Le 17 février dernier est paru un livre intitulé Et la joie de vivre (En version anglaise, le mot joie curieusement disparaît pour céder la place à A hymn to life).
Encore un manuel de « développement personnel » en temps troublés ?
Non. Cet ouvrage est signé Gisèle Pelicot. Cette femme qui s’est retrouvée en France au cœur du procès à retentissement international autour de « l’affaire des viols de Mazan ». Gisèle Pelicot, 73 ans aujourd’hui, qui apprend fin 2020 de la police, qu’entre juillet 2011 et octobre 2020, son mari Dominique Pelicot lui a administré des drogues très puissantes pour ensuite la livrer, inconsciente, à des dizaines d’hommes recrutés sur internet (entre 70 et 80 d’après les 20,000 photos et vidéos retrouvées à son domicile par la police), qui lui ont fait subir plus de 200 viols. Un séisme pour Gisèle Pelicot qui décrit son mari comme l’amour de sa vie, un homme « bienveillant et attentionné » avec qui elle a vécu 50 ans et fait 3 enfants.
Au cours de l’enquête qui suit, son mari et 50 autres hommes sont arrêtés. Et au bout de 4 ans d’enquête, commence un procès hors-normes. Par l’ampleur de ce qui y est dévoilé. Mais aussi par la décision de Gisèle Pelicot d’autoriser que le huis clos soit levé. En d’autres mots, que les photos et vidéos puissent être vues publiquement. Pour qu’aucun doute ne subsiste sur ce qui lui a été infligé par ces hommes âgés entre 27 et 74 ans. Des « monsieur tout le monde », qui seront, le 19 décembre 2024, condamnés à des peines de prison allant de 3 à 20 ans.
Dans le sillage de la parution de son livre, Gisèle Pelicot s’exprime en ce moment à travers presse et plateaux télé, disant qu’elle espère que son récit sera utile. Affirmant aussi qu’en dépit des épreuves qu’elle a subies, elle considère que les hommes et les femmes sont faits pour vivre ensemble, qu’elle est convaincue que cela est possible, et qu’elle se réjouit d’avoir retrouvé l’amour auprès d’un autre homme ces derniers temps. Le paradoxe, c’est qu’à côté de celles et ceux qui louent sa force, sa dignité, sa résilience, le courage et la puissance de sa parole, Gisèle Pelicot se retrouve aussi aujourd’hui la cible d’attaques très violentes. Confrontée à une avalanche de commentaires agressifs, haineux. Accusée d’être menteuse, manipulatrice, salope, hystérique, de dévoiler sans vergogne sa vie intime, d’avoir tout inventé, ou alors d’avoir été complice, d’avoir été consentante, d’avoir pris du plaisir, de chercher de la publicité, de vouloir se faire de l’argent. D’être trop heureuse pour être honnête…
Des attaques provenant d’hommes mais aussi, beaucoup, de femmes. Alors qu’il y a eu une enquête policière en profondeur, que des preuves irréfutables ont été apportées au cours du procès, que tous les accusés (dont beaucoup ont reconnu les faits) ont été trouvés coupables et condamnés à des peines de prison de 3 à 20 ans. Contre lesquelles un seul a fait appel, non pour dire qu’il était innocent mais pour contester la durée de la peine qui lui était infligée : qui est au final passée de 9 à 10 ans. Il y a plus de 20,000 photos et vidéos que Dominique Pelicot a enregistrées, étiquetées, cataloguées sur un disque dur, et qui ont été visionnées par la Cour, la presse, des membres du public. Et malgré tout cela, il y a encore des personnes qui remettent en question le statut de victime de Gisèle Pelicot.
Cela laisse imaginer ce qu’il en est pour toutes les autres victimes qui ne disposent pas de preuves « concrètes » et indéniables…
L’affaire Pelicot est-elle une affaire hors-normes ?
