Jyoti Jeetun, ministre des Services financiers et de la Planification économique : « Maurice a besoin d’un nouveau souffle pour créer croissance et emplois »

Alors que les consultations nationales autour du projet Vision 2050 se poursuivent à travers le pays, la ministre de la Planification économique et des Services financiers, Jyoti Jeetun, dresse un premier bilan de cet exercice participatif inédit. Dans cet entretien, elle revient également sur les grands défis auxquels Maurice est confrontée : relance de la croissance, transformation du modèle économique, avenir du centre financier international et respect des normes internationales. Elle estime que, dans un contexte mondial incertain, la stabilité et la capacité d’adaptation du pays constituent des atouts majeurs pour préparer les prochaines décennies. À la veille de la Journée internationale des droits des femmes, elle évoque également les progrès accomplis, tout en soulignant les obstacles qui persistent encore pour l’accès des femmes aux opportunités et aux postes de décisions.

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Vous menez une tournée nationale de consultations sur Vision 2050. Quel premier bilan tirez-vous de ces rencontres ?
D’emblée, je dois dire que c’est la première fois dans l’histoire de Maurice que les citoyens sont invités à dessiner eux-mêmes l’avenir de leur pays. En effet, c’est véritablement extraordinaire de voir ce qui se passe sur le terrain. Dans une même salle, vous avez des CEO assis à côté d’étudiants, des planteurs qui discutent avec des pêcheurs, des ONG qui échangent avec de petits entrepreneurs, des retraités, des prêtres, mais surtout des Mauriciens de tous horizons, et qui passent des heures ensemble à réfléchir à ce que devrait être Maurice en 2050.
Sur les réseaux sociaux, les débats sont souvent polarisés. Dans ces consultations, nous voyons des gens qui veulent construire ensemble. Ils ont des idées. Ils veulent être entendus. Mais ils posent aussi une condition : que leurs idées ne finissent pas dans un tiroir ou encore à la poubelle avec un prochain gouvernement. Vision 2050, ce n’est pas pour un mandat. C’est pour l’avenir. Pour nos enfants et nos petits-enfants.
Nous sommes aujourd’hui à mi-parcours des consultations régionales. La semaine dernière, nous étions à Quatre-Bornes et à Savanne. Cette semaine, nous serons à Flacq. Les consultations thématiques démarrent bientôt. Ce qui en ressort, c’est un sentiment partagé que Maurice a besoin d’un nouveau souffle pour créer de la croissance, des emplois et garantir l’égalité des chances. Le monde change. Maurice doit changer également. Il faut pouvoir s’adapter et se réinventer.
Il y a beaucoup d’espoir autour de Vision 2050. Cependant, cet espoir collectif n’est pas inconditionnel. Il repose sur une seule chose : que cette vision des Mauriciens et Mauriciennes soit mise en œuvre. Notre engagement est axé sur ce principe. Nous ne nous contentons pas uniquement de planifier, mais également d’exécuter.

Quelles sont les principales attentes exprimées par les Mauriciens ?
À travers les six régions consultées jusqu’ici dans le cadre de Vision 2050, un constat s’impose clairement : les Mauriciens aspirent avant tout à une société débarrassée du fléau de la drogue. C’est avant tout un cri collectif – celui de familles qui souffrent et qui exigent que l’urgence soit traitée comme telle. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a fait de cette lutte l’une des priorités de son mandat.
De Rivière-du-Rempart à Curepipe, en passant par Moka, Rivière-Noire, Quatre-Bornes et Savanne, les mêmes thèmes reviennent avec insistance : éducation, emplois, environnement sain, gouvernance honnête. Mais derrière ces mots, c’est un véritable système de valeurs que les Mauriciens réclament : le respect de l’autre, le goût du travail bien fait, la discipline collective, et un sens du civisme trop longtemps négligé.
Au-delà des chiffres et des projections économiques, cinq piliers structurent cette vision commune :
– une économie diversifiée et compétitive, portée par l’innovation et la croissance verte;
– une société fondée sur le mérite et la cohésion, où l’égalité des chances n’est pas un slogan creux, mais bien une réalité vécue au quotidien;
- un développement durable ancré dans le quotidien, avec des infrastructures résilientes et une sécurité alimentaire à l’épreuve du changement climatique;
– des institutions dignes de ce nom (eau, électricité, santé, éducation) à la hauteur des besoins d’une population moderne; et enfin
– des citoyens qui se sentent écoutés, impliqués, et en sécurité dans leur propre pays.

