Les 90 ans du Parti travailliste (Ptr) ne relèvent pas d’une simple célébration partisane et traditionnelle. Ils constituent un moment de vérité historique. C’est la raison pour laquelle nous avons, ces dernières semaines, publié, à travers une série d’interviews, les témoignages de plusieurs personnalités de ce parti. Tous ont rendu hommage aux patriarches, aux pères fondateurs, aux leaders d’hier et au leader actuel, à commencer par le Dr Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Guy Rozemont, Renganaden Seeneevassen, sir Seewoosagur Ramgoolam, Satcam Boolell et Navin Ramgoolam.
Fabrice David rappelle cette dimension historique : « Le 23 février 1936, un dimanche, le Dr Maurice Curé lance un appel. Sans réseaux sociaux ni moyens modernes, 8 000 travailleurs répondent présents. Ce jour-là naît un mouvement de libération face à un système fondé sur l’exploitation et la discrimination. » Arvin Boolell évoque également la première grève générale de 1938, lancée à l’initiative de Maurice Curé et soutenue par Emmanuel Anquetil et Pandit Sahadeo. Le gouverneur sir Bede Clifford déclara la grève illégale et proclama l’état d’urgence. La répression s’installa : Anquetil et d’autres dirigeants furent arrêtés. Déporté de force à Rodrigues sans procès, Anquetil incarne cette résistance. « Le PTr n’est pas un parti de confort. C’est un parti de combat », enchaîne Stéphanie Anquetil.
L’héritage du PTr est incontestable. Il est né d’une revendication sociale : défendre les travailleurs, élargir les droits politiques, rompre avec l’injustice coloniale. Il fut le moteur du suffrage universel, de l’État providence et, sous la conduite de sir Seewoosagur Ramgoolam, l’artisan de l’indépendance. Depuis l’accession du pays à l’indépendance, même s’il a toujours dirigé le pays aux côtés d’autres alliés – dont le PMSD, le MSM et, pour la deuxième fois, le MMM –, le Ptr a connu deux Premiers ministres, plusieurs victoires électorales, mais également de grandes défaites.
Le pays doit une part de son développement à la vision de SSR : démocratie parlementaire multipartite, économie mixte public-privé, dialogue social. Il a doté le pays d’une Constitution solide garantissant l’État de droit, les libertés individuelles et la protection des propriétés privées. L’actuel gouvernement a engagé des réformes constitutionnelles et électorales. Un comité se penche actuellement sur les 160 propositions soumises concernant la réforme électorale. Les propositions que le Premier ministre devrait ensuite soumettre au Conseil des ministres sont attendues avec impatience.
L’exercice du pouvoir, après 1968, a aussi connu des périodes sombres. En 1971, l’état d’urgence fut proclamé afin de faire taire les revendications lancées par le MMM après sa création. Les élections générales prévues furent reportées en 1972. Des opposants, dont Paul Bérenger, furent arrêtés.
Les grèves étaient interdites. La presse fut soumise à une censure préalable. Des directeurs de journaux durent intervenir directement auprès du Premier ministre pour faire rétablir un mot supprimé. Sur le plan économique, on se souvient encore de la double dévaluation de la roupie imposée par Veerasamy Ringadoo, alors ministre des Finances.
Le passage dans l’opposition ne fut pas aisé. Les observateurs soulignent aujourd’hui la résilience de Navin Ramgoolam, qui a surmonté obstacles politiques et épreuves personnelles pour revenir, après dix ans, au pouvoir aux côtés du MMM, de R&A et des Nouveaux Démocrates. La mise en œuvre du programme gouvernemental sous la supervision de Shakeel Mohamed est suivie de près.
Cinquante-huit ans après l’indépendance subsiste cependant une blessure : celle des Chagos. L’indépendance de 1968 est toujours incomplète. Il revient au gouvernement dirigé par le fils de SSR, Navin Ramgoolam, de porter l’ultime phase de ce combat diplomatique. Corriger l’amputation des Chagos ne serait pas seulement réparer une injustice historique; ce serait achever l’indépendance mauricienne et s’inscrire dans le mouvement plus large de la décolonisation africaine.
Alors que le gouvernement du Premier ministre britannique, Keir Starmer, se démène pour conclure ce dossier, des fabulateurs et des démagogues néocoloniaux britanniques, au nom de la démocratie, continuent d’inventer des arguments fictifs pour faire barrage aux initiatives britanniques avec l’aide de certains Mauriciens installés en Grande-Bretagne. L’avancement de ce dossier est actuellement suspendu au feu vert présidentiel des États-Unis, Donald Trump, dont le pays construit actuellement une ambassade ultramoderne à Maurice et avec qui le pays entretient les relations les plus cordiales.
Jean Marc Poché

