La réouverture du Théâtre de Port-Louis, créé par l’architecte Pierre Poujade en 1820, aurait dû avoir lieu en août 2025. C’est du moins ce qu’avait annoncé Mahen Gondeea, ministre des Arts et de la Culture, à l’occasion de la Journée mondiale du Théâtre, le 27 mars 2025. Or, les travaux de rénovation et de restauration de ce joyau architectural s’éternisent. Pour en avoir le cœur net, Week-End a effectué une visite, vendredi, sur le chantier de ce site classifié au patrimoine national. On est encore loin du compte, en dépit des déclarations du Lord-maire Aslam Hosenally se disant confiant que les travaux seraient complétés fin avril prochain. On a appris de sa bouche que l’artiste, conservateur et restaurateur Emmanuel Richon a été désigné, en novembre dernier, pour piloter la réhabilitation des toiles du dôme, une œuvre créée en 1850 par le peintre Henri Théodore Vandermeersch.
Après sa fermeture en 2008 pour des travaux de rénovation, le cœur de Port-Louis s’est arrêté de battre pour laisser finalement place à un chantier… en 2018. Un chantier qui aurait dû être livré par le contracteur RBRB Construction Ltd, il y a belle lurette, mais qui inquiète. La phase 1, au coût de Rs 75 millions, consistant en des travaux de démolition, de maçonnerie, de sous-structure, de structure principale de l’édifice, de charpente et de toiture, entre autres, a été complétée en octobre 2020. Après trois ans et demi de pourparlers entre l’État, la mairie et les entrepreneurs, le contrat pour la deuxième phase des travaux de rénovation et de restauration, à la faveur d’une enveloppe d’environ Rs 440 millions, est signé entre RBRB Construction Ltd, un cabinet d’architecture, et la mairie, le 9 juillet 2024. Une partie de l’ouvrage est confiée à la main-d’œuvre étrangère.
Huit ans après le démarrage des travaux ayant englouti plus de Rs 500 millions de l’argent du contribuable, certaines questions méritent d’être posées avec acuité. Comment expliquer ce retard à l’allumage ? Il nous a été difficile, vendredi, de nous frayer un chemin au milieu du chantier, entre les différentes loges et le poulailler dans le fond, pour s’en faire une idée précise, le site étant intégralement barricadé par des échafaudages. Forcément, les 600 sièges prévus dans le cahier des charges n’ont pas encore été installés. Impossible de distinguer la grande toile de la coupole du dôme dont la phase de restauration tire à sa fin (voir plus loin), selon les dires du restaurateur Emmanuel Richon, mais une chose est sûre : il est difficile de donner du crédit aux affirmations du Lord-maire selon lesquelles le chantier pourrait être livré fin avril prochain. À la lumière de nos observations, les travaux ont atteint approximativement un seuil de 60%.
Une reconstitution fidèle à l’esprit de l’époque ?
Autre interrogation : l’édifice, inauguré le 11 juin 1822 par le gouverneur Farquhar, retrouvera-t-il son lustre d’antan, s’inspirant du style baroque, en gardant son cachet historique ? La restauration des théâtres anciens dans leur état d’origine s’avère une gageure technique. Ces lieux de spectacle ne sont pas de simples ensembles architecturaux ; la scène, les décors, les installations techniques et les machineries supposent pour leur entretien ou leur usage des connaissances spécifiques. Les autorités ont-elles tenté de retracer l’historique du lieu, entre appel à témoignages, recherche des documents, photos intérieures du Théâtre et archives pour une reconstitution fidèle à l’esprit de l’époque ?
Le Théâtre de Port-Louis a particulièrement souffert de l’exposition à l’humidité (y compris par ruissellement, la couverture n’ayant pas toujours été étanche) et à la poussière. Recrutées par Morphos, le cabinet d’architecture qui agit comme consultant pour la rénovation du Théâtre, les Françaises Alix Laveau, restauratrice spécialisée dans la peinture, et Ève Froidevaux, restauratrice spécialisée en support toile, avaient fait un état des lieux en mai 2025 du décor sur toile de la coupole en expliquant que la grande toile du dôme que l’on connaît ne serait pas repeinte, mais restaurée, « une restauration non sans complication. »
Leur constat s’est basé notamment sur la découverte d’une œuvre plus ancienne visible à travers un trou béant qui s’est formé sur la grande toile du dôme. « On a compris qu’on était sur deux périodes historiques. On a une coque extérieure qui est historiquement la plus ancienne, peinte par Vandermeersch. Elle a ensuite été recouverte, des années plus tard, probablement par rapport au problème de climat à Maurice. Nous avons établi un protocole de restauration. Conserver la grande toile et la restaurer dans le respect de la matière originelle : c’est l’objectif principal », nous a confié Alix Laveau.
