Nage illégale avec les cachalots : La MMCO propose la création d’une unité maritime spécialisée

Si la nage avec les cachalots est une activité controversée et strictement interdite par la loi à Maurice depuis 2012, de nombreux opérateurs continuent de proposer cette activité illégalement, perturbant gravement ces mammifères marins cétacés et leur écosystème, menaçant ainsi leur survie. Face à une situation devenue incontrôlable par la multiplication des bateaux et des risques pour les animaux comme pour les humains ainsi que l’absence de l’application de la loi, la Marine Megafauna Conservation Organisation (MMCO) propose une solution : la création d’une unité maritime touristique spécialisée. Pour la financer, l’organisation de recherche plaide « pour un fonds de conservation, alimenté par une modeste contribution écotouristique intégrée au prix des sorties. » 

À Maurice, la situation serait devenue critique. La Marine Megafauna Conservation Organisation (MMCO) – qui œuvre activement pour la protection des cachalots et d’autres mégafaunes marines, notamment à travers la recherche scientifique, la sensibilisation et le respect des réglementations strictes – ne cesse d’appeler les autorités à mettre fin aux activités illégales croissantes. Pour Lana Barteneva, biologiste marine, directrice de la conservation, les infractions sont répandues en raison de l’absence de l’application de la loi, créant ainsi un sentiment d’impunité. « Le problème n’est pas l’absence de loi, mais l’absence de son application. Nous faisons face au « paradoxe de la rareté » : plus une ressource est unique, plus la pression pour l’exploiter est forte. Maurice devrait protéger cette population comme un patrimoine national, mais les gains rapides attirent de nombreux acteurs. Les violations sont devenues systémiques par laisser-faire. Un vendeur illégal apparaît, puis un second, un marché informel se forme. Aujourd’hui, c’est la ruée vers l’or. Sauf que l’ »or » ici, ce sont des animaux vivants. Et si cette course n’est pas stoppée, elle se terminera par le vide », dit-elle.

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L’observation des cachalots est passée d’une pratique discrète à une industrie lucrative incontrôlée. « Il y a cinq ans, peu de gens parlaient de cette activité. La prise de conscience est récente, mais la dégradation, elle, a été rapide et radicale. Le changement le plus frappant est l’ampleur inédite de la pression. Avant 2019-2020, l’observation des cachalots était une activité confidentielle, pratiquée par 4 ou 5 bateaux. Aujourd’hui, nous assistons à une véritable ruée. Lors des périodes de pointe, ce sont des armadas de 40 à 50 embarcations qui convergent simultanément vers les mêmes animaux. Nous sommes passés d’une pratique discrète à une industrie sauvage et incontrôlée. Après la pandémie, le whale watching classique a largement cédé la place à la course au profit immédiat, centrée sur la nage avec les cachalots, une pratique d’un stress maximal pour eux. Cette explosion quantitative et ce changement qualificatif ont fait basculer la situation dans le critique », explique Lana Barteneva.

La biologiste marine indique que la population de cachalots résidente de Maurice est un trésor naturel unique. « Cette population est un joyau naturel d’importance mondiale. Il s’agit de l’une des deux seules populations résidentes connues sur la planète, où les animaux vivent en permanence autour de l’île. Ce sont les véritables résidents natifs de Maurice, avec une culture propre et des liens sociaux extrêmement forts. Nos recherches depuis 2008 montrent que ce groupe ne compte en moyenne que 26 individus : des femelles et des jeunes. Ils utilisent nos eaux côtières pour socialiser et élever leurs petits, ce qui les rend vulnérables. Nous observons déjà des signaux alarmants : augmentation de la mortalité, moins de femelles adultes. Pour un groupe aussi petit et fermé, chaque individu perdu est un pas vers un effondrement irréversible », dit-elle.

