Me Antoine Domingue, président du Bar Council : « Le Bar Council doit défendre les intérêts de TOUTE la profession »

Notre invité de ce dimanche est Me Antoine Domingue, qui vient de remporter une éclatante victoire aux élections à la présidence du Bar Council. Il a répondu à nos questions le lendemain de son élection.

l Vous avez été élu président du Bar Council en deux occasions au cours des récentes années. Qu’est-ce qui vous a poussé à présenter votre candidature à l’élection de 2026 ?

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— Comme beaucoup de mes confrères, j’observe la situation dans la profession depuis le milieu de l’année dernière et la série d’événements, calculés, pour porter atteinte à l’autorité de la Cour suprême, donc de la profession, qui ont eu lieu sans aucune protestation ou prise de position du Bar Council. J’ai considéré que l’indépendance du Bar Council avait été sérieusement compromise par la précédente présidence. La direction qu’elle avait prise n’augurait rien de bon pour le Bar Council et je suis arrivé à la conclusion qu’il était temps de changer de présidence. Il y avait une politisation de cette institution, surtout à l’égard des opposants politiques qui en faisaient les frais dans le cadre de ce qu’on appelle à Maurice « enn politik dominer. » Ce qui est une entorse à la liberté d’expression. Il y a eu, ensuite, l’affaire Afrinic.

l Est-ce que vous pourriez résumer ce qui est, pour le profane, une nébuleuse affaire ?

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— Le département des Corporate Affairs du ministère des Finances a signé un general notice déclarant la compagnie Afrinic en faillite. Suite à quoi le Registrar des compagnies a nommé un inspecteur, qui se trouvait être un juge en fonction, qui a accepté cette nomination. Pour qu’il puisse faire ce travail privé, le juge doit obtenir, selon la loi, l’autorisation ou l’agrément du Président de la République. Ce qui ne peut se faire normalement qu’avec le consentement de la cheffe juge et de la Judicial and Legal Service Commission (JLSC) qui le libèrent de ses fonctions. Or, le conseil des ministres s’est cru autorisé à accorder la dispense nécessaire au juge en question par le biais d’une proclamation signée par le Président de la République. En ignorant tout simplement la cheffe juge et la JLSC! Quand on lit cette proclamation, on est en droit de se poser beaucoup de questions.

l Cette proclamation a été immédiatement contestée en Cour…

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— Effectivement. Suite à ça, il y a eu une injonction devant un juge en chambre, une application pour une judicial review et, troisièmement, une application déposée par la compagnie concernée demandant une constitutionnal relief ou recours constitutionnel pour protéger ses droits. C’est à ce moment que la proclamation du Président a été déproclamée par le vice-Président, au motif que le juge en question s’était récusé. Mais avant, ce qui avait transpiré de l’application devant le juge en chambre, c’est que le juge nommé inspecteur avait déjà été juge dans une affaire concernant la compagnie mise en faillite ! Je souligne que dans ce cas précis, il y a eu trois procédures judiciaires concernant la légalité, mais surtout la constitutionnalité de la proclamation présidentielle. Il est probable que cette affaire fasse l’objet d’un rapport du département d’État américain. J’ai été choqué par cette affaire, de même que quelques ministres, et non des moindres, par ce qui est une injure faite à la cheffe juge et à la JLSC. C’est une immixtion de l’exécutif dans les affaires du judiciaire, qui porte atteinte à la séparation des pouvoirs.

l J’imagine que la saga de la nomination des Senior Counsels a aussi pesé dans votre décision de vous porter candidat ?

— C’est la troisième raison. Les Senior Counsels nommés n’ont pas eu le soutien qu’ils auraient dû avoir du Bar Council, et ils ont considéré qu’ils avaient été traités avec mépris. Plusieurs d’entre eux étaient mes clients et j’ai pris du temps pour comprendre les règles qui s’imposaient, mais aussi pour comprendre ce qui s’était passé en dialoguant avec l’Attorney General, le Président de la République et la cheffe juge.

l  Qu’est-ce qui s’est réellement passé dans cette affaire qui a été LE sujet de discussion de la profession pendant des semaines ?

