Anushka Virahsawmy, Directrice de Gender Links :  »Même dans notre Constitution, on parle de l’égalité entre les sexes »

À l’heure où l’on parle de plus en plus d’empowerment et d’élimination des violences faites aux femmes, une question demeure, selon  Anushka Virahsawmy, Directrice de Gender Links , cette libération est-elle réellement en marche ? En 2026, entre avancées légales et réalités sociales encore marquées par le patriarcat, le chemin vers une véritable égalité reste semé d’obstacles.

- Publicité -

Qu’est-ce qui doit réellement changer à Maurice pour améliorer concrètement la condition des femmes ?

Nous avons la chance, à Maurice, de disposer de bonnes lois. Même dans notre Constitution, on parle d’égalité entre les sexes. Je fais d’ailleurs attention à utiliser le terme sexes et non genres, car il s’agit ici des hommes et des femmes. Le genre renvoie davantage aux rôles sociaux qui existent aujourd’hui dans la société. Ce n’est pas uniquement une question biologique, mais aussi sociétale.

- Publicité -

Dans nos lois, il y a déjà eu des changements et il existe une volonté d’examiner la manière dont les femmes et les hommes sont traités. Mais le problème ne se situe pas uniquement au niveau des lois. Bien sûr, elles peuvent toujours être améliorées et il est important de rester vigilant. Maurice a d’ailleurs entrepris ce travail et continue de le faire, notamment avec un nouveau Domestic Abuse Bill qui devrait bientôt être présenté.

Cependant, il y a aussi l’esprit de la loi. Que fait-on réellement pour appliquer ces textes ? Quels sont aujourd’hui les mécanismes mis en place par l’État pour garantir leur application ? Il y a également toute la dimension sociétale, car nous vivons dans un pays qui reste très patriarcal. On le dit souvent, mais peut-être qu’on ne le mesure pas toujours pleinement. Et surtout, on ne comprend pas toujours ce que signifie réellement un système patriarcal.

- Advertisement -

Lorsque l’on observe la situation, on constate que la femme a longtemps été perçue — et l’est parfois encore — comme le sexe faible. Pourtant, comme on le dit souvent : “fam pa faible nanier.” Mais lorsque, de manière générale, les hommes pensent détenir davantage de pouvoir et être ceux qui décident, on retrouve aussi majoritairement ces mêmes hommes aux postes de direction. Ce fameux glass ceiling existe encore partout.

En 2026, on le constate encore dans nos institutions. Dans notre Parlement et dans les cabinets ministériels, il n’y a que deux femmes. Il ne faut pas oublier que dans un pays de 1,3 million d’habitants, 52 % de la population est composée de femmes. C’est grave. Ce n’est pas seulement gênant, c’est réellement préoccupant.

Il faut également prendre en considération l’importance des grandes causes. On peut faire beaucoup de bruit autour de la Journée internationale des droits des femmes. C’est important et il faut continuer à le faire, car c’est aussi un moment de célébration. Mais c’est également une occasion de dire aux gens : réfléchissons.

Ce n’est pas seulement une journée pour les femmes. C’est aussi un moment pour inviter les hommes et les femmes à réfléchir différemment à la manière dont nous pouvons vivre ensemble, et vivre bien, sans cet esprit patriarcal qui reste encore présent dans notre société.

Aujourd’hui, nous utilisons de nombreux termes qui semblent beaux : male toxicity, masculinité, empowerment. Mais comprenons-nous réellement ce qu’est l’empowerment ? Comprenons-nous vraiment les difficultés qu’une femme peut vivre ?

Lorsqu’une femme subit des violences et qu’elle doit se rendre dans un shelter ou chercher un service pour trouver un endroit sûr, peut-on dire qu’elle est véritablement empowered simplement parce que l’on utilise ce mot ? L’empowerment va bien au-delà. C’est quelque chose de beaucoup plus profond.

Il y a un être humain blessé derrière ces situations, et il ne faut pas l’oublier. Se reconstruire prend du temps. Il faut également se rappeler qu’à Maurice, nous n’avons pas de population autochtone. Les habitants viennent d’horizons différents. Certaines personnes ont été forcées de venir dans ce pays. D’autres n’avaient même pas le droit de choisir de venir. On ne peut donc pas mettre tout le monde dans le même panier.

Il y a aussi l’histoire de l’esclavage à Maurice. Imaginez la souffrance que ces personnes ont apportée avec elles. Cela laisse des traces profondes dans la société. Il y a tout un travail à faire : comment repenser notre système ? Comment briser cet héritage colonial qui a profondément marqué les structures sociales et les rapports de pouvoir, notamment envers les femmes ?

Quel est votre message ?

Je ne sais pas si mon message est fort ou faible, mais je dirais d’abord qu’une femme possède de grands privilèges. L’un de ces privilèges est la capacité d’enfanter. Il y a aussi cet amour extraordinaire que les femmes portent en elles.

“Kan nu zenfan malad, nu koner ki li malad, li pa bizin dir nu.”

C’est un instinct et une sensibilité très particuliers. Je voudrais dire aux femmes d’utiliser ces forces. Ce sont des qualités que personne ne pourra jamais leur enlever.

Il faut aussi comprendre qu’aucune personne n’a le droit d’exercer de la violence. Que ce soit un patron, un supérieur, un membre de la famille, un partenaire ou un mari, personne n’a le droit de faire subir de la violence à une femme.

Il existe des autorités et des structures, notamment des ONG, qui sont là pour soutenir les femmes dans ces situations. Parfois, on pense que certains problèmes font simplement partie de la vie. Mais lorsque l’on en prend conscience, on peut aussi comprendre qu’il est possible de vivre autrement, de construire une vie plus positive et plus digne.

EN CONTINU
éditions numériques