On peut qualifier l’avocat Neelkant Dulloo d’électron libre de la politique locale. Alors que ses pairs chantent « tou korek », ce membre du PTr n’hésite pas dire à que tout ne va pas bien dans le pays et que le gouvernement de l’Alliance doit faire face à un profond mécontentement de la part des Mauriciens qui lui avaient donné 60/0 aux dernières élections.
l Avez-vous réussi à surmonter la déception provoquée par le fait qu’en 2025 votre parti vous a repris le ticket qu’il vous avait donné pour les élections générales dans la circonscription Numéro 4 ?
— Permettez-moi de préciser qu’on ne m’a pas repris le ticket au Numéro 4. C’est moi qui l’ai rendu. Quand l’accord électoral de l’Alliance du Changement a été conclu, il a fallu faire de la place pour les candidats des quatre partis. Rezistans ek Alternativ n’avait que deux tickets et en réclamait trois. J’ai alors cédé sans problème « mon » ticket à Ashok Subron au 4 et j’ai continué à faire campagne avec la même intensité. Je n’ai aucun regret, puisque beaucoup me disent aujourd’hui ki Bondie finn sap mo lavi parski mo na pa finn kandida.
l En août de l’année dernière, vous avez fait une déclaration fracassante : « Mersi Bondie mon na pa ni depite ni minis. » Est-ce qu’aujourd’hui vous maintenez cette déclaration ?
— Je le dis encore plus fort aujourd’hui, parce que je peux aller n’importe où et je suis bien accueilli, ce qui n’aurait été certainement pas le cas si j’étais député ou ministre.
l Pourquoi est-ce que les députés et ministres ont des difficultés à se faire entendre d’un électorat qui les a pouvant élus avec les troisièmes 60/0 ?
— Les Mauriciens n’appréciaient pas la manière dont l’ancien gouvernement gouvernait, ils ne sont pas davantage heureux avec le nouveau gouvernement, dont ils attendaient beaucoup, surtout après les promesses qui avaient été faites. Le soir de la prestation de serment, j’avais dit sur une radio que la réussite du nouveau gouvernement allait dépendre du timing, de la volonté, de la capacité, de la compréhension et de l’analyse de la situation sur le terrain. Mais cela n’a pas été le cas, ce qui explique la colère des Mauriciens.
l Vous êtes un des rares, sinon le seul membre du PTr, à critiquer ouvertement le gouvernement. Les partis politiques mauriciens n’aiment pas ceux qui les critiquent de l’intérieur. Vous ne craignez pas d’être révoqué par vos pairs ?
— Je n’ai pas peur d’être révoqué, parce je dis la vérité. Parce que je ne dépends de personne et que les gens ont besoin d’entendre la vérité. Je remarque que certains de mes pairs m’évitent parce que ce que je dis publiquement la vérité, alors que beaucoup d’entre eux disent que tout est correct, que le gouvernement est en train de bien faire et qu’il faut lui donner du temps.
l Vous êtes conscient que le gouvernement devient de plus en plus impopulaire ?
— Évidemment, puisque je sillonne les circonscriptions de Maurice, parce qu’en tant que politique je crois qu’il faut être sur le terrain pour veiller que le développement du pays soit permanent. La politique du passé consistant à discuter dans les salons, le verre à la main, est dépassé. Il faut prendre des décisions pratiques. Comment peut-on continuer à importer du charbon pour produire de l’électricité alors qu’il faut si chaud que des gens tombent sans connaissance ? Il faut arriver à une situation où aucun permis de construire une maison ou un bâtiment ne sera accordé s’ils n’utilisent pas une bonne partie de l’énergie solaire. Pourquoi est-ce que les lampadaires des autoroutes ne sont pas alimentés par le solaire au lieu d’être raccordés au CEB ?
l Pourquoi est-ce que le gouvernement donne l’impression qu’il ne sait pas, qu’il n’ose pas, qu’il hésite et que la machine gouvernementale tourne au ralenti ?
— Parce qu’on a choisi les candidats aux élections surtout sur la base de leur appartenance communale. Il faut que les ministères soient profitables, que les ministres les fassent fonctionner en rentabilisant les budgets qui leur sont alloués. Il faut travailler au lieu de surveiller les contrats à donner à ceux qui ont financé les partis pour les élections et doivent récupérer leur investissement. Le seul moyen de mettre fin à ces trafics est que la Commission électorale supervise le financement des partis politiques.
l Vous savez très bien que les partis politiques, qui usent et abusent du système actuel, ne veulent pas d’une réforme électorale !