— Pas que de la profession, mais du pays ! Il s’est passé que la cheffe juge, qui ne voulait pas se retrouver en situation de conflit d’intérêts, a confié à la Senior Puisne Judge le soin d’établir la liste de ceux qui devaient être nommés. Cette liste a été envoyée à la Présidence au mois de juin, avec l’idée que la procédure allait suivre son cours et que les lettres patentes auraient été signées avant la fin du trimestre. Or, rien n’a été fait pendant deux mois, puis le Président de la République s’est soudainement souvenu de la liste, lors d’un déplacement à Oslo. À son retour à Maurice, il a contacté l’exécutif et le nom de Raouf Gulbul, mari de la cheffe juge, a été enlevé de la liste des Senior Counsels !

l Par qui ?

— Par le Président à cause de la proclamation déproclamée Afrinic. Raouf Gulbul a fait les frais d’une proclamation du Président de la République qui a été déproclamée par le vice-Président. Je laisse à chacun le soin de tirer les conclusions qui s’imposent au vu de la chronologie des événements. Cette situation a poussé le législateur à intervenir et il y a un projet de loi présenté et voté au Parlement pour encadrer la procédure de nomination des Senior Counsels, qui était avant entièrement entre les mains du judiciaire. On a enlevé cette discrétion au judiciaire pour la mettre aux mains d’un comité au sein duquel ledit judiciaire aurait été en minorité. Des commentaires ont été faits, j’ai soumis un papier et, à la fin, le bon sens a prévalu, et finalement le judiciaire est majoritaire dans le comité pour discuter des recommandations pour les prochains SC, qui seront faites au Président de la République.

l Donc, ce sont principalement ces trois raisons qui vous ont poussé à présenter votre candidature ?

— Oui. J’ai été choqué par ces trois événements et l’absence de prise de position du Bar Council, et je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. J’en ai parlé avec des amis de la profession, aussi choqués que moi, pour que l’on change de président aux prochaines élections du Bar Council. Et après des discussions, j’ai été obligé de me porter comme candidat.

l L’écart entre vous et votre principal adversaire, le président sortant du Bar Council, est de 169 voix. Qu’est-ce qui explique que l’on a voté massivement pour vous, malgré le fait que Week-End ait, par erreur, changé votre patronyme dans sa dernière édition ?

— On a voté pour moi pour les raisons que je viens d’évoquer et également parce qu’il y a dans le Barreau un ressenti des jeunes avocats, The Young Bar, qu’ils sont des laissés-pour-compte. Qu’au sein de leur association, une petite clique, qui a tout accaparé, a développé une politique élitiste. Ce n’est pas tout de voyager, d’aller voir l’ancien chef juge du Pakistan, les chefs juges de l’Inde et de Singapour, ou d’aller chercher un Law Lord pour faire des conférences. Dans cette histoire, il y avait, selon moi, l’art et la manière de faire. L’art c’était les bonnes intentions dans les changements qu’on a apportés et qui ont bénéficié à des secteurs porteurs de l’économie comme l’offshore et le secteur financier. Mais la manière n’y était pas. Quand vous regardez le résultat des élections, on peut constater que les deux-tiers du Barreau ont eu le ressenti que ces mesures n’ont profité qu’à certains, pas à la majorité de la profession.

l Pour une majorité de votants, le fait qu’ils ont été laissés pour compte est attribué à l’ancien président du Bar Council ?

— Les résultats le démontrent : des 7 élus, 4 étaient déjà membres du conseil, ce qui veut dire que leur travail a été apprécié. Il faut, par ailleurs, souligner que les élus pour le conseil ont tous obtenu plus de voix que l’ancien président.

l Dans cette campagne électorale, qui a été très intense, on vous a accusé aussi bien d’être la marionnette de la cheffe juge que d’être le candidat du MSM, dont une rumeur assure que vous seriez le prochain Attorney General, s’il revient au pouvoir. En fin de compte, quel est votre camp ?

— Je n’ai pas de camp ! Je répète que j’ai fait une analyse de la situation que j’ai partagée à des confrères, que ma candidature s’est imposée comme étant la plus crédible, et j’ai été obligé de me porter candidat. En 2024, il y avait consensus sur le candidat à la présidence, ce qui n’était pas le cas pour cette élection. Personnellement, je suis pour l’alternance, pour un mandat de président d’une année, d’autant que depuis que le Bar Council a été institué en 1957 par un acte du Parlement, ça a été le cas, sauf rares exceptions.

l Est-ce que cette campagne a été comme celle des élections générales marquées par le communalisme ?

