Alimentation en eau potable : Rivière-des-Anguilles dam: cette fois la bonne ?

Annoncé à plusieurs reprises au fil des années et des budgets nationaux, le projet de barrage de Rivière-des-Anguilles semble aujourd’hui entrer dans une phase plus concrète. Pourtant, après plus de quinze ans d’annonces successives et de reports, une interrogation persiste dans l’opinion publique : cette fois sera-t-elle la bonne ?

- Publicité -

Le ministre des Utilités publiques, Patrick Assirvaden, a confirmé récemment que la construction de ce vaste réservoir hydraulique pourrait débuter vers novembre ou décembre prochains, pour une mise en service envisagée à l’horizon 2029. L’annonce a été faite lors d’une visite du site en compagnie de techniciens du ministère, de la Water Resources Commission, de la Central Water Authority (CWA) ainsi que de représentants de la presse.

Pour le ministre, le projet constitue aujourd’hui une priorité nationale en matière de gestion des ressources hydriques. « Le Rivière-des-Anguilles Dam est l’une de mes priorités en matière d’approvisionnement en eau. Ce projet date de plus de quinze ans. Après discussions avec mes officiers, nous avons décidé de le placer sur une procédure accélérée. Tout sera fait pour que les travaux puissent démarrer vers la fin de l’année et que l’ouvrage soit complété avant la fin de 2029 », a-t-il déclaré.  Selon Patrick Assirvaden, ce projet s’inscrit dans la stratégie globale du gouvernement visant à renforcer la sécurité hydrique du pays face à la croissance de la population, aux besoins de l’agriculture et aux effets du changement climatique sur les régimes de pluviométrie.

- Publicité -

Un projet d’envergure nationale
Le barrage de Rivière-des-Anguilles est présenté comme le plus important projet actuellement entrepris par le ministère des Utilités publiques dans le domaine de l’eau. Son coût est aujourd’hui estimé entre Rs 9 et Rs 11 milliards, contre environ Rs 6 milliards lors des premières estimations.

Le financement devrait être assuré par plusieurs partenaires internationaux, notamment le Saudi Fund for Development, l’Abu Dhabi Fund for Development et la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA).

- Advertisement -

Le ministre a également précisé que les procédures administratives sont déjà engagées. L’appel d’offres international a été lancé et la date limite pour la soumission des propositions est fixée au 8 avril 2026. Une fois les offres évaluées par le Central Procurement Board, l’attribution du contrat pourrait intervenir vers août, ce qui permettrait de démarrer les travaux avant la fin de l’année.

Une amélioration attendue de l’approvisionnement en eau
Le futur barrage devrait permettre d’améliorer sensiblement l’approvisionnement en eau dans les régions du Sud, du Sud-Est et du Sud-Ouest de l’île, qui connaissent régulièrement des tensions sur le réseau durant les périodes de sécheresse.
Selon les estimations des autorités, entre 50 000 et 60 000 familles devraient bénéficier directement de cette nouvelle source d’eau. L’ouvrage permettra également de soutenir les activités agricoles de la région.

Le directeur de la Water Resources Commission, Lomesh Jugoo, a apporté plusieurs précisions techniques concernant l’infrastructure. Le barrage sera un ouvrage en enrochements, doté d’un revêtement étanche en bitume. Sa structure devrait atteindre environ 2 200 mètres de longueur pour une hauteur maximale d’environ 60 mètres.
À certains endroits, la profondeur du réservoir pourrait atteindre l’équivalent d’un bâtiment d’environ 22 étages, ce qui illustre l’ampleur de l’ouvrage.

La capacité de stockage du futur barrage sera d’environ 12,5 millions de mètres cubes d’eau, soit près de la moitié de celle du réservoir de Mare-aux-Vacoas. Toutefois, son rendement hydrique devrait être supérieur.

« En termes de rendement, il sera environ une fois et demie plus performant que Mare-aux-Vacoas. Le barrage pourra fournir environ 47 millions de mètres cubes d’eau, contre environ 32 millions pour Mare-aux-Vacoas », explique Lomesh Jugoo.
Selon lui, cet ouvrage permettra également de réduire la nécessité de pomper de l’eau depuis Mare-aux-Vacoas vers le Sud, une opération aujourd’hui indispensable lorsque les pluies sont insuffisantes.