Après la soumission du rapport de ces deux consultantes recrutées par Morphos, la prochaine étape était de constituer l’équipe qui assurera la restauration de la grande toile de la coupole. À en croire le Lord-maire Aslam Hosenally, « s’il était question de recruter une équipe de conservateurs et restaurateurs étrangers pour faire le travail, c’est finalement l’ex-conservateur du Blue Penny Museum, Emmanuel Richon qui a été désigné pour orchestrer, dans le respect de l’art, la restauration du dôme du Théâtre. » Ce dernier confie qu’après plus de trois mois de travaux intenses, la réhabilitation de l’œuvre est en passe d’être complétée…
Emmanuel Richon : « L’œuvre de Vandermeersch était dans un état épouvantable… »
Après la fin abrupte de son contrat de conservateur du Blue Penny Museum, après 19 ans de service, en mai dernier, Emmanuel Richon a consenti à la lourde tâche de restaurer et de repeindre la grande toile de la coupole du Théâtre (dôme). « Lorsque j’ai accepté de relever ce défi, je ne m’attendais pas à voir l’œuvre du peintre Vandermeersch dans un tel état épouvantable. Les lambeaux pendouillaient, la moisissure avait défiguré la fresque et l’eau et l’humidité s’étaient infiltrées de partout. De concert avec l’artiste Rachelle Lo Hun, le travail de restauration sera complété cette semaine », dit-il.
Il sait y faire. Après avoir collaboré à la restauration du musée de Mahébourg et du Mauritius Institute, entre 2001 et 2002, Emmanuel Richon a restauré avec brio la collection d’œuvres du Blue Penny Museum. En sus d’avoir sauvé de l’usure les portraits des lords-maires, en 2007, dans le contexte de la rénovation de certaines parties de la cathédrale Saint-Louis, le diocèse de Port-Louis a entrepris de faire restaurer une dizaine de magnifiques tableaux religieux. Le savoir-faire d’Emmanuel Richon a été sollicité pour redonner vie à ces tableaux (fin XVIIe-XIXe siècles). « Certains, qui n’étaient pas exposés dans l’église, étaient déchirés, d’autres ont pâli, à un point tel que l’on ne discernait plus les visages qui y sont représentés »,confie notre interlocuteur. On connaît le résultat.
Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, Emmanuel Richon – qui possède la double nationalité française et mauricienne, auteur de plusieurs ouvrages, dont l’un consacré à Jeanne Duval, compagne du poète Charles Baudelaire – nous livre son analyse sur ces quatre mois de travaux qu’il a entrepris pour redonner au dôme du Théâtre de Port-Louis ses lettres de noblesse : « Je me souviens que le grand photographe Yves Pitchen m’avait montré des photos de la coupole du Théâtre entre 1991, lorsque le site avait fait l’objet d’une restauration, et 1999. Elle était en parfait état. À mon avis, ce sont les travaux effectués, dès 1991, pour restaurer le Théâtre qui ont conduit à ce que l’eau et l’humidité s’infiltrent dans la toiture. Les conséquences ont été désastreuses pour la coupole. »
Après avoir constaté l’étendue des dégâts au grand décor, l’artiste s’est attelé à la tâche à 25 mètres de hauteur, juché sur un échafaud, sous une chaleur intenable. « Avec Rachelle, on a beaucoup souffert de la chaleur et du bruit occasionnés par le chantier, mais on s’est serré les coudes et le résultat est à la hauteur de nos espérances », dit-il. Dissimulée derrière les échafaudages, l’œuvre du peintre Vandermeersch sera dévoilée dans les jours à venir. « Je laisserai le soin aux autorités de lever le voile… »

