Epstein ou l’obscénité du capital : ces mots sont d’Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, suite à la révélation des dossiers Epstein qui font ces jours-ci trembler le monde entier, et en particulier les élites des plus grandes démocraties.
Jeffrey Epstein, c’est donc cet homme né en 1953, ex-prof de maths reconverti dans la finance et devenu milliardaire, qui fréquente les plus « grands » de ce monde. En 2005, la police de Palm Beach aux États-Unis ouvre une enquête après qu’un parent a signalé qu’Epstein avait abusé d’une mineure de 14 ans. En 2006, il est inculpé pour relations sexuelles illégales avec des mineurs et atteinte à la pudeur. En 2008, Epstein plaide coupable pour racolage de mineures et s’arrange dans la foulée pour négocier une peine de prison de 18 mois (dont il ne purgera que 13) et l’immunité judiciaire pour ses complices. Inscrit sur la liste des délinquants sexuels, cela n’empêche pas Jeffrey Epstein de mener une vie mondaine en pleine expansion. Hommes politiques de premier plan, royauté, industriels, financiers, acteurs culturels : tout le gratin mondial s’affiche avec le milliardaire décrit comme « charismatique ».
Mais en 2015-16, de nouvelles accusations portées par des jeunes femmes font surface, avec notamment Virginia Roberts Giuffre, qui déclare qu’elle a été utilisée comme « esclave sexuelle par Epstein et sa clique depuis des 14 ans. Il faudra quand même attendre 2018 et une enquête menée par le journal Miami Herald, qui donne la parole aux victimes silencées, pour que l’affaire rebondisse. Le 6 juillet 2019, Epstein est donc arrêté et inculpé de trafic sexuel de mineures. Mais un mois plus tard, le 10 août 2019, il est retrouvé mort dans sa cellule, les autorités concluant à un suicide par pendaison malgré de nombreuses zones d’ombre. Arrêtée en 2020, son associée et ex-compagne, Ghislaine Maxwell, est elle condamnée à 20 ans de prison, notamment pour trafic sexuel de mineures pour le compte d’Epstein.
Si Epstein est mort, il a néanmoins laissé derrière lui un volumineux assemblage de « dossiers ». En 2024, quelques-uns de ces dossiers sont déclassifiés, mettant en cause des proximités par exemple avec Donald Trump. Puis, en décembre 2025, le Congrès américain vote l’Epstein Files Transparency Act, qui entraîne ce 30 janvier 2026 la divulgation massive de documents par le ministère de la Justice des États-Unis : 3 millions de pages, 180 000 photos, 2 000 vidéos, dont seule une petite fraction a pu jusqu’ici être épluchée.
C’est une masse nauséabonde, infâme, tentaculaire qui déferle.
« Je vous parle d’une affaire où le tragique dispute l’espace à l’immonde, une affaire dont les ramifications s’étendent des cellules glaciales de Manhattan aux rivages ensoleillés des îles Vierges, en passant par les salons dorés de la République française. C’est l’affaire Epstein, ou plutôt, c’est le miroir déformant de notre propre monde », commente Edwy Plenel.
Car oui, c’est bien de cela qu’il est question dans l’affaire Epstein. D’abus sexuels extrêmes sur des jeunes femmes et enfants, qui ont fait plus de 1 000 victimes directes. Mais aussi, au-delà, de l’exercice d’un pouvoir de l’argent qui ne connaît aucune limite. Dans son antre des îles Vierges (of all places), Epstein reçoit la crème de l’élite politique, financière, industrielle, intellectuelle et culturelle du monde entier. Leur offre des « faveurs » sexuelles (souvent filmées, parfois à leur insu) ; il finance de prestigieux projets de recherche et artistiques ; il associe à des transactions financières lucratives mais frauduleuses (blanchiment, fraude fiscale aggravée) notamment à travers des paradis fiscaux.
Un réseau tentaculaire, entretenant la compromission pour étendre toujours plus son pouvoir. Dans un entre-soi satisfait.
« Combien d’entre vous seraient allés aux fêtes de l’île d’Epstein si on vous avait invités avec Trump et Elon Musk ? La réalité, c’est que vous y seriez allés et vous seriez tus, car votre silence, le silence de ce Parlement, vous donne l’impunité », a dénoncé avec virulence cette semaine la députée espagnole au Parlement européen Irene Montero. « Vous, qui traitez ces criminels comme des gens respectables, qui rendez leurs crimes acceptables. Où est votre indignation, l’État de droit, les demandes de prison pour ces délinquants ? Que les puissants soient pédophiles ou violeurs n’est pas une erreur du système, c’est le cœur du système. Et les super-riches croient que tout leur appartient et utilisent donc la violence pour dominer le monde. Peu leur importe que ce soit les finances, des êtres humains à kidnapper et déporter, le pétrole, le peuple palestinien ou des filles à violer. Pour que leur fête continue, le monde doit brûler et nous en avons assez de les entendre traiter les personnes LGBTI de pédophiles, les migrants de délinquants, les féministes de danger. Le danger ne voyage pas en petite embarcation, il porte un costume et une cravate et se rend en jet privé sur l’île d’Epstein. La seule minorité dangereuse, ce sont les riches que vous défendez », a-t-elle poursuivi.
