En ce mois de janvier 2026, nous sommes loin de pouvoir nous réjouir en échangeant des vœux. Combien d’êtres humains ont été massacrés en 2025, ont souffert de la faim ou de mauvais traitements ? Même les animaux chers à feue Brigitte Bardot ont payé un lourd tribut à la folie humaine. On pourrait facilement être découragé par le spectacle que nous donne le monde contemporain. Parmi toutes ses misères, il a le grand défaut d’occulter d’autres mondes possibles et de nous faire oublier qu’ils existent eux aussi : ceux de la nature, de la science, de la spiritualité et des Arts.
Pour nous rassurer et pour voir ou comprendre tout ce que l’humanité leur a apporté, il faut se réjouir qu’il existe entre eux, et avec notre réalité, des passerelles qui doivent tout au génie humain et qui transmutent complètement cette sordide réalité pour en faire une création nouvelle. Songeons d’abord à tout ce que la science nous a apporté depuis les Chinois, les Grecs, la Renaissance, les quatre derniers siècles. Je ne parlerai guère du monde de la spiritualité plus difficile à appréhender dans le « silence des espaces infinis » dont nous parle Blaise Pascal. Mais prenons simplement un exemple :
Qui d’entre nous a-t-il exploré dans le catalogue inépuisable des merveilles de la nature, la finesse, la géométrie, la poésie ou les nuances infinies des ailes des microlépidoptères que la loupe, le microscope et la photographie nous permettent d’admirer ? Rien que sur un centimètre carré, elles déploient une richesse inouïe seulement destinée à être contemplée à la lumière de la lune ou des lucioles car ces êtres minuscules sont des papillons de nuit…
Je m’étendrai davantage sur un autre monde, celui des Arts. Ici, le génie humain a réussi à transmuter la nature, à lui donner d’extraordinaires extrapolations ou idéalisations. De la BB charnelle et périssable que nous avons connue, les Vénus de Giorgione ou du Titien, la Jacqueline de Picasso ont fait des êtres idéalisés ou fantasmés qui vont beaucoup plus loin dans l’imagination, l’espace et le temps que notre héroïne tropézienne.
Prenons un autre exemple : il s’agit d’un fait divers qui a près de 2800 ans. Un berger, dont on nous dit qu’il était roux, tue d’un coup de fronde un colosse quelque part en Palestine. Vrai ou faux, l’épisode est déjà transformé et magnifié par la littérature hébraïque. Le christianisme de Constantin et successeurs en font une légende qui se répand dans toute la Méditerranée. Et puis, vers 1501, un certain Michel Ange érige une statue de marbre blanc arrachée à la géologie de Carrare et dont l’image fait le tour du monde. Plus tard, un de ses concurrents, nommé Lorenzo Bernini, en donne une interprétation totalement différente, tandis qu’un nombre incalculable de peintres s’essayent à représenter le triomphe de David. L’un d’eux, Caravage, va jusqu’à faire de la représentation de sa propre tête coupée une tentative pour obtenir le pardon d’un crime qu’il avait commis. Et combien de gamins ne s’appellent-ils pas David en souvenir du premier qui ne cesse, encore de nos jours, de voyager de musée en musée ? Voici comment le monde de l’art a su agrandir toutes les perspectives qu’un petit fait divers d’un trou de Mésopotamie a dilatées à partir des élucubrations d’un obscur gratte-parchemin…
On pourrait en trouver bien d’autres : Tenez, il existe au musée de Rennes un tableau montrant un nouveau-né, éclairé par une bougie et tenu maladroitement dans ses bras par une jeune fille ou une jeune femme. Il est du grand peintre lorrain, Georges de la Tour, et il est connu dans le monde entier. S’agit-il simplement d’une scène observée en 1645 à Lunéville dans une famille modeste ? Ne serait-ce pas plutôt une Nativité qu’un bond en arrière de 2000 ans situe à Bethléem ? Une photo prise par les archivistes du musée Getty de Los Angeles ? Toujours du même la Tour, c’est un Joueur de vielle du musée de Remiremont (Lorraine) qui fait écho à des tableaux de Bergues, Nantes, Madrid et Bruxelles mais aussi à une gravure de Jacques Callot, de la série des Gueux, reproduite en biscuit et en trois dimensions dans les manufactures, allemande de Volkstedt, napolitaine de Capodimonte ou française de Sèvres aux XVIIe et XIXe siècles. La dite gravure, d’une série de 25, a été conçue à Florence en 1622… et tirée à Nancy en 1623. Là encore, on voit combien l’Art s’ingénie à brouiller toutes les pistes et il n’a de cesse d’ouvrir à l’esprit humain des mondes et des chantiers nouveaux.
Parti beaucoup plus tard que la nature, il y a environ 3500 ans avec la Chine et l’Égypte, il galope plus vite qu’elle maintenant, jusqu’à nous donner des Picasso, des Miro, des Dali et il pousse parfois l’extravagance jusqu’à nous provoquer d’un insolent carré blanc ou des outrenoirs fuligineux d’un Soulages. Pendant ce temps, la nature, dans toute sa variété, peine à sortir de ses niches écologiques car elle a besoin finalement de plus de temps que nous pour se renouveler. On pourrait faire les mêmes observations sur l’architecture, la musique, la littérature : les Floridiennes des Mémoires D’Outre-Tombe de Chateaubriand ne sont-elles pas plus vraies que celles qui ont été massacrées par les Anglo-saxons, il y a plus de 150 ans ? Ou bien, c’est un texte magnifique de Théodore Monod, Les couleurs de l’Afrique (1), qui nous aide à réenchanter ce continent meurtri par les guerres…
Donc, en ce mois de janvier, couvert en Ile de France d’une pellicule de neige qui nous ramène au XVIe siècle des chasseurs de Brueghel, et au-delà des carnages et malheurs du temps présent, le génie humain peut encore nous offrir des perspectives qui ne sont pas forcément toutes sombres : l’avenir reste à écrire, tout neuf et tout entier… Philosophe de quatre sous ? Peut-être, mais ce sera mon vœu.
Hubert JOLY
Président du Cilf, Paris
(1) https://www.cilf-litteratures-francophones.fr/pages/theodore-monod.html

