Dans le concert saluant les lauréats 2025, on oublie que tous ceux qui ont passé les examens de HSC ont fourni des efforts qui méritent d’être soulignés. C’est le cas de Kishavi Ramen. Si son nom de famille ne dit pas grand-chose aux habitants de son village natal de Dagotière, dès qu’on parle de son handicap, tous disent : « Tifi aveg-la, so lakaz vizavi laport laplenn football. » C’est en effet là que vit Kishavi Ramen, malvoyante de naissance qui vient de passer son HSC et se prépare à poursuivre ses études à l’université. Portrait d’une élève qui, malgré un handicap, a réussi son parcours éducatif.
Kishavi est malvoyante de naissance. Sa mère raconte : « On s’est rendu compte à six mois qu’elle avait un problème avec ses yeux. On nous a dit qu’elle était un peu en retard, mais à onze mois, quand elle commencé à marcher, c’était devenu évident : elle se cognait partout parce qu’elle ne voyait pas. »
« Comme un enfant normal, mais avec un handicap »
Après plusieurs consultations, le verdict tombe : Kishavi a un grave problème aux rétines qui va aller en empirant. Ses parents Dhiren, employé d’une firme privée, et Vanida, enseignante dans le primaire, décident de l’élever le plus possible « comme un enfant normal, mais avec un handicap. » Pour ce faire, ils l’inscrivent au centre Loïs Lagesse, ONG créée en 1983 avec pour objectif principal « de fournir une éducation, une formation et un emploi aux personnes aveugles et malvoyantes ». C’est dans ce centre, qui dispose d’enseignants qualifiés et dévoués, que Kishavi va faire sa scolarité de la maternelle au primaire en découvrant, avant de les maîtriser, les outils et techniques nécessaires pour vivre avec son handicap. Dont le braille, un système d’écriture inventé par Louis Braille en 1825, qui permet aux personnes aveugles ou malvoyantes de lire et d’écrire en touchant les lettres sur une surface, comme un clavier.
« J’ai eu une scolarité protégée au centre Loïs Lagesse, ce qui m’a permis de développer mes capacités d’apprendre. Mais ce sont surtout mes parents, qui m’ont accompagné à chaque pas de ce parcours, avec amour, mais aussi avec sévérité, surtout maman. » Cela veut dire que Dhiren Ramen est moins sévère dans l’éducation de sa fille que son épouse ? « Maman est enseignante, donc pour elle, la discipline et la rigueur sont essentielles. Elle dit que puisque papa me « soutire », elle doit faire la balance ! » Bien encadrée, Kishavi va obtenir de bons résultats à la fin du primaire, ce qui lui permet de choisir le Beau Bassin State Secondary School pour ses études secondaires.
Du centre Loïs Lagesse au Beau-Bassin SSS
Où elle a la chance de tomber sur Mme M. Simonet, la rectrice de l’établissement, qui décide de suivre à fond la politique du moment de l’éducation publique en faveur de l’inclusion des élèves avec un handicap. Elle place Kishavi et Preetee, une autre élève aveugle, dans une classe « normale » de 40 enfants, mais demande aux enseignants de les suivre de près. Des enseignants apprendront même le braille pour pouvoir mieux aider les deux élèves. Au départ, il y aura un mouvement de protestation de certains parents contre la présence des deux malvoyantes, dont les machines faisaient du bruit en classe. Mais après une intervention énergique de la rectrice, les choses rentrent dans l’ordre et les deux élèves sont totalement intégrées dans la classe. Plus tard, les claviers braille seront remplacés par d’autres moins bruyants et plus performants. Les résultats sont probants, puisqu’au niveau académique, Kishavi sera la quatrième et Preetee la dixième de leur classe. Aux examens de SC, Kishavi obtient des résultats qui auraient pu lui permettre d’aller faire son HSC dans un autre collège.