Ici et là, quelques têtes ont commencé à tomber.
En France, Jack Lang, l’ex-ministre de la Culture sous François Mitterrand, a finalement été contraint de démissionner de la présidence de l’Institut du Monde arabe, après avoir tenté de minimiser son association financière avec Epstein.
Aux États-Unis, Bill Clinton et son épouse Hillary seront bientôt entendus par le Congrès.
En Angleterre, le prince déchu Andrew s’enfonce davantage. Et le Premier ministre a dû s’excuser d’avoir nommé Peter Mandelson, proche d’Epstein, comme ambassadeur aux États-Unis. Car il est aussi question ici d’avoir donné accès à des données économiques et financières de premier plan.
La Norvège, elle, tremble littéralement sur ses fondements. Cat à la différence de bien d’autres pays, cette société était jusqu’ici basée sur une grande confiance entre la population et ses élus.
Mais les documents Epstein ont donné à découvrir une correspondance abondante entre la princesse héritière de Norvège, Mette-Marit, et Epstein. Suscitant un intense débat public autour de la question de savoir si la princesse Mette-Marit doit ou non devenir reine comme initialement prévu. De plus, Thorbjørn Jagland, Premier ministre de la Norvège de 1996 à 1997, qui a également été ministre des Affaires étrangères et secrétaire général du Conseil de l’Europe, a cette semaine été inculpé de « corruption aggravée » à la suite d’une enquête policière portant sur ses liens présumés avec Epstein.
Il y a là la façon dont les femmes, y compris les plus jeunes, sont utilisées sans vergogne pour le divertissement des riches et puissants, et la longue déshumanisation des victimes.
Il y a là non seulement le sentiment, mais aussi l’exercice total d’impunité des « élites ».
Il y a là une menace fondamentale pour ce que certains tentent encore d’appeler la démocratie : le sentiment que le mal absolu ne connaît aucune frontière dès lors que l’on dispose de suffisamment d’argent et de pouvoir. Et que tous, au fond, se valent dans l’ignominie.
« Imaginez, si vous le voulez bien, la stratégie du poulpe », dit encore Edwy Plenel. « Cet animal, lorsqu’il se sent acculé, lorsqu’il sent que le filet se resserre, projette un nuage d’encre noire, épaisse, impénétrable. Ce n’est pas pour se battre, c’est pour que plus personne ne distingue le vrai du faux, l’essentiel de l’accessoire. C’est précisément ce que vient d’orchestrer l’administration trumpiste. En libérant une masse informe de documents, un océan de noms jetés en pâture à la curiosité publique, ils ont voulu noyer le poisson. Dans ce brouillard, tous les chats sont gris. On y croise des chefs d’État, des intellectuels de renom comme Noam Chomsky, des filles de ministres. Le but ? Que la confusion règne, que la consultation judiciaire se transforme en un tribunal populaire sans boussole, et que l’on passe à côté de l’essentiel : Jeffrey Epstein est un prédateur, un criminel sexuel, et le produit d’un système qui ne connaît pas de limites ».
Le produit d’un système capitaliste qui n’en finit pas d’instrumentaliser et de détruire impunément le monde pour sa propre satisfaction insatiable et répugnante.
On en parle enfin ?
Dans l’affaire Epstein qui bouleverse aujourd’hui le monde, il est question d’abus sexuels extrêmes sur des jeunes femmes et enfants, qui ont fait plus de 1 000 victimes directes. Mais il est aussi question, au-delà, de l’exercice d’un pouvoir de l’argent qui ne connaît aucune limite. « Que les puissants soient pédophiles ou violeurs n’est pas une erreur du système, c’est le cœur du système. Et les super-riches croient que tout leur appartient et utilisent donc la violence pour dominer le monde. Peu leur importe, que ce soit les finances, des êtres humains à kidnapper et déporter, le pétrole, le peuple palestinien ou des filles à violer. Pour que leur fête continue, le monde doit brûler », dénonce la députée espagnole Irene Montero. Jusqu’où l’impunité ?

