Après avoir été pêcheur à Maurice, sans papiers, puis fleuriste à Paris, Ashok Sungkur est devenu apporteur de projets hôteliers, paysagiste, propriétaire de restaurant et de discothèque, avant d’aller chercher fortune en Afrique. Après quelques mésaventures, il lui aura fallu huit ans pour construire un hôtel sur Pemba, une île faisant partie de l’archipel de Zanzibar, rattachée en Tanzanie. Portrait d’un entrepreneur visionnaire mauricien.
Ashok naît en 1950 à Grand-Gaube, dans une famille de dix frères et sœurs. Son père exerce le métier de charpentier, spécialisé dans les toits en chaume, tout en étant pêcheur. Tout en poursuivant leurs études primaires et secondaires, Ashok et ses frères aident leur père à pêcher langoustes, crabes et crevettes, qu’ils vont vendre aux rares propriétaires de campements de Grand-Baie. Plus tard, avec son cousin, Ashok ira vendre les produits de la pêche aux premiers touristes qui visitent Maurice.
Comme beaucoup de Mauriciens dans les années 1970, victimes de la situation économique, le cousin d’Ashok décide d’aller tenter sa chance en immigrant illégalement en France et l’incite à venir le rejoindre. Ashok emprunte les Rs 900 nécessaires – une fortune pour l’époque – pour le vol charter Maurice/Bruxelles, puis l’autocar jusqu’à Paris. Sans papiers, il travaille au noir en partageant de petites chambres de bonnes, dans les greniers, avec sept personnes.
« À l’époque, c’était difficile pour un Noir, sans papiers, de trouver du travail à Paris. J’ai été, comme tous les immigrants, exploité en travaillant au noir, en redoutant les contrôles de police. J’ai fait toutes sortes de petits boulots avant de devenir manutentionnaire dans une boutique de fleurs. Comme je n’avais pas de papiers, on m’a fait travailler dans la cave, où j’ai commencé à faire de petits bouquets », raconte-t-il.
Il le fait avec tellement d’originalité et de talent que son patron le fait monter de la cave à la boutique, dont il va devenir l’un des piliers. Il développe son talent pour la confection de bouquets avec un tel succès qu’il finit par changer de boutique, puis par acquérir la sienne – Napoli Fleurs – avec ses économies, et fait venir en France ses frères, qui travailleront dans le même secteur.
Fleuriste, apporteur de projets et paysagiste
Au fil des années, après avoir appris à se débrouiller, obtenu ses papiers, développé sa boutique de fleuriste, s’être marié à une Française et avoir eu quatre enfants, Ashok commence à entendre parler du boom touristique de Maurice, devenu « l’endroit où il faut être pour faire du business avec des projets hôteliers ». Il vend sa boutique de fleuriste à Paris, rentre à Maurice avec sa famille et parvient à acheter un terrain de huit arpents à Belle-Mare, avant de se mettre à la recherche de partenaires pour réaliser son projet.
« J’ai fait le tour des investisseurs français, avant de me rendre compte qu’ils étaient plus dans la parole que dans l’action. J’ai fini par me tourner vers l’Asie, plus précisément vers Singapour. Là-bas, j’ai rencontré les dirigeants d’une compagnie d’investissement, Bonvest, dont l’un des propriétaires deviendra un de mes amis et avec qui je réaliserai plusieurs projets », dit-il.
Le premier devait être celui de La Résidence, qui vaudra à Ashok de se retrouver au centre d’une affaire politico-judiciaire impliquant le Premier ministre de l’époque, sir Anerood Jugnauth. Affaire qui sera réglée grâce à l’intervention de sir Gaëtan Duval, alors dans l’opposition. Après trois ans de démarches – et d’obstacles –, La Résidence ouvre ses portes, mais Ashok doit vendre ses parts et obtient le contrat de création des jardins.
Il continuera dans cette voie en créant une société de paysagisme, responsable de la création de plusieurs jardins d’hôtels, dont ceux de l’Oberoi, du Hilton et du Méridien, entre autres. Parallèlement, Ashok se lance dans la restauration en ouvrant le Café de Paris, puis dans le night-life avec El Diablo, à Grand-Baie.
Un paysagiste autodidacte en Afrique
Comment ce Mauricien, fleuriste et paysagiste autodidacte, s’est-il retrouvé en Afrique ?« À travers les fleurs. C’est une journaliste française, venue faire un reportage sur le jardin de La Résidence, qui m’a parlé de Zanzibar, qui s’ouvrait au tourisme, et du fait que le gouvernement du Tanzanie était à la recherche d’investisseurs. »
Ashok se rend sur place. On lui propose des terrains qu’il ne parvient pas à développer et qui lui sont repris. Puis, ses amis de Singapour réalisent un projet hôtelier à Zanzibar, dont il crée les jardins. C’est alors qu’on lui parle d’un terrain disponible sur l’une des îles de l’archipel de Zanzibar, à une demi-heure d’avion.