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Comment ces contributions seront-elles concrètement intégrées dans Vision 2050 ?
Une fois la phase de consultations terminée, l’équipe analysera l’ensemble des contributions et élaborera une Vision 2050 qui reflète à la fois les espoirs et les aspirations des Mauriciens. Évidemment, il y aura des choix à faire pour garantir une certaine cohérence globale et la faisabilité des mesures. Ainsi, même si Vision 2050 devra équilibrer préférences et compromis, nous avons aussi le devoir et la responsabilité de garantir une chose, à savoir que chaque Mauricien doit pouvoir s’y retrouver.

Certains estiment que les grandes ambitions nationales restent théoriques. Comment faire de Vision 2050 un document vivant, avec des objectifs mesurables ?
C’est une question légitime que beaucoup se posent, et certains disent même qu’il faudrait se concentrer sur les urgences d’aujourd’hui. Vision 2050, c’est notre feuille de route pour devenir une économie avancée. Elle sera exécutée à travers un plan national de développement sur 10 ans. C’est ce plan national qui créera l’alignement entre nos actions et notre vision.
En effet, le plan national fixera des jalons stratégiques et des indicateurs de performance à 3, 5 et 10 ans. Nous mettrons aussi en place une unité de suivi qui rendra compte de la mise en œuvre des mesures. Ainsi, cela nous permettra de créer des étapes avec transparence. Aujourd’hui, le gouvernement est en mode pompier à éteindre le feu dans presque tous les secteurs, tout simplement parce que nous n’avons pas planifié pendant longtemps.

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En votre qualité de ministre des Services financiers, comment évaluez-vous la santé du centre financier international mauricien ?
Le secteur des services financiers est le premier pilier de notre économie. Il contribue à 12,5% du PIB, emploie 20 000 professionnels hautement qualifiés, et représente 65% des recettes fiscales des entreprises et 34% de l’impôt sur le revenu. Selon le Global Financial Centres Index de septembre 2025, Maurice se classe 52ᵉe sur plus de 120 centres financiers dans le monde, et est première en Afrique. C’est une progression par rapport à mars 2025 où nous étions 58ᵉe.
En mars 2025, mon ministère avait organisé des consultations avec les opérateurs pour élaborer une stratégie 2025-30. Nous avons placé la barre très haut, car cette stratégie repose sur cinq piliers : faciliter les affaires et réduire les coûts; diversifier et moderniser les produits financiers; renforcer la visibilité internationale du centre mauricien; diversifier nos marchés cibles; et combler les lacunes en capital humain. Cela étant dit, je tiens à rappeler que nous sommes en compétition avec Singapour, Dubaï et d’autres centres émergents. Ainsi, il nous faut constamment nous remettre en question pour rester attractifs.
Les événements récents au Moyen-Orient – je pense notamment à l’instabilité à Dubaï – rappellent une réalité fondamentale : dans un monde volatile, la stabilité devient un atout stratégique. Pour les investisseurs internationaux et les Family Offices, la question n’est plus seulement le rendement. C’est également la sécurité, la prévisibilité ou encore la neutralité politique. Maurice offre exactement cela. Nous sommes une démocratie stable dans l’océan Indien, avec un cadre réglementaire aligné sur les standards internationaux, un réseau étendu de traités fiscaux, et une neutralité géographique qui rassure. Notre stabilité, notre conformité et notre ancrage africain constituent un véritable avantage compétitif.