— Mais cette fois-ci, croyez-moi, les Mauriciens vont suivre de près qui veut et qui ne veut pas de la réforme électorale et ils vont tirer les conclusions qu’il faut aux prochaines élections. Un autre exemple de dysfonctionnement : vous avez vu à quel point les magistrats, qui sont mal payés, travaillent sous pression, sans staff et doivent traiter de plus de cas qu’ils ne peuvent pour les besoins des statistiques ! Avant, nous avions une justice lente, aujourd’hui nous avons droit à une justice rapide qui ne respecte pas les droits fondamentaux. Sans compter que les avocats doivent se couper en quatre pour arriver à suivre leurs différents dossiers aux quatre coins du pays.
l Vous êtes avocat. Est-ce que vous pouvez répondre à la question que se posent beaucoup de Mauriciens : pourquoi est-ce que les enquêtes de la FCC, qui remplace l’ICAC, prennent autant de temps ?
— À cause du manque d’expérience, de la façon d’exécuter et la compréhension des dossiers. On ne peut prendre n’importe qui pour faire ce travail pour se retrouver en cour avec un dossier qui ne tient pas la route. Il faut aussi dire qu’on peut difficilement recruter des enquêteurs chevronnés avec le salaire qui leur est offert. On parle de la future National Crime Agency et du fait qu’elle sera dirigée par un étranger. Il faudra veiller à ce que cet étranger ne se fasse pas embobiner localement et qu’on lui fasse prendre des longanes pour des letchis ! Pour ce poste et pour celui de commissaire de police, nous n’avons pas besoin de personnes qui font de la diplomatie, mais d’hommes qui agissent, prennent des actions rapides, concrètes, visibles.
l En ce qui concerne la lenteur des procédures, on cite toujours le cas de celui qui a été volé des letchis chez un ancien commissaire de police et qui a été condamné le lendemain même…
— Cet exemple est souvent cité à tort en critiquant la magistrate. La pratique veut que si la police arrête quelqu’un qui avoue son crime, on n’a pas besoin de loger une accusation provisoire contre lui. Si par exemple la FCC a suffisamment d’éléments contre Jugnauth, elle n’a pas besoin de loger une accusation provisoire contre lui et d’entreprendre une enquête, mais peut loger tout de suite le case. Il faut que les cases soient faits selon les règles de la loi, parce que les magistrats et juges font bien leur travail. Ils ne sont pas comme certains qui, à force de suivre le système et les instructions, ne savent plus si leur braguette est devant ou derrière !
l En résumé, vous êtes en train de dire que les ministres ne font pas le travail pour lequel ils sont payés ?
— Il y a des ministères qui doivent faire un nettoyage complet et éliminer toutes les pratiques de l’ancien gouvernement. Ça prend du temps, mais pas des années tout de même. Sinon, il y aura toujours de la malpropreté, tandis que seules les mouches vertes auront changé ! Depuis les élections, il y a beaucoup qui avaient des salopettes orange et ont glissé un tricot rouge dessus. Nos dirigeants ne savent plus qui est MSM, qui est PTr parce que certains ont un pavillon orange pour monter et un pavillon rouge pour descendre ! Pas mal de corps paraétatiques sont occupés par les anciens MSM qui ont endossé la casaque rouge. Ils ont leurs pieds dans deux bateaux !
l Vous mesurez ce que vous êtes en train de dire : que votre gouvernement a nommé à des postes de responsabilités des anciens MSM qui sont devenus PTr ?
— Je dis à mon gouvernement que les Mauriciens ne sont pas satisfaits de son travail. Que les corps paraétatiques ne fonctionnent pas comme il le faudrait, comme certains ministères qui n’ont pas de vision de l’avenir. Je dis aux ministres d’assumer leurs responsabilités et de faire plus que ce qu’ils font. Je ne fais que dire et répéter cela depuis les élections, bien que je me rende compte que cela ne fait pas plaisir. Mais le pays ne peut pas continuer comme ça. Si dans dix ans nous n’avons pas pris les décisions qu’il faut, nous allons avoir d’immenses problèmes au niveau énergétique, agricole, touristique, environnemental, financier, et ainsi de suite. Ils n’écoutent pas. Ils pensent que les élections auront lieu dans trois ans et demi qu’on verra en temps et lieu et que, de toutes les manières, ils n’auront pas d’adversaires aux prochaines élections parce que Jugnauth et ses amis seront au cachot !
l Si vous n’êtes pas satisfait de votre parti, pourquoi ne pas créer un nouveau pour développer et mettre en application vos idées ?
