AGOA : un sursis de trois ans et l’urgence des réformes

L’adoption cette semaine par le Congrès américain d’une extension de trois ans de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) apporte un soulagement immédiat aux économies africaines, dont Maurice, qui dépendent fortement de ce régime préférentiel pour leurs exportations vers les États-Unis. Ce renouvellement permet d’éviter une rupture brutale d’accès au marché américain, notamment pour des secteurs clés comme le textile et l’habillement.
Depuis l’entrée en vigueur de l’AGOA, en 2000, Maurice a su tirer parti de ce dispositif et a joué un rôle actif dans son appropriation, contribuant à démontrer la capacité d’un pays africain à s’insérer durablement dans les chaînes de valeur mondiales. Dans une interview accordée au Mauricien cette semaine, l’homme d’affaires Jean-Raymond Boulle souligne le rôle historique joué par Maurice dans la conception de l’AGOA, conjointement avec les autorités américaines. Pratiquement aucun pays africain, sauf Maurice – sous la direction du Premier ministre d’alors, Navin Ramgoolam –, n’avait réellement saisi la pertinence de cette législation. Celle-ci s’est avérée être un instrument légal majeur pour les exportations vers un marché aussi important que celui des États-Unis. D’où la conclusion que Maurice a contribué de manière significative au développement économique du continent. Il est vrai que cette législation pouvait également être utilisée par les Américains pour s’assurer le soutien de certains pays africains ou pour les sanctionner en cas de dérives autoritaires, notamment à la suite de coups d’État.
Cependant, cette extension de trois ans, aussi bienvenue soit-elle, met une nouvelle fois en évidence – y compris parmi les observateurs mauriciens – la fragilité d’un modèle reposant sur un régime commercial préférentiel, mais temporaire. L’incertitude récurrente entourant l’avenir de l’AGOA complique la planification à long terme, freine certains investissements et souligne la dépendance persistante des entreprises africaines et mauriciennes à un cadre décidé hors du continent. C’est pourquoi ce sursis doit être mis à profit pour accélérer la diversification des marchés, renforcer le commerce intra-africain à travers la ZLECAf et envisager des arrangements commerciaux plus stables et prévisibles avec d’autres partenaires. Le ministre des Affaires étrangères et du Commerce international, Ritesh Ramful, a d’ailleurs souligné jeudi qu’un accord commercial bilatéral pourrait, à terme, constituer une alternative à l’AGOA.
Par ailleurs, les débats politiques – dans un pays où la politique est souvent perçue comme un sport national – ont été dominés par les déclarations du vice-Premier ministre, Paul Bérenger, sur les blocages administratifs et structurels qui freinent l’action gouvernementale et sur la nécessité d’un nouveau départ dans la politique économique du pays. Un débat loin d’être nouveau, et dont le diagnostic est, en privé, largement partagé par plusieurs ministres, toutes tendances politiques confondues, ainsi que par de hauts responsables de l’administration.
Lourdeurs procédurales, cloisonnement des responsabilités, surcharge de travail et résistance au changement constituent autant de facteurs qui ralentissent la mise en œuvre des décisions politiques, voire des programmes gouvernementaux. En ce sens, les propos du vice-Premier ministre s’inscrivent davantage dans une lecture structurelle que dans une remise en cause individuelle du fonctionnement du gouvernement.
Mais la controverse s’est rapidement déplacée. Plutôt que de s’attarder sur la réalité des dysfonctionnements évoqués, certains ont personnalisé le débat en l’attribuant uniquement à Paul Bérenger. Des observateurs, souvent à distance du champ politique, l’accusent d’empiéter sur les prérogatives du Premier ministre. Une interprétation qui fait abstraction du rôle politique d’un élu et membre du gouvernement, légitime à poser un diagnostic sur l’action de l’État, d’autant plus que l’exécutif repose sur une coalition de plusieurs partis.
En personnalisant le débat, le risque est de passer à côté de l’essentiel : la nécessité de réformes administratives capables de rendre l’action publique plus efficace et plus lisible. Un enjeu qui dépasse les clivages partisans et rejoint une attente largement partagée au sein de l’opinion.

- Publicité -

Jean-Marc Poché

EN CONTINU
éditions numériques