— Oui, parce qu’on avait politisé le Bar Council qui a mené à une politisation du Barreau dans son ensemble. Le sentiment était que le Bar Council avait été accaparé par la majorité gouvernementale, était devenu “subservient” au gouvernement du jour, ce qui est inadmissible, parce que le Barreau mauricien a été, comme tout Barreau, d’ailleurs, indépendant, et il fêtera l’an prochain ses 140 d’existence et d’indépendance. En plus, il faut souligner que la relation qui existait avant le 29 janvier 2026 entre le Bar Council et la cheffe juge était exécrable. Le Bar Council ne peut pas s’aligner sur un gouvernement, ou une opposition en place, au risque de perdre sa crédibilité vis-à-vis de la population et des justiciables. Il faut à tout prix maintenir cette indépendance – qui a été compromise par le précédent mandat présidentiel – et rétablir la stabilité institutionnelle.

l Est-ce qu’on peut considérer votre élection comme étant un vote anti-gouvernement ?

— On peut l’interpréter comme ça, parce qu’on a fait entrer la politique au prétoire. En ce faisant, il fallait s’attendre que le vote soit un reflet de ce que pense la population en ce moment-ci. Ce vote est une photographie de l’opinion dans le pays aujourd’hui. Ce qui explique le fait que cette élection ait pris cette dimension et ait attiré l’intérêt tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la profession.

l Est-ce que votre élection va réunifier ou mieux diviser le Barreau ?

— Elle va le réunifier, parce qu’il faut bien voir que c’est un vote de compromis, car ceux qui étaient dans mon équipe, pas très visibles pendant la campagne, n’ont pas été élus avec les divisions de votes. Ce qui indique que la profession a plus voté pour le candidat, pour ses mérites et sa réputation, que pour l’équipe dont il fait partie. On a voté pour les candidats les plus capables de mener le vaisseau du Bar Council en toute indépendance pour 2026. Je profite de l’occasion pour remercier la Returning Officer Mme Nababsing et son équipe, qui ont fait un travail remarquable. Et je souligne qu’étant donné le nombre record de votes, plus de 600 – alors qu’elle ne dépassait pas les 400 aux précédentes élections –, l’attente des électeurs est grande et le nouveau conseil a du pain sur la planche.

l Vous venez de dire que l’élection du Bar Council est le reflet de ce qui se passe dans le pays. Vous qui étiez très disponible pour commenter l’actualité, avez fait une pause ces dernières semaines. Est-ce que c’était une forme de réaction aux remarques publiques du VPM sur vous ?

— C’est exact. J’avais demandé à Kishore Pertaub, le conseiller du VPM, de m’expliquer le contexte de la phrase du VPM, qui était un contresens. Dans une conférence de presse, le journaliste Narain Jassodanad demande au VPM si je suis pressenti pour être le prochain directeur de la Financial Crimes Commission. Il répond que non et que je suis un grand avocat, mais que récemment il a été bien emmerdé avec moi, sans dire pourquoi. Les gens ont dû penser que j’avais fait une couillonnade et que j’avais été rappelé à l’ordre publiquement par le VPM. Ce qui m’a porté préjudice. Kishore Pertaub m’a répondu que le VPM avait été énervé par une interview que je vous avais accordé dans Week-End. Puis, j’ai appris qu’en fait le VPM avait été emmerdé que j’avais été l’avocat de Raouf Gulbul dans une affaire.

l Comment avez-vous réagi à « l’emmerdement » du VPM ?

— J’ai été très emmerdé que le VPM puisse penser que j’ai besoin d’obtenir son approbation en ce qui concerne la représentation de mes clients ! De la même manière que le juge ne choisit pas quelle affaire il va juger, l’avocat ne va pas rechercher ses clients au coin de la rue. Ils viennent vers lui et il accepte de les représenter, à moins d’avoir des raisons de décliner. Raouf Gulbul m’a contacté, j’ai étudié son dossier, j’ai pensé que je pouvais intervenir, je l’ai fait. Ce qui, semble-t-il, a causé une espèce d’émoi dans l’esprit de certaines personnes. Je ne vois pas où est le problème. Je ne suis pas à la solde de qui que ce soit, ni même de ceux qui sont au pouvoir. Comme le disait De Gaulle : j’appartiens à tout le monde et je n’appartiens à personne !

l Puisque vous avez repris la parole, avec vigueur, que pensez-vous de la performance du gouvernement du Changement qui fait actuellement face à une grande vague d’impopularité ?