— J’ai déjà dit que pour moi la Commission électorale ne fait pas le travail qu’elle devrait faire. Il faut que le vote devienne obligatoire pour mettre fin au système de candidats choisis, non pas sur la base de leurs mérites, mais sur celui de leur communauté, leur religion ou de l’argent qu’ils peuvent apporter pour « mériter » un ticket. Avec des bases dans des containers, des voitures mises à la disposition des agents, des bus pour les meetings, des cadeaux offerts grâce aux soutiens financiers occultes qui après l’élection demandent leur dû à travers des contrats etc. Tant que ce système va continuer, il sera difficile de créer un nouveau parti. Mais il est temps de mettre fin à ce système, sinon les nouvelles générations vont cracher à la figure des politiciens d’aujourd’hui. Quels sont les ministres capables de prendre des décisions qu’il faut, sans recevoir de coup de téléphone lui demandant de ne pas attaquer le business des amis du parti qui ont financé la campagne électorale ?
l Les pressions de monde des affaires, que l’on reprochait au gouvernement précédent, se pratiquent-elles encore aujourd’hui ?
— Au nom de la vérité, je dois répondre oui à cette question, même si je sais que cela ne va pas faire plaisir. Il nous manque un Communication Manager qui fasse l’unanimité pour expliquer les décisions du gouvernement en répondant aux questions de la presse au lieu de publier des communiqués.
l Que faut-il faire pour mettre fin à la situation alarmante que vous décrivez ?
— Il faut une réflexion républicaine sur comment faire fonctionner efficacement le pays avec la collaboration des Mauriciens, dans le cadre d’un débat national. Les ministères doivent être performants, rentables, pas des gouffres financiers, et doivent donner l’exemple. Il faut que les ministres, les députés et les hauts fonctionnaires arrêtent d’utiliser de grosses cylindrées au frais du contribuable. Qu’on leur donne des voitures électriques, dont les taxes auront été réduites pour qu’elles soient accessibles au plus grand nombre et pour protéger l’environnement. Il faut casser les monopoles, pas seulement des grandes entreprises qui contrôlent les importations, mais aussi les encanteurs de légumes qui bloquent et exploitent les agriculteurs, ce qui explique que les jeunes ne veulent pas prendre la relève dans les champs et qu’on est obligé de faire venir de la main-d’oeuvre étrangère !
l La question de la succession du leader est un sujet tabou au PTr. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?
— Pour moi, il n’existe pas au sein du PTr quelqu’un du calibre de Navin Ramgoolam pour prendre sa succession.
l Et pourtant on parle de celui que l’on surnomme the smiling guy…
— Pour moi, après tout ce qui s’est passé et se passe aux Finances, après l’épisode du report de l’âge de la pension, the smiling guy is dead politically. Si rien n’est fait par ceux qui sont en charge des finances, nous allons vers une dette publique d’un trillion avant la fin du mandat de ce gouvernement ! L’économie est en pilotage automatique et on ne fait rien, ou pas grand-chose, pour revoir son fonctionnement et explorer de nouvelles pistes pour faciliter et améliorer la vie des Mauriciens. C’est ce que les Mauriciens attendent, après avoir cru dans les promesses et donné un 60/0 à l’Alliance du Changement. Le système, que l’on ne remet pas en cause, fait que l’on travaille lentement, que ce qui peut être fait en un jour s’étale sur une semaine. Allez demander aux investisseurs étrangers ce qu’ils pensent du fonctionnement des services financiers ! Je sais que le PM est dans une situation difficile parce qu’il a choisi des personnes pour assumer des responsabilités qui ne parviennent pas à le faire. Franchement, vous trouvez que l’actuel commissaire de police peut insuffler un nouveau souffle à la police ?
l En tout cas, le portrait que vous faites du gouvernement est loin d’être flatteur !
— Je suis en train de faire le portrait d’un pays qui prend la direction du Zimbabwe dans les dernières années de Robert Mugabe, à la fin de son règne. Si rien n’est fait pour modifier cette trajectoire, c’est là où nous allons finir ! Le pire, c’est que les leaders ne s’en rendent pas compte et disent qu’ils seront là pour encore un bout de temps. Ils oublient que Jugnauth avait dit qu’il allait diriger Maurice jusqu’à 2050 !
l Vous êtes membre de la Gambling Revenue Authority. En 2024-25, Jean-Michel Giraud avait déclaré que la mafia avait fait main-basse sur le Champ de Mars et le secteur des jeux de hasard. Est-ce que c’est toujours le cas ?
— Je dis haut et fort que le board de la GRA est le seul board à Maurice à pratiquer la bonne gouvernance. On a essayé à plusieurs reprises d’avoir la tête de la Chief Executive, sans succès. Nous avons le soutien du PM et de l’Attorney General, et une excellente équipe légale et des inspecteurs et des policiers qui travaillent comme il faut, et la récente actualité vient de le démontrer…
l Est-ce qu’on peut dire que la mafia a été éliminée ?
