Fenêtres  : Met nou pei lor map…

Enlèvement du président du Venezuela ; annonce que les États-Unis vont prendre le contrôle du pétrole de ce pays dont les revenus seront gérés par lui personnellement ; volonté affirmée de coloniser le Groenland ; mise en place d’un « conseil de paix » rival de l’ONU avec un droit d’entrée fixé à un milliard de dollars pour un siège permanent ; menaces de rétorsions douanières et tarifaires à l’encontre de tous les pays qui lui déplaisent ; discours grotesque et délirant à la tribune du Forum Économique Mondial de Davos ; retournement de veste sur les Chagos ; grosse colère égotique et va-t-en-guerre sous prétexte que le comité du Nobel a refusé que la récipiendaire du Prix 2025, la Mexicaine María Corina Machado, lui transfère son Nobel de la Paix…
Le monde doit-il se résigner à être gouverné par un « fou » ?
Mais Donald Trump est-il fou ?
Il reviendra aux psychologues et autres spécialistes de la santé mentale de se prononcer sur ce qui anime cet homme qui n’a manifestement plus aucune limite dans ce qu’il fait et dit. Ce dont témoigne de façon stupéfiante son discours de 72 minutes à Davos. Où il débite avec suffisance une incroyable série de fausses informations, déclarant notamment :
– qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont « rendu le Groenland au Danemark », alors que les États-Unis n’ont jamais possédé le Groenland.
– qu’il n’y a « pratiquement pas d’inflation aux États-Unis », alors que l’inflation américaine se monte fin 2025 à 2,7% en décembre 2025, soit plus que l’objectif de 2% fixé par la Banque fédérale américaine.
– que « la Chine n’a pas d’éoliennes », alors que la Chine est le premier producteur mondial d’énergie de la planète.
– que « toutes les grandes compagnies pétrolières viennent avec nous au Venezuela », alors que le PDG d’ExxonMobil Darren Woods vient de déclarer qu’il était « impossible d’investir au Venezuela ».
– que les États-Unis ont « payé 100% de l’Otan », alors que la contribution des États-Unis au financement direct de l’Otan s’élevait en 2025 à 15,9%.
Ce qui est confondant aussi, c’est le sens de la géographie de Donald Trump. En parlant de l’Azerbaïdjan, il cite « l’Aber-bajian ». Mais surtout, à plusieurs reprises, il parle de l’Islande en lieu et place du Groenland, « ce morceau de glace froid et mal situé qui peut jouer un rôle vital pour la paix mondiale»…
Il ne s’agit pas ici d’un quidam qui confondrait réfrigérateur et congélateur. Il s’agit du président du pays se voulant plus que jamais gendarme et administrateur du monde. Et la question de la géographie est ici fondamentale.
Ainsi, font ressortir certains observateurs, quand Donald Trump parle du Groenland comme d’un territoire « colossal » qu’il veut contrôler pour des raisons de sécurité et de puissance, il se laisse peut-être bercer par une illusion cartographique. Il est un fait que les cartes du monde utilisées aujourd’hui encore reposent sur ce qui est appelé la projection de Mercator, conçue en 1569 par Gerardus Mercator dans le but de faciliter la navigation maritime. Mais qui, loin de représenter fidèlement la taille réelle des territoires, déforme les superficies, en agrandissant les zones proches des pôles et en réduisant celles situées à l’Équateur. Le Groenland y apparaît effectivement presque de la même taille que l’Afrique.  Alors que dans les faits, l’Afrique est 14 fois plus grande que le Groenland (30,37 millions de km² contre 2,16 millions…)
Depuis août 2025, l’Union africaine a d’ailleurs annoncé son soutien à la campagne Correct The Map, portée par Africa No Filter et Speak Up Africa, pour remplacer la projection de Mercator par le modèle Equal Earth. Arguant que cette déformation alimente la fausse impression d’une Afrique « marginale ». La carte selon Mercator demeurant à ce jour omniprésente (c’est notamment celle qu’utilise Google Maps), notre référence mentale du monde s’en trouve complètement biaisée.