Le 12 janvier 2026, la chaîne Savoir média diffusait une enquête choc intitulée « 100 hommes prêts à coucher avec une femme endormie ». Elle est menée au Québec par le journaliste Hugo Meunier qui, un an après le jugement dans l’affaire Pelicot, décide fin 2025 de mener une enquête pour savoir si d’autres hommes seraient prêts à faire de même. « Au sortir du procès Pelicot, j’ai été frappé par une phrase de Caroline Darian, la fille de Gisèle Pelicot, qui disait que cette affaire était probablement l’arbre qui cache la forêt. Et j’avais été personnellement marqué par le profil des agresseurs qui étaient des employés, des salariés, des pères de famille, des gens de tous les âges », explique le journaliste à TV5MONDE. Il décide donc de mener cette expérience « en croisant les doigts pour que cela ne fonctionne pas et que mon annonce n’ait pas de succès. »
Cette annonce, il la libelle ainsi : « J’ai un fantasme assez précis… Viens baiser ma femme endormie. Chut, elle ne doit pas se réveiller ???? », peut-on y lire, avec deux photos d’une femme endormie générées par l’intelligence artificielle. Il la poste sur le site de rencontres québécois JALF « Jouer avec le fantasme ». Dix minutes à peine après sa parution, cinq hommes se disent intéressés, deux jours plus tard ils sont plus de cent. Hugo Meunier dit avoir été surpris par le nombre de « monsieur tout le monde » qui ont répondu à son annonce, par leur volonté de conclure rapidement, par l’absence de questions sur la femme concernée, et par le non-intérêt à s’enquérir si elle est consentante ou pas. « Je suis un gars de 47 ans, je n’ai jamais subi d’agressions et j’avais l’impression que Montréal était l’exception qui confirme la règle, que les femmes y étaient en sécurité, qu’on pouvait sortir d’un bar à trois, quatre heures du matin sans se faire embêter. Et je suis parti dans cette histoire avec l’idée que cela ne fonctionnerait pas », déclare Hugo Meunier. Qui espère que cela suscitera des questions sur la nécessité d’éduquer les garçons et les jeunes sur le consentement, le respect, car « il y avait beaucoup de jeunes parmi ces hommes qui étaient intéressés par cette annonce. » Comment ces jeunes ont pu trouver ça sain ou normal comme fantasme ?
Les jeunes hommes, justement.
À l’occasion de ce 8 mars 2026, une vaste enquête internationale menée par l’institut Ipsos, avec le Global Institute for Women’s Leadership du King’s College de Londres, est rendue publique. Réalisée dans 29 pays à travers la planète auprès de 23,000 personnes, cette étude met en lumière un net recul des mentalités chez les jeunes hommes de la Gen Z (âgés de 14 à 29 ans).
Au sein de la Gen Z :
1 homme sur 3 estime qu’une femme doit obéir à son mari.
1 homme sur 4 pense qu’une femme ne devrait pas paraître trop indépendante ou autonome.
1 homme sur 2 pense que la lutte pour l’égalité amène à les discriminer. Et 54% d’hommes à travers 29 pays estiment qu’ils en font déjà trop pour l’égalité.
Trop pour l’égalité ?
Pourtant, au-delà des données qui montrent bien que les femmes sont discriminées dans bien des secteurs, les faits montrent aussi que nous vivons dans un monde où être une femme est un péril en soi. Et pas dans la rue, face à des inconnus. Sous son propre toit, face à des proches. Pour beaucoup de femmes, leur foyer demeure l’endroit le plus dangereux.
Toutes les 10 minutes, quelque part dans le monde, une femme ou une fille est tuée par une personne qu’elle connaît – un partenaire, un mari ou un membre de sa famille –, selon un rapport de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et d’ONU Femmes rendu public en novembre 2025. Soit 144 vies perdues par jour. 50,000 par an.
À côté de la mort, il y a les maltraitances quotidiennes : près d’1 femme sur 3, soit 840 millions de femmes à travers le monde sont victimes de violences conjugales ou sexuelles au cours de leur vie, selon ce même rapport. Et 263 millions de femmes ont été victimes, depuis l’âge de 15 ans, de violences sexuelles de la part d’une autre personne que leur partenaire. Des chiffres qui, selon les spécialistes, restent largement sous-estimés en raison de la stigmatisation et de la peur.
De l’affaire Pelicot aux révélations actuelles de l’affaire Epstein en passant par des affaires qui occupent l’actualité locale, une constante : un système patriarcal qui traverse les âges, les réalités socioéconomiques, les pays, pour imposer un système qui considère et qui désigne ouvertement les femmes comme des objets à posséder, soumettre, violenter. Tuer. Dans une toute-puissante impunité.
Que pensent les hommes de cela ?
Que font-ils contre cela ?
Au-delà de ceux qui expriment de plus en plus un masculinisme encore plus agressif vis-à-vis des femmes, on aimerait aussi non seulement les entendre, mais aussi les voir en action, non pour offrir des fleurs en ce 8 mars, mais concrètement, tous les jours de l’année.
Car comme le dit Gisèle Pelicot, la suite de l’histoire, il nous reste malgré tout à la faire ensemble…
SHENAZ PATEL
Sortie de texte
54% d’hommes à travers 29 pays estiment qu’ils en font déjà trop pour l’égalité. Pourtant, les faits montrent que nous vivons dans un monde où être une femme est un péril en soi. Et pas dans la rue, face à des inconnus. Sous son propre toit, face à des proches. Toutes les 10 minutes dans le monde, une femme ou une fille est tuée par une personne qu’elle connaît. De l’affaire Pelicot aux révélations actuelles de l’affaire Epstein en passant par des affaires qui occupent l’actualité locale, une constante : un système patriarcal qui traverse les âges, les réalités socioéconomiques, les pays, pour imposer un système qui considère et qui désigne ouvertement les femmes comme des objets à posséder, soumettre, violenter. Tuer. Dans une toute-puissante impunité. Que pensent les hommes de cela ? Que font-ils ?