— On ne peut pas éliminer totalement la mafia, mais nous faisons ce qu’il faut pour réduire sa présence et son influence. Mais je reconnais qu’il y a dans le système encore quelques fay batar qui essayent de fonctionner comme avant et que nous surveillons de très près, pour les empêcher de nuire. Nous sommes aujourd’hui rendus à un stade où la GRA est face à la mafia. Je profite de l’occasion pour faire un petit coucou aux nombreux bookmakers clandestins pour leur dire que nous allons nous occuper d’eux très bientôt.
l Abordons la politique politicienne. Que pensez-vous des colères et des menaces de Paul Bérenger de quitter le gouvernement de l’Alliance ?
— Il faut se rappeler que Paul Bérenger a été Premier ministre pendant deux ans et que pendant cette période, il a fait travailler les ministres et le gouvernement à toute allure. Il est un cheval qui prend part à la Coupe d’Or, à la Duchesse et au Barbé, que l’on met dans une course où il est en tête, dès le départ, avec des chevaux qui ne parviennent pas à suivre son rythme, et ça le met en colère. Il a des raisons d’être mécontent, tout comme Navin Ramgoolam, ne serait-ce qu’avec ce qu’Air Mauritius est train de devenir.
l On pourrait croire que vous plus admiratif de Paul Bérenger que de Navin Ramgoolam…
— Vous vous trompez. Je les admire tous les deux et j’ai de très bonnes relations avec eux. Mais je ne peux pas me taire quand il s’agit de l’intérêt du pays. On reproche à Paul Bérenger son insatisfaction sur certaines affaires ou décisions, alors qu’il fait partie du gouvernement. Moi je dis que c’est ainsi que la démocratie doit fonctionner et que tout le monde, dont Navin Ramgoolam, reconnaît que Bérenger est un hard worker. Lui dit qu’il est mari emmerdé, moi je dis que je suis mari enragé avec ce qui se passe dans le pays !
l Vendredi de la semaine dernière, quatre membres de la direction de la Tourism Authority ont été révoqués. Mercredi, ils ont été réintégrés et vendredi le président réintégré a été suspendu par le conseil des ministres. Votre commentaire ?
— C’est ce genre d’affaires qui pousse le Mauricien à se demander si c’est ça le changement promis et la rupture avec les méthodes du passé ! Je ne connais pas les dessous de cette affaire, mais je peux vous assurer qu’elle fera l’objet d’une PNQ à la rentrée parlementaire.
l Abordons le trafic de la drogue. Si on additionne les saisies de la semaine, on arrive à des chiffres faramineux. La question est de savoir si on saisit tout ce qu’on tente de faire entrer à Maurice ou juste une partie ?
— Une des solutions pour lutter contre le trafic de drogue est la légalisation du gandia. Tous les pays du monde sont en train de le faire. À Maurice, le gandia se vend à Rs 3 500-Rs 4 000 le gramme, alors qu’une cigarette synthétique se vend à Rs 50 ! Une cigarette de synthétique est moins chère qu’une chopine de bière. Est-ce que cela n’est pas un argument de poids pour la légalisation du gandia, ce qui permettra d’accentuer la lutte contre les importateurs et marchands de synthétique ? Qu’est-ce qu’on attend : que tous nos jeunes soient devenus des zombies ?
l Pour terminer cette interview qui va provoquer des réactions et si vous aviez votre leader, Navin Ramgoolam, face à vous, qu’est-ce que vous lui diriez ?
— Arrêtez de dormir, réveillez-vous. Ne choisissez pas des imbéciles pour vous entourer. Vous avez perdu le pouvoir en 2000 à cause des imbéciles. Cela a été également le cas en 2014. Si vous ne faites pas attention, si vous ne vous réveillez pas à temps, vous courrez le risque de perdre le pouvoir demain, toujours à cause des imbéciles. Il est un fait que les Mauriciens vous préfèrent de loin à Jugnauth, mais ce sont les imbéciles qui vous entourent qui peuvent vous faire perdre le pouvoir.
l Malgré ce catalogue de problèmes que vous avez révélés au cours de cette interview, est-ce que vous avez confiance dans l’avenir de Maurice ?
— Oui, parce que j’ai confiance dans la jeunesse mauricienne. Vous allez me dire qu’elle est silencieuse, c’est vrai, parce qu’elle ne réagit pas politiquement comme les générations précédentes. Mais quand il le faut, quand elle se sent concernée, quand elle se sent menacée, elle sait se faire entendre. Et elle l’a fait aux dernières élections. Il faut comprendre cela et se dire qu’on a encore tout juste le temps de faire ce pourquoi les Mauriciens ont donné un 60/0 à l’Alliance du Changement.

