Avinash Ramtohul : « Construire un État numérique digne de confiance, centré sur le citoyen »

Numérisation des services publics, gouvernance des données, cybersécurité, intelligence artificielle et déploiement du e-Health : le ministère des Technologies de l’information accélère la transformation numérique du pays. Dans cette interview accordée à Le-Mauricien, Avinash Ramtohul détaille le Blueprint national, les réformes légales en cours et les projets structurants destinés à bâtir un État numérique centré sur le citoyen, sécurisé et inclusif.
Depuis son arrivée à la tête du ministère des Technologies de l’information, Avinash Ramtohul a engagé une transformation profonde de l’écosystème numérique mauricien. Blueprint national, gouvernance des données, cybersécurité, intelligence artificielle et déploiement du e-Health figurent parmi les chantiers prioritaires. Dans cet entretien, le ministre détaille sa vision et les actions déjà entreprises.

- Publicité -

Vous avez récemment présenté le Blueprint national. Quelles en sont les grandes lignes ?

Lorsque nous avons pris nos fonctions, nous avons constaté qu’un certain nombre de bases essentielles n’avaient pas été posées, malgré l’existence d’infrastructures, de connectivité et de compétences. Beaucoup de projets étaient fragmentés, sans réelle vision d’ensemble.
Nous avons donc commencé par un diagnostic précis, puis nous avons élaboré un Blueprint aligné sur le programme gouvernemental. Ce document a été conçu entièrement par le ministère, avec l’appui du secteur privé et de la société civile. Une douzaine d’équipes ont travaillé sur le projet, réunissant des représentants du public, du parapublic, du privé, de l’ACIM et d’ONG.
Le résultat est une feuille de route structurée autour de quatre piliers majeurs : l’infrastructure numérique, le cadre légal, la formation et le développement des talents, ainsi que la durabilité numérique. Ce dernier aspect est crucial, car le numérique et l’IA consomment énormément d’énergie. Il faut donc intégrer une approche écologique dès la conception.
Mais au cœur du Blueprint se trouve ce que nous appelons l’infostructure, c’est-à-dire l’architecture de l’information.
Aujourd’hui, les données sont éparpillées : citoyens, entreprises, terrains, véhicules, permis, numéros d’identification… Chaque entité fonctionne souvent en vase clos. Or, sans architecture cohérente, il est impossible d’offrir des services publics modernes.
Prenons un exemple simple : le transfert d’un terrain implique le Registrar General, le PMO et d’autres institutions. Pourtant, les échanges d’information restent lourds et lents. Nous devons casser ces silos.
C’est pourquoi nous mettons en place un Data Management Office sous l’égide du PMO. Son rôle est d’examiner les demandes d’accès aux données dans un cadre légal strict, tout en facilitant leur partage sécurisé. Lorsque nous nous engageons dans la digitalisation il faut prendre en compte les échanges « government to government ». Il y a aussi le « government to business » et le « government to citizens ». Pour ce qu’il s’agit de « government to government », nous développons une véritable Information Highway, permettant aux organismes publics de se connecter en interne entre eux sans dupliquer inutilement l’information.

- Publicité -

Qu’en est-il du cadre légal, face à l’évolution rapide des technologies ?

Plusieurs lois doivent être modernisées. La Data Protection Act, par exemple, n’est plus adaptée aux réalités actuelles. L’Electronic Transactions Act doit être révisée pour permettre la reconnaissance internationale des documents électroniques. Quant à la Cybercrime and Cybersecurity Act, elle doit intégrer de nouvelles menaces comme les Deepfakes et les fraudes basées sur l’IA.
Nous constatons une recrudescence d’arnaques numériques et d’usurpations d’identité, notamment via WhatsApp et les réseaux sociaux. Il y a eu même des victimes qui ont perdu la vie. Beaucoup de citoyens ne savent pas vers qui se tourner. Nous renforçons donc les capacités de la police, mais aussi l’accompagnement des victimes, avec l’objectif de créer des équipes multidisciplinaires comprenant experts techniques, agents spécialisés et psychologues.
En parallèle, le Cabinet a récemment adopté l’ISO 27001 comme standard national de sécurité de l’information. Notre IT Security Unit accompagne désormais les ministères pour améliorer leurs pratiques.
Nous avons également publié la National Data Strategy, qui pose les bases d’une nouvelle gouvernance des données.
Force est de reconnaître que l’ancien gouvernement du MSM n’a pas fait grand-chose.

- Advertisement -

Comment l’intelligence artificielle s’inscrit-elle dans cette vision ?