Est-ce aussi cette lecture faussée de la carte du monde qui a par ailleurs conduit Donald Trump à faire une retentissante volte-face cette semaine sur la question des Chagos ? À quelques heures du passage du Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill à la Chambre des Communes, le président des États-Unis a en effet pris tout le monde à revers en démontant, sur son réseau Truth Social, l’accord sur les Chagos que son administration avait précédemment avalisé. “Shockingly, our “brilliant” NATO Ally, the United Kingdom, is currently planning to give away the Island of Diego Garcia, the site of a vital U.S. Military Base, to Mauritius, and to do so for no reason whatsoever. There is no doubt that China and Russia have noticed this act of total weakness. These are International Powers who only recognize strength, which is why the United States of America, under my leadership, is now, after only one year, respected like never before. The UK giving away extremely important land is an act of great stupidity, and is another in a very long line of National Security reasons why Greenland has to be acquired. Denmark and its European Allies have to do the right thing”! vitupère Donald Trump.
On ne sait s’il avait jusque-là jugé les Chagos d’importance négligeable en raison de leur petite taille sur la carte du monde, se réveillant soudain en prenant conscience de sa prépondérante importance stratégique dans les affaires de ce même monde aujourd’hui plus que jamais…
Dans un article intitulé Geography is (almost) everything publié dans l’édition du 28 janvier 2023 du Financial Times, le politologue Janan Ganesh parle de cette époque récente où l’on considérait que la technologie et le commerce avaient rétréci et « aplati » le monde. Or, dit-il, “if the events of recent years show us anything, it is how much of life comes down not to human-generated ideas but to immutable facts of nature. Some countries have accessible deposits of fossil fuels. Some have the metals that go into chips. Some have long borders to be paranoid about. Some have more than others to lose from a heating globe. Some lack and crave warm water ports. Some vote for detachment from their continent but find the geographic logic of trade hard to buck. Geography is, if not everything, then almost everything”.
C’est ce que semble accréditer Donald Trump, clairement engagé dans une entreprise char d’assaut visant à  Make America great again comme annoncé lors de son premier mandat. À travers l’imposition d’un impérialisme renforcé, débridé, débarrassé de toute limite dans son avidité et dans l’expression de celle-ci. Le but : réaffirmer un contrôle et une domination économico-politique du monde qui s’est amenuisée ces dernières années et est de plus en plus minée par d’autres pouvoirs comme la Russie et la Chine. En s’arrogeant les territoires qui lui semblent nécessaires pour redessiner à sa façon la carte du monde.
Il y a ceux pour qui le rapport à un pays est une affaire de géographie, biaisée, ou d’argent, exploitante et déshumanisée.
Et puis il y a ceux pour qui le rapport à un pays est une affaire de cœur et d’âme.
C’est ce qu’incarnait Marcel Poinen, qui nous a quittés cette semaine. À travers la bienveillance amusée et souriante de son regard se lisait l’engagement profond de cet homme pour une construction meilleure du pays Maurice. Porteur d’une lecture critique de la société mauricienne et de ses rapports de pouvoir/domination, il a sans cesse œuvré à des projets collectifs visant à porter haut l’âme et le potentiel des habitants de ce pays qu’il aimait tant.
Auteur de chansons à textes comme Sarbon et Gale gale, membre du marquant Group Kiltirel IDP et du Group Folklorik Port Louis, ardent défenseur de la langue créole, comédien notamment avec Gaston Valayden et la Trup Sapsiway, cofondateur de L’Atelier Moz’ar, ancien président du conseil d’administration de la Mauritius Society of Authors (MASA), également agriculteur à Rodrigues où il avait choisi de vivre depuis une dizaine d’années, Marcel Poinen s’est inlassablement signalé comme un homme profondément engagé pour la création artistique en faveur de l’avancement social.
Et l’on voudrait, pour saluer tout ce qu’il a entrepris pour met Moris lor map, lui dédier ces mots de Gaël Faye dans sa chanson Petit pays extraite de l’album Pili-Pili sur un croissant au beurre paru en 2013 :
Quand tu pleures, je pleure
Quand tu ris, je ris
Quand tu meurs, je meurs
Quand tu vis, je vis
Petit pays, je saigne de tes blessures
Petit pays, je t’aime, ça j’en suis sûr …
Plus fort que la tourmente, l’attachement porteur d’humanité à un territoire grand de tous ses possibles…
SHENAZ PATEL
Sortie de texte
La carte du monde est biaisée. Comme la vision que le président des États-Unis entretient manifestement de la géographie mondiale. Du Venezuela au Groenland (qu’il confond avec l’Islande) en passant par les Chagos, il tente de recréer au char d’assaut une cartographie qui servirait plus que jamais les intérêts économiques tentaculaires de sa clique avide. Mais l’actualité nous dit aussi que l’on peut choisir de placer ailleurs ce qui fait réellement l’intégrité et la richesse d’un pays…

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