J’ai fait la connaissance de Jeanne à travers ses écrits retranscrits dans un précédent carnet, La maison vide*.
Jeanne était une présence absente : une femme inconnue, sans visage ni âge précis, qui a laissé dans une maison vide les traces écrites d’une pensée libre, lucide et profondément humaine.
Je ne sais toujours pas qui elle est ni où elle habite. Existe-t-elle vraiment ou seulement dans ma mémoire, dans mon imaginaire ? Son témoignage de sagesse, lui, ne m’a jamais quittée. Les mots de cette femme se sont déposés en moi comme la feuille envolée venue se poser à mes pieds ce jour-là . Une phrase de Frida Kahlo écrite de la main de Jeanne m’avait alors prise à la gorge : « Ne fais pas attention à moi. Je viens d’une autre planète. Je vois toujours des horizons où tu dessines des frontières. »
Jeanne parlait de l’essentiel. De ce qui pèse. De ce qui éclaire. Et, sans le savoir, elle m’a mise sur un chemin fondamental. Celui de comprendre que la route menant à la sagesse ne supprime ni les blessures ni les chocs de la vie, mais elle change la manière dont on les porte.
Il y a tant de sujets que j’aurais aimé aborder avec cette femme aujourd’hui : le respect des anciens, le besoin d’être forte, la perte des valeurs, la transmission aux jeunes, et j’en passe. J’aimerais aussi lui poser cette question : Jeanne, d’après toi, la prise de distance dans les relations humaines complexes, est-elle un manque d’amour ou une tentative de se retrouver, un besoin de se prémunir ?
Cette question est inattendue, je sais. Mais lorsque la blessure brûle encore sous la peau, la distance est peut-être un moyen de survivre à la peine. Cela apaise, tout au moins un instant, en ouvrant un espace qui tente de donner du sens à ce qui échappe. Mais l’amour, lui, heureusement, ne disparaît pas : il se déforme parfois ou se perd dans ses propres ombres.
Jeanne, ta lumière m’aide à mieux éclairer ce qui, pour moi, reste à peine compréhensible. Alors, dis-moi, le besoin de distance est-il une fuite ? Ou alors est-ce un changement de cap utile, une prise de conscience de qui l’on est et de ce que l’on veut vraiment ? Cette vérité est difficile à concevoir et ressemble à un passage à vide, à un geste égoïste. Et pourtant, n’est-elle pas parfois nécessaire pour se sauver soi-même ?
La sagesse que tu portais dans ton écriture entrelacée invite à regarder plus loin que l’acte, donc plus loin que les expressions maladroites ou irrespectueuses. Elle murmure que bien des blessures ne naissent pas d’un vide d’amour, mais d’un trop-plein mal géré : peurs, fatigues, colères anciennes, blessures non cicatrisées… Certaines personnes aiment mal non pas parce qu’elles aiment peu, mais parce qu’elles ne savent plus aimer autrement.
Comprendre cela ne signifie pas qu’il faille tout accepter ni faire taire ce qui demande à être dit. La sagesse ne mène ni à la soumission ni à l’effacement, mais au discernement. Elle permet de dissocier la personne de son acte, sans jamais nier la souffrance causée. Elle autorise à poser des limites fermes tout en refusant de réduire l’autre à son comportement.
Il est là , l’équilibre délicat : ne pas se laisser abîmer, tout en ne durcissant pas son cœur. Ne pas se perdre dans la rancœur, sans se nier soi-même. Jeanne, tu aurais sans doute dit que se protéger n’implique pas de disparaître pour toujours de la vie de l’autre, mais simplement de changer la posture, le regard, le lien.
Dans la maison vide, il n’y avait ni meubles ni voix. Pourtant, la vie y circulait encore. C’est ainsi que je vois désormais les relations blessées. Parfois, elles semblent désertées, froides, silencieuses. Mais cela ne signifie pas qu’elles soient mortes. Il reste souvent une âme, une trace, une possibilité. Une lumière qui passe de pièce en pièce. Une chaleur qui demeure, semblable à celle du soleil lorsqu’il se couche. Une condition demeure : ne pas confondre absence et rejet, maladresse et absence d’amour. Mais l’exigence suprême est bien celle-ci : ne pas rester esclave de son orgueil.
Jeanne, sur ta feuille envolée, tu conseillais d’avoir une espérance qui ne soit pas celle d’une chenille se limitant à la feuille sur laquelle elle vit. Cette image me revient souvent. Ainsi, la sagesse m’invite à devenir papillon : prendre de la hauteur, élargir ma compréhension, voir au-delà de l’instant complexe.
Aujourd’hui encore, quand une parole ou un geste heurte, je repense à toi et à la maison vide qui m’a tant remplie. Je revois cette sagesse tranquille qui invite à se protéger sans se fermer, à comprendre sans excuser et à aimer sans se perdre. Grâce à toi, je vois les failles que j’ai en moi. Et c’est toi qui me les révèles.
Comme quoi, certaines présences, même absentes, continuent de nous apprendre à vivre.
*La maison vide – Le carnet de Camille sur lemauricien.com, 31 octobre 2022
Camille : La sagesse qui resteÂ
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