Ashok s’y rend et découvre une île encore sauvage, où la nature est omniprésente, loin de ce que l’on appelle la civilisation et ses bienfaits, mais peuplée d’habitants authentiques. Il tombe amoureux de l’île et décide d’y construire un hôtel en respectant la nature et en collaboration avec les habitants du village voisin, Makangale, à partir de 2012. Il raconte : « C’était un véritable défi de construire 30 villas haut de gamme dans un endroit où il n’y avait ni eau, ni électricité, ni téléphone, ni routes, et où il fallait tout créer. »
Ashok fait venir huit maçons de Maurice pour travailler avec les 200 habitants du village voisin, afin de réaliser le projet. Il s’inspire des maisons traditionnelles du village pour concevoir les villas, en utilisant des toits en chaume, souvenir de son enfance à Grand-Gaube. Il utilise le corail transformé en chaux – selon une tradition millénaire perpétuée par les villageoises – comme principal matériau de construction, avec la pierre et le bois.
Tout le village est impliqué dans la construction, puis dans la décoration et la création des jardins de l’hôtel et, une fois celui-ci ouvert, dans la mise en place et la gestion de potagers destinés à l’approvisionnement en fruits et légumes frais, sans oublier les produits de la pêche, dans une mer très poissonneuse.
Mais comment a-t-il réussi à construire un hôtel avec une poignée de Mauriciens et une majorité d’Africains que l’on dit paresseux ou difficiles à faire travailler ? « Dans le domaine du travail, ils sont meilleurs que les Mauriciens, et je parle d’expérience. Ils sont honnêtes, à condition qu’on les respecte, qu’on les traite en égaux, pas en inférieurs, et ils apprennent vite. Quand je suis arrivé sur l’île, il y a huit ans, les habitants ne parlaient que le swahili et la communication était difficile. Aujourd’hui, avec l’apport des maçons et autres travailleurs mauriciens que j’ai amenés pour la construction de l’hôtel, les habitants du village parlent non seulement l’anglais, mais aussi le créole mauricien ! »
« Aiyana est plus qu’un projet hôtelier : c’est un rêve réalisé »
Comment le projet a-t-il été financé ?« J’ai investi mon salaire – issu de la création des jardins de l’hôtel de mes amis singapouriens à Zanzibar – dans le projet. Ce n’est qu’après avoir débuté la construction que je me suis adressé aux banques pour la suite du financement. »
Mais comme dans beaucoup de projets hôteliers, le promoteur, surtout s’il n’est pas soutenu par des associés solides, accumule les difficultés et se fait parfois rouler. « J’ai vu des vertes et des pas mûres. Je me suis fait rouler dans certaines opérations, alors que j’étais pris dans la construction. J’étais fatigué, fragilisé, et j’ai confié à un groupe mauricien, et pas n’importe lequel, la gestion de l’hôtel, ce qui m’a occasionné des pertes substantielles. J’ai eu d’autres mésaventures avec d’autres Mauriciens. À partir de là, j’ai décidé de m’investir personnellement dans la gestion de l’hôtel, avec l’aide d’un de mes fils, qui m’a rejoint depuis six mois. »
Aiyana est le résultat d’un projet dans lequel il s’est totalement impliqué pendant huit ans, à tous les niveaux. C’est aussi une réussite hôtelière, comme en témoignent un taux d’occupation plus que satisfaisant et des résultats financiers solides, qui lui ont valu des propositions de rachat de plusieurs millions de dollars, qu’il a refusées.
« Aiyana est plus qu’un projet hôtelier : c’est un rêve réalisé. C’est le résultat de beaucoup d’efforts, de transpiration, de déceptions, de découragement, au point de vouloir tout abandonner pour rentrer à Maurice. Mais avec ma capacité à résister, à contourner les obstacles, que j’ai développée tout au long de ma vie, j’ai tenu bon. J’ai tenu aussi grâce au soutien sans faille des habitants de Makangale, où se trouve Aiyana, parce que l’hôtel est devenu l’une des principales sources de revenus des habitants et du développement de leur village. Sans cela, nous n’aurions pas l’authenticité qui fait notre différence. »
Qui sont les clients de cet hôtel, dont les villas se louent à partir de 800 dollars la nuit ? « Principalement des Américains et des Européens qui vont en safari en Tanzanie, avant de terminer leur séjour à Pemba, qui est une continuation logique du parcours. Après s’être dépensés dans la brousse, la savane et les forêts, ils viennent se reposer à Aiyana, qui est un havre de paix à une demi-heure d’avion de Zanzibar. »
Quelle sera la suite du parcours du pêcheur devenu fleuriste, paysagiste, puis hôtelier ? « J’ai quelques petits projets immobiliers à Maurice, mais je vais surtout me concentrer sur la gestion d’Aiyana, où je passe pratiquement six mois par an. »
Quel est le secret du succès de cet autodidacte mauricien de 75 ans, parti de rien et aujourd’hui propriétaire d’un hôtel valant plusieurs millions de dollars ? « Le travail. L’amour du travail bien fait. Et puis, la base du métier de fleuriste : quand on maîtrise l’art de composer avec différents matériaux, on peut tout faire. »
Jean-Claude Antoine

