TOUR D’HORIZON : L’arbre des lauréats ne doit pas cacher la forêt des disparités

Chaque année, les lauréats du HSC sont célébrés comme l’incarnation de l’excellence, de la persévérance et du mérite national. Ces jeunes s’illustrent le plus souvent dans les collèges suivants : RCC, RCPL, QEC, Maurice Curé, Saint-Esprit et Lorette de Quatre-Bornes. Les résultats de cette année ont également montré que plusieurs collèges régionaux, considérés comme des « petits collèges » à travers l’île, peuvent produire des lauréats, ce qui est une excellente nouvelle. Il est de notre devoir de féliciter tous ceux qui ont réussi à leurs examens ainsi que leurs familles et leurs enseignants. La nation entière partage la fierté de ces réussites, comme l’a indiqué le Premier ministre, Navin Ramgoolam, qui a signé le document concernant la proclamation des résultats. Il a également invité les futurs diplômés, qui pourront faire carrière à l’étranger, à revenir au pays après leurs études, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

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Mais derrière ces succès individuels se cache une réalité beaucoup plus préoccupante : de nombreux élèves peinent à suivre un système éducatif encore inégalitaire et mal organisé.
L’instabilité des réformes accentue ce sentiment. Une jeune lauréate du RCC a eu le courage, le jour de la proclamation des résultats, de lancer un appel pour que les jeunes ne soient plus traités comme des « cobayes » d’un système en perpétuelle mutation. Ils subissent les changements incessants de programmes, de mixité ou de structures académiques. Or, la mixité que le gouvernement souhaite remettre en cause ne constitue pas un problème, selon la majorité des élèves et des éducateurs. La première lauréate au RCC et le premier lauréat au QEC constatent que cela n’a pas empêché garçons et filles d’obtenir de bons résultats au HSC.

Un des symptômes de la crise qui secoue le système éducatif est la prolifération des écoles privées à travers l’île. Les parents font de moins en moins confiance aux institutions publiques et acceptent parfois de payer des frais mensuels de Rs 45 000 pour assurer une formation de qualité à leurs enfants. Les écoles privées attirent également les enseignants du public en offrant des salaires plus intéressants, ce qui provoque une pénurie d’enseignants au primaire. Comme le soulignait Suttyhudeo Tengur dans une déclaration de presse, cette pénurie fragilise la base même de l’éducation, laissant en bordure de route les enfants issus de milieux défavorisés et creusant la fracture sociale.

Afin de venir en aide aux plus démunis, le Foundation Programme in Literacy, Numeracy and Skills (FPLNS) a été introduit. Il vise à offrir une éducation adaptée aux élèves en difficulté, avec une approche pratique et une évaluation continue supervisée par le Mauritius Examinations Syndicate. Les premiers résultats sont encourageants : un taux de réussite de 76,4% et une meilleure reconnaissance des compétences multiples. Pourtant, le programme reste fragilisé par un manque criant de personnel qualifié, l’absence de directives claires et l’instabilité des équipes pédagogiques.

Le projet pilote du ministre Mahend Gungapersad, avec une journée hebdomadaire à l’ITET de Beau-Vallon pour les élèves de Grade 9, ouvre une piste intéressante vers la formation professionnelle. Mais il ne donnera son plein effet que si la planification du personnel et les moyens logistiques sont assurés par le Mauritius Institute of Training and Development.
Le problème n’est pas conceptuel : l’éducation mauricienne a compris la nécessité de reconnaître différentes façons d’apprendre et de valoriser la pratique. Le vrai défi reste structurel et humain. Pour sauver l’école publique et éviter qu’elle ne devienne une « institution de second grade », il faut agir sur trois fronts. D’abord, améliorer l’environnement scolaire, notamment en rendant l’école publique agréable, inspirante et motivante, à l’instar du secteur privé. Ensuite, valoriser le métier d’enseignant en exigeant un engagement sans faille et assurant une formation continue obligatoire, comme c’est le cas dans les institutions privées. Enfin, assurer la stabilité en cessant de faire des enfants les variables d’ajustement de politiques changeantes.

Des élèves du FPLNS aux lauréats, l’éducation doit être pensée comme un continuum. Célébrer l’élite sans renforcer la base est une illusion : la réussite de quelques-uns ne peut masquer la détresse systémique de beaucoup d’autres. Une école publique solide, stable et équitable pour tous les enfants de toutes les communautés s’inscrit dans l’esprit de ceux qui ont introduit l’éducation gratuite à Maurice, à commencer par sir Seewoosagur Ramgoolam ou le cardinal Jean Margéot.

Jean Marc Poché

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