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Abus – Un signal dangereux d’impunité

Malgré leur taille imposante, les cachalots sont vulnérables aux activités humaines. « Imaginez un petit village traversé chaque jour par des dizaines d’autocars touristiques qui klaxonnent, s’arrêtent sans gêne, et dont les passagers entrent dans les maisons sans permission. Même les habitants les plus pacifiques finiraient par craquer. C’est ce quotidien que nous imposons aux cachalots. Ils deviennent anxieux, se reposent moins, ont du mal à s’occuper de leurs petits. Souvent, après une plongée profonde et épuisante, ils sont immédiatement pourchassés et forcés à replonger. Les blessures causées par les hélices et les collisions sont de plus en plus fréquentes. Le danger est aussi humain. Le nombre d’incidents a explosé : blessures par hélices, collisions, coups de nageoire, risques accrus d’attaques de requins. Récemment, un enfant a été gravement blessé. Il ne s’agit plus seulement d’écologie, mais de sécurité publique« , souligne la biologiste marine.

Pour elle, les violations ne sont pas rares, même lors d’activités encadrées pour la recherche scientifique et les tournages de films documentaires. « Il arrive effectivement que les autorités accordent des autorisations pour des recherches scientifiques et des tournages de films qui permettent d’entrer dans l’eau avec les cachalots. Cependant, les conditions interdisent strictement toute activité commerciale et tout écotourisme dans le cadre de ces activités. Malheureusement, l’abus des autorisations de tournage reste un problème sérieux. Il s’agit de photographes et de réalisateurs qui obtiennent des permis pour des documentaires, mais les utilisent en réalité pour des activités commerciales et pour amener des touristes. Un fait particulièrement préoccupant est que certains opérateurs, malgré des violations documentées, continuent à recevoir de nouveaux permis. Cela sape la confiance dans l’ensemble du système de régulation et envoie un signal dangereux d’impunité. Si nous voulons vraiment mettre de l’ordre dans le secteur, les opérateurs pris en flagrant délit de violation ou qui affichent une intention de faire du commerce ne devraient plus jamais obtenir de nouvelles autorisations. Le respect strict de ce principe serait un pas important vers la fin des passe-droits et le rétablissement de la confiance, tant de la part des opérateurs responsables que de la société dans son ensemble », affirme Lana Barteneva.

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La ruée vers l’or

S’agissant des nouvelles réglementations et d’une surveillance renforcée évoquées par les autorités, la scientifique explique que « des discussions ont lieu depuis plus de deux ans. La MMCO est profondément impliquée dans ce processus. Nous avons transmis aux autorités un document de 15 pages contenant des recommandations fondées sur les meilleures pratiques internationales, adaptées au contexte mauricien et étayées par une analyse socio-économique. Nous espérons que cette phase de consultation débouchera enfin sur une mise en œuvre concrète. Nous sommes conscients des difficultés. Certains opérateurs affirment que de nouvelles restrictions menaceraient leurs moyens de subsistance et priveraient des centaines de familles de revenus. Mais regardons les faits : pour la majorité, il ne s’agit pas d’un métier transmis de génération en génération. Avant la pandémie, le nombre d’opérateurs était dix fois inférieur, et ces personnes travaillaient avec succès dans d’autres secteurs. Il ne s’agit donc pas de survie économique, mais de superprofits. Les revenus issus de la nage avec les cachalots sont bien supérieurs à ceux des activités maritimes classiques, pour des coûts souvent plus faibles. Mais ces gains immédiats se font au détriment de l’avenir des cachalots et, à terme, de toute l’industrie. Il n’est pas question d’interdire une activité, mais de trouver un équilibre, de diversifier le tourisme marin, et de faire respecter les règles existantes. Aujourd’hui, ce sont précisément les opérateurs responsables – ceux qui travaillent dans ce secteur depuis longtemps, connaissent les animaux et respectent les règles – qui sont pénalisés », souligne Lana Barteneva.

