucoup d’information. Je ne veux pas stigmatiser ces écoles. Je veux protéger ces jeunes.

Vous parlez de performance scolaire ou de discipline ?
Un peu de tout. Sur le plan académique, les résultats sont tangibles, mais ils auraient pu être meilleurs si certaines choses ne s’étaient pas produites.

Étant donné votre approche sur la mixité, dites-nous pourquoi tandis que les jeunes sont exposés à la sexualité de plus en plus tôt, l’Éducation nationale semble ne pas prendre pleinement en compte cette réalité ni mesurer l’urgence d’introduire à l’école un programme d’éducation à la vie affective et à la sexualité ?
Le Blueprint a pris cela en compte. Je ne peux dévoiler son contenu. Nous devons en effet préparer nos jeunes et les protéger à la fois pour une société plus juste. Nous aurons besoin du support des organisations pour cela. Je ne crois pas, contrairement à ce qu’on peut penser, que l’éducation à la vie affective doit être un programme à part entière. Je crois qu’elle doit se faire accross the curriculum.Li bizin enn informal curriculum. C’est à l’enseignant.e de voir comment il.elle doit passer les messages clés pendant ses cours, mais aussi ne pas véhiculer des stéréotypes.

Un sujet aussi urgent que l’éducation affective ne devrait-il pas être abordé indépendamment des autres matières ? Les enseignants font déjà ce que vous suggérez, mais l’école a besoin d’éducateurs spécifiquement formés à cet effet…
Effectivement. C’est un élément important et il faudra qu’il figure dans le Blueprint. À la fin du jour, nous voulons que l’élève quitte l’école non seulement avec un certificat, mais comme un humain qui a son importance pour la société, sa famille ou son.sa partenaire.

Concrètement, quel plan avez-vous pour les écoles ZEP afin de repérer les meilleurs élèves et d’accompagner les moins performants, qui sont majoritaires dans ces établissements, en tenant compte du constat fréquent de vos enseignants selon lequel une pédagogie différenciée serait mieux adaptée à ces enfants  ?
Je crois fermement à la pédagogie différenciée, c’est pourquoi le Foundation Programme in Literacy, Numeracy and Skillsa été introduit. Un monitoring committeesera mis en place pour les écoles de la ZEP. Dans les semaines à venir, je rencontrerai les responsables des 28 écoles afin de discuter, entre autres, d’un modèle d’éducation différent.
Par ailleurs, nous avons été choqués de constater que le taux d’absentéisme est très élevé dans certaines écoles, au point où, pour diverses raisons, certains parents ne sont même pas présents lorsque leurs enfants ne se rendent pas en classe. Nous allons donc, avec l’aide d’ONG, aller à la rencontre des parents afin de redonner aux enfants et à leur quartier un sentiment de confiance. Il ne faut pas les stigmatiser.
J’envisage même de changer l’appellation de la ZEP. Je n’adhère pas à l’idée d’une marginalisation véhiculée par un terme, alors qu’il faudrait au contraire valoriser ces enfants. Pendant trop longtemps, la ZEP Unit s’est limitée à une approche essentiellement administrative. J’aimerais qu’elle adopte une démarche plus empathique. Le Blueprint couvrira un aspect de la ZEP.

Pourriez-vous nous préciser si des Quality Assurance Officers procéderont à des inspections dans les écoles cette année ?
Je n’ai pas encore eu l’occasion de parcourir en profondeur la section concernée du rapport du Pay Research Bureau. Je me suis toutefois interrogé sur leur rôle : Eski zot zwe zot rol kouma bizin ? Je ne sais pas.
À mon sens, la meilleure garantie de qualité reste le responsable de l’établissement lui-même. J’en discuterai avec les directeurs de zone. Nous devons réfléchir à la stratégie de monitoring à adopter. Le monitoring est important, mais je n’ai plus envie de rapports papier sur papier. Je suis également interpellé par le retard de certains enseignants. Certains collèges d’État sont low performing. La création d’une unité résoudra-t-elle le problème ? J’en suis sceptique.

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