Maurice a beaucoup travaillé pour respecter les normes internationales, notamment celles de la Financial Action Task Force et de l’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group. Où en sommes-nous en matière de conformité internationale, notamment avec le FATF ?
Maurice est conforme ou largement conforme aux 40 recommandations du FATF. En juillet 2025, lors de la mission de haut niveau de l’ESAAMLG, ils nous ont encouragés à maintenir notre progrès et à bien préparer notre prochaine évaluation mutuelle prévue en 2027. C’est dans ce contexte que nous ne ménageons aucun effort pour renforcer notre cadre anti-blanchiment.
Pour cause, mon ministère a pris plusieurs mesures, notamment l’élaboration d’une stratégie nationale 2026-2029 de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme; l’évaluation des risques des organisations à but non lucratif; l’introduction d’un projet de loi complet, déjà finalisé, qui sera prochainement présenté au Parlement, et qui vise à aligner notre cadre juridique sur les recommandations révisées du GAFI en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux; et l’organisation des sessions de renforcement des capacités avec l’aide technique internationale.
La crédibilité de Maurice repose non seulement sur les réformes législatives, mais aussi sur leur application quotidienne. Les autorités de supervision mènent des inspections, imposent des sanctions proportionnées et collaborent étroitement avec les forces de l’ordre.
Au niveau stratégique, Maurice dispose de mécanismes de coordination solides : le Comité interministériel, coprésidé par l’Attorney General et moi-même, le Core Group sur le blanchiment, présidé par le secrétaire financier, et le Comité national avec ses 16 agences compétentes et chargées de l’application de la loi, présidé par le Senior Chief Executive de mon ministère. Comme vous pouvez le constater, nous sommes tous mobilisés pour préserver la solidité et la réputation du centre financier international de Maurice. Il n’y a absolument pas de place pour la complaisance.

Vous évoquez la nécessité de diversifier davantage les activités du centre financier international. Vers quels nouveaux segments souhaitez-vous orienter le secteur financier ?
La stratégie de diversification de Maurice repose sur un principe simple : attirer des activités à forte valeur ajoutée, génératrices d’emplois qualifiés et de recettes fiscales durables. Cinq segments prioritaires ont été identifiés. À commencer par la finance structurée et les fonds d’investissement africains, portés par la Variable Capital Company, qui permettent de canaliser des capitaux vers les infrastructures et l’énergie du continent. Ensuite, la gestion de patrimoine et les Family Offices attirent les grandes fortunes africaines, indiennes et européennes, créant jusqu’à 15 emplois locaux par structure.
Viennent ensuite la FinTech et les actifs numériques, qui représentent les secteurs de demain. Ils seront encadrés par une stratégie nationale en cours de finalisation et des normes strictes de conformité. Quant à la finance durable, elle a le potentiel de positionner Maurice comme plateforme de référence pour la transition énergétique africaine. Enfin, des services spécialisés – financement d’avions et de navires, arbitrage international, sièges régionaux – complètent cet écosystème sophistiqué.

Comment attirer des investissements tout en préservant l’intégrité réglementaire ?
C’est l’équilibre le plus délicat à trouver : comment être attractif sans sacrifier notre crédibilité. Trop de règles, et les investisseurs fuient. Pas assez, et on finit par être sur une Blacklist internationale. Notre approche repose sur un principe simple : la stabilité vaut mieux que les artifices. Nous suivons scrupuleusement les normes du GAFI contre le blanchiment d’argent et celles de l’OCDE contre l’évasion fiscale. Pourquoi ? Pour la bonne raison qu’un investisseur sérieux ne veut pas d’une juridiction qui risque d’être sanctionnée demain.
Nous offrons aussi une certaine sécurité juridique. Maurice peut s’appuyer sur plus de 40 conventions fiscales et accords de protection des investissements (la DTAA en ce qui concerne l’évitement de la double imposition et l’IPPA pour la protection et la promotion) qui garantissent qu’il n’y aura pas de double imposition, que les investissements sont protégés contre l’expropriation, et qu’il existe des mécanismes de résolution des litiges. Pour ceux qui engagent des millions en Afrique, ces garanties valent de l’or.
Oui, nous proposons des incitations fiscales, mais cela se fait toujours dans le respect de la transparence internationale. Nous ne sommes pas dans la course au taux le plus bas à tout prix. Ce que nous offrons, c’est un environnement prévisible : des règles qui ne changent pas tous les six mois, une administration compétente, un système de justice qui fonctionne. Le pari que nous faisons est simple : les investisseurs sérieux qui engagent des centaines de millions sur 15 ou 20 ans préfèrent payer un prix juste dans un environnement stable plutôt que d’économiser quelques points de pourcentage dans une juridiction douteuse. Et cet équilibre profite directement à Maurice. Il crée des emplois qualifiés, génère des recettes fiscales qui financent nos services publics, et bâtit une réputation qui attire encore plus d’activités. C’est un cercle vertueux qui ne peut qu’apporter des bénéfices pour Maurice.