L’IA représente une opportunité immense, mais elle pose aussi des questions fondamentales : est-elle équitable, transparente ? Y a-t-il toujours un humain pour valider les décisions critiques ?
Aujourd’hui, les données personnelles d’un citoyen sont réparties dans une vingtaine de bases différentes. Pour tirer pleinement avantage de l’IA, nous devons d’abord structurer ces informations.
C’est pourquoi nous créons le Citizen Data Hub, une source unique de vérité sous la gouvernance du PMO. L’accès se fera uniquement via des services sécurisés, avec des droits strictement définis. Chaque utilisateur — médecin, fonctionnaire ou citoyen — aura un accès basé sur son rôle.
Je voudrais souligner que le Blueprint comprend 84 projets. Plusieurs sont déjà en cours, d’autres finalisés. Parmi eux, le Mobile Number Portability, qui permet de changer d’opérateur sans perdre son numéro — devenu aujourd’hui une véritable identité numérique. Nous avons aussi ouvert l’accès aux satellites en orbite basse, offrant une connectivité plus rapide, plus abordable et moins dépendante des câbles sous-marins.
Nous avons regroupé plusieurs applications publiques au sein de Korek, la super-app nationale. Chaque mois, de nouveaux services y sont intégrés : renouvellement des licences de véhicules, paiements en ligne, services GIS, diffusion d’informations publiques.
Nous avons aussi simplifié les procédures pour les planteurs, afin qu’ils puissent effectuer leurs démarches à distance, ce qui contribue directement à la sécurité alimentaire.

Le projet e-Health est également très attendu. Où en sommes-nous?

Oui, il y a effectivement des défis avant, le système n’était pas centralisé. Parfois, les patients ne prennent pas correctement leurs médicaments, et certains ne les prennent pas du tout. Aujourd’hui, grâce à l’e-Health, toutes les données médicales sont regroupées dans une seule base centralisée, sécurisée et strictement encadrée. Aujourd’hui, avec le e-Health, nous avons une base de données unique et centralisée qui regroupe les informations des patients et leurs traitements.
Mais il faut rassurer la population : la sécurité est extrêmement stricte. Nous fonctionnons avec un système de Role-Based Access. Cela signifie que chaque médecin n’a accès qu’aux données des patients qui sont attribuées. C’est un cadre très rigoureux. Par conséquent, chaque médecin n’a accès qu’aux dossiers de ses propres patients. Le personnel n’a accès qu’aux informations correspondant à son rôle. Cela garantit une protection maximale des données conformément à la loi.

Où ce système est-il opérationnel ?

Le système e-Health est actuellement en phase pilote à l’hôpital SAJ, à Centre de Flacq. Environ 20 % de la population locale est déjà enregistrée. Les patients disposent d’une identité numérique, leurs constantes vitales sont saisies sur tablette et leurs dossiers médicaux sont accessibles en temps réel par les médecins.
Comme dans tout projet informatique, il y a des Teething Issues. Mais grâce à un encadrement approprié, nous avons obtenu l’adhésion des médecins et du personnel soignant. L’objectif est maintenant de déployer le système dans les autres régions.
L’application e-Health permet aussi l’enregistrement des patients, la prise de rendez-vous avec des spécialistes, l’inscription des donneurs de sang et une meilleure gestion des médicaments disponibles dans les centres hospitaliers et dispensaires. Toutes les données sont centralisées dans une base unique, avec un régime de sécurité très strict. Chaque utilisateur autorisé et enregistré dispose d’un accès basé sur son rôle, et chaque patient peut consulter son propre dossier. L’utilisateur peut être identifié en cas de besoin.

Concrètement, quelles nouvelles possibilités ouvre cette plateforme e-Health ?

Nous mettons en place le Electronic Medical Record, qui constitue la base. À partir de là, nous pourrons développer des services innovants. À terme, des objets connectés — comme des bracelets de suivi — pourront transmettre en temps réel la tension, le pouls ou d’autres paramètres. Ces données pourront être transmises directement au système e-Health. Si une anomalie est détectée, un médecin sera immédiatement alerté, permettant une intervention proactive, parfois avant même que le patient ne se rende à l’hôpital. Il peut par exemple demander qu’une ambulance transporte le patient dans un centre hospitalier. C’est ainsi que nous pourrons sauver des vies.
Ce modèle pourra s’appliquer à plusieurs maladies courantes à Maurice.

Quel rôle jouera l’intelligence artificielle dans ce dispositif ?

L’IA est capable, par exemple, de lire un électrocardiogramme beaucoup plus rapidement qu’un humain et de recommander une action.
Mais il y a un principe fondamental : le Human in the Loop. Il est important de veiller que l’IA ne prenne jamais la décision finale. Elle peut recommander, mais la responsabilité finale doit toujours revenir à un humain. C’est essentiel, surtout en médecine, pour des raisons d’éthique et d’Accountability. D’où l’importance d’un cadre légal.

Vous insistez souvent sur la nécessité d’un cadre pour l’IA. Pourquoi ?

Les agents d’IA sont déjà partout, souvent invisibles. Quand Netflix vous suggère un film en fonction de vos habitudes, ce sont des algorithmes qui travaillent derrière les machines. C’est le cas lors de l’utilisation des médias sociaux et de l’internet. Souvent des informations apparaissent automatiquement sur votre ordinateur en fonction de vos habitudes, voire de vos commentaires.
Il existe des technologies qui non seulement enregistrent mais peuvent également influencer nos comportements. C’est pourquoi il faut d’abord un cadre politique et légal clair pour accompagner le développement et l’usage de l’IA. Sans cela, nous perdons le contrôle.