— Il s’est rendu impopulaire, ce que j’avais déjà prévu, dans un court délai avec une situation économique inquiétante. Le pourcentage de la dette par rapport au PIB est tellement élevé que l’État ne peut fournir aucune garantie. Il y a aujourd’hui le problème du PRB qui a été précédé par celui du report de l’âge de la pension, celui de la hausse des prix des denrées alimentaires, la faiblesse de la roupie, une pauvreté grandissante. Voilà le résultat quand un parti politique fait des promesses dans l’opposition qu’il ne peut pas tenir quand il arrive au gouvernement. Quand on est obligé de faire le contraire de ce qu’on avait promis, on fait un hara-kiri politique. Valeur du jour, je suis obligé de constater que si on tenait des élections générales demain, le MSM et ses alliés obtiendraient un 60/0 ! Parce que, entre autres raisons, le gouvernement actuel a antagonisé son électorat qui est en train de partir vers le MSM.

l Est-ce qu’il existe une solution pour que le gouvernement actuel renverse la vapeur ?

— On est en train de dire qu’il faut un full fledged minister of Finance, mais pour faire quoi dans le contexte économique actuel ? La solution existe, mais qui l’appliquera ?! Nous sommes dans une situation où Maurice est un malade qui est en ICU et qui, pour guérir et s’en sortir, doit suivre pendant les quatre ans à venir une prescription drastique. Il n’y a pas cinquante solutions : il faut se serrer la ceinture, produire plus, ce qui implique travailler plus – ce que les Mauriciens ne veulent pas – et revoir nos priorités. Qui osera faire cette prescription et l’imposer au pays ?

l Vous êtes donc pessimiste sur l’avenir du pays ?

— J’avais déjà exprimé mon pessimiste dans une interview à Week-End, celle qui aurait irrité le VPM, et je le suis encore plus aujourd’hui. Car je n’entrevois pas, en ce qui concerne la politique financière, fiscale et économique de l’État mauricien, une issue. D’autant qu’il existe dans le pays, comme ça a été le cas au Bar Council pendant l’année écoulée, une instabilité institutionnelle.

l Une question de géopolitique pour continuer. Qu’est-ce que vous pensez des développements dans notre région avec le Chagos Deal reporté sous la pression du Président américain Donald Trump et le récent renforcement de la présence militaire russe à Madagascar ?

— En quelques semaines seulement, la situation politique du monde a basculé avec, par exemple, le Premier ministre britannique en visite en Chine et l’Union européenne signant un traité avec l’Inde, isolant davantage les États-Unis, ce qui est le résultat de la politique de Donald Trump ! Dans notre région du monde, on risque d’avoir une situation à la Cuba face aux États-Unis des années 70, avec des missiles nucléaires russes installés à Madagascar et pointés sur Diego Garcia, avec Maurice au milieu et, qui plus est, sans l’argent de la location sur lequel on comptait beaucoup. Quand j’avais émis des réserves sur la concrétisation du deal, on m‘avait accusé d’être un prophète de malheur, enn dimounn avek labous kabri ! Maurice risque de se retrouver prise entre deux feux. Il est très probable que nous allions vers une militarisation à outrance de Madagascar qui est en train de sortir de l’orbite française pour basculer dans le camp des BRICS, c’est-à-dire avec les Russes, les Sud-Africains, les Indiens, les Brésiliens et les Chinois, entre autres. Du personnel militaire russe a débarqué à Madagascar pour former les militaires et assurer la protection des nouveaux dignitaires. La situation géopolitique est très inquiétante et la diplomatie mauricienne – qui doit sauvegarder les intérêts du pays pour assurer sa survie – doit se montrer très vigilante et réactive. S’il y a une augmentation de la tension au niveau géopolitique, Maurice en fera les frais et les Mauriciens auront à retourner à l’époque du manioc et des patates douces, comme ce fut le cas pendant la Seconde Guerre mondiale du siècle dernier. La situation est grave et je me demande si les Mauriciens en sont conscients ?

l Quelle sera la conclusion de cette interview ?

— Je vais revenir au début de cette interview, c’est-à-dire aux dernières élections du Bar Council. Maintenant qu’elles sont derrière nous et que la profession s’est exprimée clairement, nous allons tourner la page et le nouveau conseil va changer de cap. Nous allons faire le bateau qui allait vers le naufrage changer de direction et retourner à ce qui est sa mission première : défendre les intérêts de TOUTE la profession. Je suis revenu pour mettre de l’ordre dans l’association, pour remettre ce qu’elle avait commencé à perdre : la stabilité institutionnelle.

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