Comment définir, et comment vivre l’espace public ?
Cette question a pris une résonnance particulière cette semaine avec la polémique créée autour d’un éditorial de Finlay Salesse sur Radio One concernant le bruit occasionné par certains lors du pèlerinage de Maha Shivaratree. Nous disons ici polémique, du nom d’une émission qu’il a longtemps animée à la radio, mais il s’est davantage agi ici d’une violente prise à partie, voire d’un lynchage sur les réseaux sociaux.
Mais qu’a dit en réalité Finlay Salesse ? Après s’être réjoui qu’il n’y ait pas cette année eu de mort de pèlerins comme les deux années précédentes, les autorités ayant mis en place des règlements stricts concernant la taille des kanwars/chars décorés transportés par ceux marchant d’un bout à l’autre de l’île pour se rendre à Grand-Bassin, il a estimé que cette même exigence devrait l’an prochain s’étendre au volume sonore déployé, qui pour lui s’apparentait en certains lieux à celui de boîtes de nuit.
Ce qui est étonnant, c’est qu’un certain nombre de personnes, y compris des personnes de foi hindoue, se sont publiquement exprimées dans le même sens au cours des jours précédents, notamment sur les réseaux sociaux, pour déplorer qu’un pèlerinage qui, de tradition, a longtemps été effectué dans le dénuement et le recueillement, soit devenu l’occasion du déploiement, par certains, d’énormes boombox qui déversent des flots de décibels jusqu’au bout de la nuit, pendant une bonne semaine.
On peut aimer ou ne pas aimer Finlay Salesse.
On peut souligner que les chroniqueurs publics doivent être particulièrement vigilants par rapport aux mots qu’ils utilisent, et déplorer l’usage du mot « récidiviste », qui en français a trait au fait de récidiver, soit de refaire quelque chose, mais qui en créole mauricien est pris exclusivement dans sa connotation très péjorative de délinquant. Et reconnaître que certains dévots peuvent se sentir atteints par cela.
Mais la question va bien au-delà.
Elle est dans la personnalisation immédiate des attaques autour d’un homme qui se défend en mettant en avant combien, dans sa vie personnelle et professionnelle, il a pourtant agi de façon qui va à l’encontre de tout communalisme/racisme. Et qui se voit ici menacé de sévices physiques, voire de mort.
Elle est dans le fait de balayer sous tapis tout débat réel que soulève pourtant cette affaire.
Et qui pourrait se formuler ainsi :
Faut-il appartenir à une « communauté » (ethnique/religieuse) pour avoir le droit d’émettre des questionnements, voire des critiques, quand les pratiques de certains au sein de cette communauté mettent à mal le vivre-ensemble dans l’espace public ?
Les religions, et leurs fidèles/croyants/pratiquants, ont-elles plus de droits par rapport à l’espace public. Si oui, pourquoi ?
La question de l’espace public, de la façon dont nous le définissons, dont nous le partageons, dont nous l’occupons, dont nous le respectons ou pas, fait aujourd’hui à travers le monde l’objet de réflexions renouvelées, à mesure qu’évoluent les conditions entourant son existence et ses dynamiques. Car oui, loin de n’être qu’une considération géographique ou spatiale, l’espace public est une question de pouvoir.
Et on le voit bien à Maurice.
On l’a vu ces dernières années quand le pèlerinage de Maha Shivaratree a clairement été l’occasion, pour certains, de monter des kanwars de plus en plus larges et hauts, bloquant la circulation pendant des jours. Jusqu’au drame survenu lorsqu’un d’entre eux a touché des fils de haute tension, électrocutant ceux qui l’accompagnaient.
On l’a vu quand l’actuel ministre de la Justice, Gavin Glover, avait été menacé de mort en 2007 pour avoir demandé à la municipalité de Quatre-Bornes de réguler l’usage de haut-parleurs par une mosquée pour l’appel à la prière le matin (azaan) dans une zone résidentielle. Quelques mois plus tard, la Cour suprême lui donnait pourtant raison en vertu des Noise Prevention Regulationsde 1939 et 1955.
On le voit dans tous les commentaires de celles et ceux qui disent que si l’on s’offusque du bruit pendant Maha Shivaratree, il faut aussi remettre en question les cinq appels à la prière des musulmans et la cloche d’église des créoles/catholiques. Rapports de pouvoir ethno/communaux…
Certains ont mis en avant la nécessité de s’adapter au côté temporaire de ce « dérangement sonore ». Là aussi la question demeure : y a-t-il pour tout le reste de l’année des règlements qui ne s’appliquent pas en période de célébrations religieuses et quel espace d’expression démocratique et sécurisé pour celles et ceux qui estiment qu’ils/elles ont le droit de ne pas être empêchés de se reposer/se soigner/se recueillir parce que d’autres célèbrent à grand bruit.