Selon elle, les opérateurs responsables réclament eux-mêmes des règles strictes et un contrôle efficace. Toutefois, ils subiraient actuellement une pression considérable de la part de concurrents peu scrupuleux. « Les opérateurs en infraction s’approchent au plus près des animaux pour faire entrer les clients dans l’eau, bloquent la vue des autres bateaux, et forcent les cachalots à plonger. Résultat : ceux qui observent depuis leur bateau ne voient rien, les touristes sont déçus et se tournent ensuite vers les contrevenants. Les pratiques responsables deviennent non compétitives et l’ensemble du secteur s’engage dans une véritable « course vers le bas ». La réglementation n’est pas dirigée contre les opérateurs. Elle est indispensable pour protéger ceux qui souhaitent travailler de manière responsable », dit la biologiste marine. 

Conflits d’intérêts

La situation semble être hors de contrôle pour les autorités. « Premièrement, les règles actuelles sont effectivement imparfaites, ce qui devrait être corrigé avec les nouvelles réglementations. Mais toute règle doit s’accompagner d’un contrôle immédiat et renforcé, sans quoi elle reste lettre morte. Le problème est complexe. Il existe un conflit d’intérêts : les autorités touristiques visent la croissance du tourisme, tandis que le ministère de la Pêche se considère peu concerné, estimant qu’il s’agit d’une activité touristique. La Garde-côte nationale manque de ressources et fait face à de nombreuses autres priorités« , déplore Lana Barteneva. 

C’est la raison pour laquelle la MMCO propose aujourd’hui une solution concrète et finançable : la création d’une unité maritime touristique spécialisée. « Pour la financer, nous plaidons pour un fonds de conservation, alimenté par une modeste contribution écotouristique (quelques euros par visiteur) intégrée au prix des sorties. Ainsi, le secteur participe directement à la protection de sa propre ressource. Nous menons actuellement une enquête sur l’importance socio-économique des cachalots pour Maurice. Les résultats préliminaires montrent qu’une large majorité des répondants soutiennent ce mécanisme. Chacun peut d’ailleurs participer à cette enquête en scannant le QR code et en exprimant son opinion », dit-elle.

Selon Lana Barteneva, la pression ne s’arrête pas aux cachalots, mais concerne également les dauphins. « Elle est tout aussi préoccupante, bien que moins médiatisée car les études systématiques ont quasiment cessé. L’absence de données ne signifie pas l’absence de problème. Le déclin visible de leur abondance est évident, et le niveau de harcèlement a dépassé toute limite acceptable. L’observation des dauphins à Maurice est citée internationalement comme un exemple de pratique non durable. À cela, s’ajoutent des retours négatifs de touristes et une augmentation des accidents. Ce secteur nécessite, lui aussi, une réforme urgente », explique-t-elle. 

Par ailleurs, la MMCO a récemment participé aux Assises de l’Océan. Selon Lana Barteneva, « le « développement durable » était sur toutes les lèvres. » Pour elle, la question est : quel développement voulons-nous ? « L’histoire regorge d’exemples de villes entières ayant prospéré autour de « gisements d’or », avant de devenir des villes fantômes. Maurice a aujourd’hui un choix stratégique : rester une destination connue pour la nage intrusive avec les cachalots jusqu’à leur disparition, ou devenir un modèle mondial de l’écotourisme responsable, où l’on observe des animaux prospères et respectés. La seconde voie garantit une réputation d’excellence, un tourisme de qualité et une économie maritime pérenne. Nous constatons combien des personnes, Mauriciens comme touristes, sont profondément concernées. La majorité considère que des restrictions raisonnables sont justes et choisit une approche responsable. Ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une décision politique courageuse et rapide. Mettre fin à la nage avec les cachalots par la loi et le contrôle, pas par l’épuisement de la ressource. Si l’action est encore reportée, nous pourrions bien ne pas avoir de seconde chance », prévient Lana Barteneva. 

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