Parlons des services numériques comme Korek qui a été lancé conjointement avec le permis à point. Où en êtes-vous ?

Korek est la super app. Pour y accéder, il faut MauPass. Maupass est une plateforme de connexion numérique introduite par le gouvernement . Elle permet aux utilisateurs d’accéder aux différents services en ligne du gouvernement à travers une seule identité numérique (Single Sign-On).
Grâce à Maupass, les citoyens peuvent interagir avec plusieurs institutions gouvernementales de manière sécurisée et efficace, sans avoir à créer plusieurs comptes pour chaque service. Auparavant, les utilisateurs devaient prouver leur identité en se rendant dans un bureau de poste. Ceci est dû au fait qu’il n’y a pas de photo biométrique sur l’application Korek. C’est un moyen sécurisé pour confirmer l’identité d’une personne.
En un mot, Maupass agit comme une clé sécurisée avec identifiant, mot de passe et OTP.
À travers Korek, quelqu’un peut consulter son permis de conduire. Ce n’est toutefois pas encore un permis de conduire digital à part entière, car nous devons d’abord revoir le cadre légal. Mais c’est en cours. Les automobilistes sont en mesure de suivre leurs points de pénalités dans la cadre du système de permis à points. D’autres applications concernant les services gouvernementaux seront ajoutées graduellement.
Nous travaillons aussi sur la Mobile ID. Cela permettra à un utilisateur de téléphone mobile de garder le même numéro quel que soit l’opérateur de télécommunication avec lequel il est abonné.  Il n’aura pas à transférer ses données bancaires ou autres dans l’éventualité où il change d’opérateur.

La fonction publique est-elle prête pour cette transformation numérique ?

La digitalisation n’a pas commencé hier. Les cadres sont habitués au système et comprennent son importance. Et au contraire, ils aiment l’utiliser. Ils sont bien conscients de l’importance de la digitalisation. En vérité, le vrai frein, ce sont parfois les cadres légaux qui doivent être revus et modernisés.  Alors, c’est cela qui peut retarder la digitalisation des services publics. Nous y travaillons.

La digitalisation peut participer à la bonne gouvernance n’est-ce pas ?

Pour moi, la bonne gouvernance passe par la digitalisation. Plus il y a de digitalisation, moins il y aura de la corruption. Je n’ai aucun problème à ce sujet avec le chef de la fonction publique. Au contraire, ils soutiennent le projet et le progrès.

Vous avez évoqué la Sécurité sociale…

Oui, les audits de 2023 et 2024 montrent que l’État y perd beaucoup d’argent à travers des Overpayments.  Nous travaillons avec le ministère concerné pour lancer des appels d’offres afin de trouver des solutions numériques capables de réduire ces pertes avec le soutien des secrétaires permanents et des cadres des ministères concernés.

Comment assurez-vous le suivi du Blueprint gouvernemental ?

Un comité interministériel, approuvé par le Cabinet, supervise l’implémentation du Blueprint. Nous avons aussi la collaboration des ministères avec lesquels nous avons des projets. Nous avons aussi mis en place un Dashboard accessible aux PS et aux ministres, y compris au PMO, pour suivre l’avancement des projets.
Pour moi, un Blueprint ne doit jamais rester dans un tiroir. Il doit être pratique et applicable.

Une stratégie IA est aussi en préparation ?

Oui. Nous lançons notre AI Strategy avec l’objectif de créer des AI Parks à travers Maurice afin de faciliter l’accès aux personnes dans les régions rurales.  L’idée est de favoriser l’inclusion, réduire la fracture numérique.

Quid de l’inclusion des personnes avec handicap ?

Bien entendu, les personnes avec handicap pourront bénéficier de ces technologies. Nous avons développé DIVA, un assistant digital interactif, accessible sur Korek mais qui peut encore être amélioré.  Dans l’introduction du livre intitulé AI for All et le lancement de DIVA, j’écris ceci : « Inclusivity must remain at the heart of this transformation. No child should feel left out because of lack of access to digital tools. No woman should face barriers in the tech world. No elderly person should be excluded from services that technology could simplify. Building a truly smart Mauritius means building one that listens, understands and uplifts-where everyone, regardless of age, ability or background, can participate meaningfully in the digital era ».

Comment voyez-vous Maurice dans les trois à quatre prochaines années ?

Déjà, selon l’indice GovTech Maturity de la Banque mondiale, Maurice est passée de 0,85 à 0,95. C’est encourageant.
Cette année Maurice sera un véritable chantier numérique : nouveau passeport, déploiement complet du e-Health, e-Social Security, digitalisation de l’éducation… Tout cela converge vers Korek.
Nous suivons le concept du Whole of Life : de la naissance jusqu’au décès, avec tous les services associés — santé, identité, démarches administratives.

 

EN CONTINU
éditions numériques