Certains invoquent la tradition. Là où d’autres font valoir que la tradition de cette fête n’a jamais été dans le bruit, mais au contraire dans la simplicité et le silence.
Il est à ce titre intéressant de noter la « créolisation » culturelle qu’a cette année révélée le pèlerinage de Maha Shivaratree. Créolisation dans le sens d’Édouard Glissant, pour désigner les formes nouvelles qui naissent de la mise en contact de plusieurs cultures. Et qui se manifeste ici par ces chansons en hindi sur air de reggae ou de seggae qui ont aussi été diffusées à plein volume par certains groupes de pèlerins.
« Ki to ete twa ? » interrogeait l’inventeur du seggae, Kaya, dont nous marquons ce week-end l’anniversaire du décès brutal en cellule policière, suivi par des émeutes communales qui ont bouleversé l’île Maurice contemporaine. En ce moment, comme un antidote ou une réassurance, on se félicite d’être cette île qui marque simultanément fêtes hindoue et chinoise et carêmes catholique et musulman. Mais en dessous de cette félicité arc-en-ciel, des rapports de pouvoir s’expriment de façon parfois inquiétante. 27 ans plus tard, un fait demeure : nous ne ferons pas l’économie de la discussion et de la négociation permanente si nous voulons pouvoir continuer à vivre ensemble sur cette île sans craindre l’affrontement et l’explosion à la moindre manifestation religieuse.
D’autant qu’il n’y a pas que les manifestations religieuses.
Il y a aussi, de plus en plus, un territoire géographique dont ledit « développement » prive d’accès un nombre grandissant de Mauricien-nes. Qu’il s’agisse de plages où aller le dimanche ou de terrains qu’il est encore possible d’acheter pour se loger.
Il y a aussi, boombox encore, le tapage musical assourdissant que certains se croient autorisés à faire régner sur nos plages (du capharnaüm de Balaclava en début d’année aux affrontements avec la police à Palmar le mois dernier). Et pas seulement à la plage, dans nos rues. Où de plus en plus, de jour comme de nuit, on entend passer ces voitures transformées en… discothèques ambulantes qui assènent des musiques aux basses ultra-saturées au point de faire trembler les vitres…
N’y a-t-il pas, en ce moment chez nous, un rapport de force qui se joue autour du bruit ?
N’y a-t-il pas une frustration généralisée et de plus en plus bouillonnante, sociale, économique, politique, qui s’exprime ainsi, pour le moment, à travers le bruit ? Comme une façon de dire « abe la mo ena sa pouvwar-la, gete ki to pou fer » ?
Un pays a besoin de faire la fête. (On pourrait d’ailleurs pourquoi pas envisager un grand carnaval le 12 mars, qui donnerait à l’évidente créativité mauricienne le plein espace pour s’exprimer, ensemble). Mais quand la volonté de fête semble s’assortir d’un « e mo bien ferfout ar twa », cela devient problématique. En décembre dernier, à Vacoas, un homme a été tué, battu à mort par ses voisins à qui il demandait de baisser un peu la musique qui jouait à tue-tête tous les soirs.
Comment continuer à faire communauté autour de l’espace public ?
Quels dispositifs institutionnels, légaux, sociaux, humains, faudra-t-il concevoir et déployer ?
La philosophe Hannah Arendt parlait de la cité non comme un seul lieu de coexistence, fut-elle pacifique, mais comme une communauté déterminée par un être-ensemble. Où l’espace collectif devient véritablement l’espace commun. Où régnerait une foi en l’être-ensemble futur. Et pas seulement en l’être, mais en l’agir-ensemble.
Tout cela dépend de ce que chacun de nous y mettra. Mais le partage équilibré de l’espace public, au cœur de la notion de démocratie, relève aussi d’une volonté politique.
Il ne s’agit pas que d’un individu à fustiger.
Il s’agit de déterminer comment nous voulons faire pays. Ou pas.
SHENAZ PATEL
« Ki to ete twa ? » interrogeait Kaya, dont nous marquons ce week-end l’anniversaire du décès brutal en cellule policière, suivi par des émeutes communales qui ont bouleversé l’île Maurice contemporaine. En ce moment, comme un antidote ou une réassurance, on se félicite d’être cette île qui marque simultanément fêtes hindoue et chinoise et carêmes catholique et musulman. Mais en dessous de cette félicité arc-en-ciel, des rapports de pouvoir s’expriment de façon parfois inquiétante. Et n’y a-t-il pas, en ce moment chez nous, un rapport de force qui se joue autour du bruit ? N’y a-t-il pas une frustration généralisée et de plus en plus bouillonnante, sociale, économique, politique, qui s’exprime ainsi, pour le moment, à travers le bruit ? Comme une façon de dire « abe la mo ena sa pouvwar-la, gete ki to pou fer » ?