Le 8 mars marque la Journée des droits des femmes. Vous êtes la première femme ministre de la Planification. Que représente cette responsabilité ?
C’est un poste de rêve et une immense responsabilité. Je suis reconnaissante envers le Premier ministre et le Deputy Prime Minister de m’avoir confié ce portefeuille. Nous n’avons pas eu de ministère de la Planification pendant près de 20 ans. Beaucoup des urgences d’aujourd’hui – à savoir le vieillissement et le déclin démographique, l’insuffisance de l’accompagnement social des personnes âgées, les pénuries de main-d’œuvre, la fragilité de nos infrastructures en eau et en électricité – reflètent le coût de cette absence de vision et planification à long terme. C’est ce que nous travaillons à combler.
En même temps, le monde change. Notre modèle de croissance doit être repensé. Les préférences commerciales qui ont soutenu notre croissance dans le passé (Protocole sucre, accord multifibres, traités fiscaux…) ont disparu ou s’effritent. Il faut réinventer nos piliers économiques tout en construisant de nouveaux. Peut-être que tout cela passe inévitablement par une Creative Destruction, une transformation créative où on accepte de défaire pour mieux reconstruire. Tout comme on émonde un arbre, il faut pouvoir tailler ce qui freine la croissance afin de permettre aux nouvelles branches de se développer. Vision 2050 adresse précisément ces enjeux, car l’avenir des générations futures est en jeu.

Avez-vous rencontré des défis particuliers en tant que femme à ces postes stratégiques ?
Je suis une professionnelle qui se trouve être une femme déterminée. Dans le monde du travail, mon focus est axé pleinement sur la mission afin que nous puissions livrer des résultats en équipe. C’est ce qui a toujours caractérisé mon parcours.
Cela dit, je suis consciente que le genre compte. Il y a beaucoup de biais inconscients envers les femmes, mais aussi envers celles qui restent sous-représentées : les minorités, les jeunes talents, celles qui viennent de milieux différents, celles dont la perspective enrichit précisément parce qu’elles sont différentes. La diversité dans toutes ses dimensions – que ce soit au niveau du genre, de l’origine, de l’expérience, de la façon de penser – est ce qui rend une société ou organisation plus forte et plus innovatrice.
Les biais existent bel et bien. Nous en sommes tous porteurs, souvent sans le savoir, y compris chez des gens qui se croient progressistes et qui ignorent leurs propres biais cognitifs. C’est quelque chose sur lequel il faut continuer de travailler collectivement, avec lucidité et sans complaisance. Nous avons certes progressé, mais il reste encore du chemin à parcourir.

Quel message adressez-vous aux jeunes Mauriciennes qui aspirent à des carrières en politique, finance ou haute fonction publique ?
Foncez ! Votre pays a besoin de vous plus que jamais. Croyez en vous et construisez votre force intérieure ! Faites en sorte d’acquérir les bonnes compétences ! Travaillez dur, car il n’y a pas de raccourci vers le succès ! Soyez fortes et ne doutez jamais de vous ! Soyez résilientes et gracieuses face à l’adversité ! Trouvez des mentors en chemin ! Vous avez beaucoup à donner et si vous vous appliquez à devenir la meilleure version de vous-même, il ne fait aucun doute que vous trouverez le bon chemin.

Pensez-vous que Maurice progresse suffisamment en matière de parité et de représentation des femmes dans les sphères décisionnelles ?
Comme je l’ai mentionné, nous avons certes progressé, mais la route est encore longue. Beaucoup de femmes sont encore exclues des opportunités, soit pour des raisons culturelles, soit par des contraintes qui les empêchent de rejoindre le marché du travail. L’accès aux emplois et aux structures de garde d’enfants reste donc essentiel.
Il faut aussi éviter les mesures cosmétiques, comme le fait de recruter des femmes pour faire bonne figure dans les statistiques sans leur donner les vraies opportunités d’évolution. Le plafond de verre, ce n’est pas qu’une expression. Il existe réellement. Face à nos pénuries de main-d’œuvre, exclure les femmes du marché du travail est un luxe que Maurice ne peut pas se permettre. Il faut agir, concrètement… et immédiatement.

 

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