« On m’avait dit qu’avec mon parcours, mes résultats et ma particularité, j’aurais pu demander à faire le Lower VI dans un autre collège, au QEC par exemple. Mais j’ai préféré rester au SSS de Beau-Bassin où j’avais mes amis, le soutien des enseignants et mes habitudes. En fait, j’ai eu un peu peur de ne pas pouvoir m’adapter rapidement à un autre environnement. » Si son environnement ne change pas, ce n’est pas le cas des matières. Bien qu’aimant les mathématiques, Kishavi doit les abandonner à cause des schémas trop compliqués à produire pour elle. Ce changement de matières va provoquer un flottement chez Kishavi. « J’ai eu, comme tous les élèves du secondaire, des périodes de découragement, on peut même dire des petites dépressions parce que les choses n’allaient pas comme il le fallait. Mais avec le soutien de mes parents, amis et enseignants, j’ai réussi à les surmonter et j’ai repris sérieusement parce que c’est en Lower VI que ça commence vraiment et demande beaucoup d’investissement personnel pour s’accrocher. »
«Je suis une fille comme les autres qui sort, va parfois danser……»
Est-ce que justement ceux qui font la Lower VI ont le temps de faire autre chose que d’apprendre pour avoir de bons résultats en HSC ? « Cela dépend comment on organise son temps entre études, révisions et temps de loisir. J’ai un groupe d’amis où j’ai été acceptée telle que je suis, j’ai même eu des petits copains. Je suis une fille comme les autres qui sort, va parfois danser — non sans avoir écouté la longue liste de recommandations de ma maman, comme toutes les filles ! » Est-ce qu’il faut travailler deux fois plus que les autres pour avoir de bons résultats quand on est handicapée ? « Je ne sais pas, parce que je ne l’ai jamais ressenti. J’ai toujours été encouragée à la maison et dans les écoles et collèges que j’ai fréquentés. Tous mes enseignants m’ont soutenue et aidée pour que j’obtienne de bons résultats. La confiance qu’ils avaient en moi a beaucoup aidé et je ne crois pas avoir beaucoup plus travaillé que les autres. »
Un important changement personnel va se produire dans le parcours de Kishavi quand elle a 17 ans. « Suite à une série de circonstances, j’ai découvert Dieu et j’ai voulu changer de religion en devenant catholique. J’ai annoncé mon intention à mes parents, nous en avons longuement discuté et ils ont fini par me laisser faire puisque c’était mon choix. Je me suis fait baptiser. Et cette dimension spirituelle de ma vie m’a aidée dans mon parcours académique. »
Tous les collégiens rêvent de devenir lauréats
Résultat de tous ses efforts entrepris depuis la maternelle : d’excellents résultats aux examens de HSC qui vont permettre à Kishavi de demander son admission à l’université pour des études en Hospitality Management. Des sujets qui l’ont toujours intéressée ? « Non, j’ai eu plusieurs sujets de prédilection et métiers au fil du temps. Au départ, j’ai voulu devenir avocate, puis j’ai été intéressée par la psychologie, mais je ne pense pas avoir l’empathie nécessaire pour le faire. J’ai alors décidé d’entrer dans le Hotel Management and Hospitality. » Tous les collégiens mauriciens rêvent de devenir lauréat, est-ce que cela a été également son cas ? « Bien sûr. J’ai été un peu déçue quand je me suis rendue compte que mon nom n’était pas dans la liste. Mais après quand j’ai vu le détail de mes résultats, je me suis rendue compte que je n’avais pas bien travaillé en littérature anglaise. » Que pense-t-elle de la célébration des lauréats ? « Je comprends la joie autour des lauréats, qui récompense leurs efforts et leurs sacrifices. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’en mettant l’accent sur les lauréats on oublie les milliers d’autres élèves qui ont, eux aussi, fait des efforts et qui n’ont pas eu les premières places. On ne reconnaît pas assez leur travail. »
En parlant de rêves, est-ce qu’un des siens serait de pouvoir voir un jour ? « Non. Je ne rêve pas de voir un jour, car je ne sais pas ce que c’est, si je vais pouvoir m’adapter. Je sais qu’il y a des progrès dans la recherche, qu’il y a aujourd’hui des possibilités qui n’existaient pas avant, mais je me suis tellement habituée à ma non-voyance… »
« Je ne comprends pas les réformes dans l’éducation… qui ne changent pas le système.»
Que pense Kishavi du système éducatif, dont elle est un produit ? « Je ne comprends pas les réformes dans l’éducation dont on parle depuis des années et qui ne changent pas le système. Il faudrait que notre système ne soit pas, comme il l’est aujourd’hui, uniquement centré sur les résultats, que sur les résultats. Il faut y mettre une part d’autres sujets qui permettent à l’élève de développer ses dons de s’épanouir dans diverses matières. On oublie que quand on veut s’inscrire dans une université à l’étranger, ce ne sont pas seulement les résultats des examens qui sont pris en compte, mais également les autres activités, connaissances générales et préférences du candidat. On ne recherche pas une petite machine à collectionner les bons points, mais un être humain dans sa diversité. Les autorités n’écoutent pas assez les élèves avant de prendre des décisions dans l’Éducation. Ce sont les experts qui décident pour nous, il faudrait que nous soyons plus consultés, parce qu’en fin de compte, c’est nous qui avons à suivre le programme. »
Passons à un autre sujet polémique : Que pense-t-elle de la mixité qui fait qu’on a maintenant des garçons au QEC et des filles au RCC ? « Je ne comprends pas le débat autour de cette question. Nos écoles sont mixtes de la maternelle jusqu’à la fin du primaire, puis on change pour revenir à la mixité dans les dernières années du secondaire. Est-ce que la mixité fait baisser les résultats, je ne sais pas. Mais la non-mixité n’a jamais empêché les garçons du RCC ou du St Esprit de fréquenter les filles du QEC ou de Lorette après les heures de classe ! »
Terminons ce portrait par une autre question d’actualité : est-ce que Kishavi Ramen suit l’évolution politique du pays ? « Oui, comme tout le monde. J’ai voté pour la première fois aux dernières élections. Je n’ai pas voté pour le Changement et ne le regrette pas, quand j’entends ce qui se passe aujourd’hui à Maurice ! »
Jean-Claude Antoine