Un site marqué par l’histoire et les traditions
Le site choisi pour la construction du barrage se situe dans la région de Tyack. Dans le passé, le chemin menant à cette zone était utilisé par de nombreux pèlerins se rendant à Grand Bassin (Ganga Talao) lors de la célébration du Maha Shivaratree.
Cependant, l’état très dégradé du pont traversant la rivière avait conduit les autorités à interdire ce passage.La construction du barrage aura également un impact sur certaines pratiques religieuses locales. Les dévots participant à la fête du Cavadee, qui utilisaient traditionnellement la rivière pour leurs ablutions avant les processions vers les temples, devront désormais se tourner vers d’autres sites aménagés.

Le Junior Minister et député Rajen Narsinghen, présent lors de la visite en compagnie du député Roshan Jhummun, a assuré que des solutions alternatives ont été identifiées.« Des lieux alternatifs ont été repérés et seront aménagés afin de permettre aux fidèles de continuer leurs pratiques religieuses », a-t-il indiqué.

Il a également évoqué les défis techniques que représentera le chantier, notamment le déplacement des conduites d’eau alimentant actuellement la région sud. Selon lui, ces opérations pourraient entraîner des interruptions temporaires dans la distribution d’eau, ce qui oblige les autorités à envisager dès maintenant des solutions alternatives.Le réseau électrique traversant la zone du futur réservoir devra également être déplacé.

Des mesures environnementales annoncées

La réalisation du barrage entraînera la disparition d’une partie de la forêt de la région, qui abrite certaines espèces végétales rares.Les autorités assurent toutefois que ces impacts ont été étudiés. Une Environmental Impact Assessment (EIA) a été réalisée et une licence environnementale a été délivrée par le ministère de l’Environnement.
Parmi les mesures prévues figurent notamment le reboisement de la zone tampon située en amont du barrage, ainsi que la replantation d’environ 35 000 arbres, en collaboration avec les Forestry Services et le National Parks and Conservation Service.

Un chantier techniquement complexe
Compte tenu de l’ampleur du projet et de la nécessité de prendre des décisions rapides durant les travaux, le gouvernement a retenu les services d’un cabinet international de consultants, Studio Giorgio Pietrangeli. Cette firme d’ingénierie est notamment connue pour avoir participé à la construction du Grand Ethiopian Renaissance Dam, considéré comme le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique.

Comme ce fut le cas pour le Midlands Dam, une grande partie des matériaux utilisés pour la construction de l’ouvrage proviendra des roches extraites lors du dynamitage du mont Jurançon, visible depuis le site du futur barrage.Pendant toute la durée du chantier, la zone sera déclarée zone interdite pour des raisons de sécurité.

Un impact économique pour la région

Au-delà de son importance stratégique pour l’approvisionnement en eau, le projet pourrait également avoir un impact économique pour la région.Selon Patrick Assirvaden, la construction du barrage devrait générer de nombreux emplois, notamment pour les habitants des localités avoisinantes. Les activités liées au chantier devraient également profiter aux commerces appelés à répondre aux besoins des travailleurs.
Inscrit dans le cadre du Plan Marshall pour l’eau, ce projet vise à renforcer durablement la sécurité hydrique du pays.Sur le plan national, le ministre a également annoncé la mise en place d’une station de dessalement dans le Nord, capable de produire 50 000 mètres cubes d’eau par jour.

Mais après plus d’une décennie d’annonces et de retards, la question demeure : le barrage de Rivière-des-Anguilles deviendra-t-il enfin une réalité… ou restera-t-il encore longtemps un projet promis mais jamais réalisé ?

20 ans de promesses politiques
Le projet du barrage de Rivière-des-Anguilles illustre parfaitement la lente maturation des grands projets d’infrastructure à Maurice. Conçu pour améliorer l’approvisionnement en eau dans les régions du Sud, du Sud-Est et du Sud-Ouest, il aura traversé plusieurs cycles politiques, passant du stade d’idée technique à celui de projet concret. Pendant plus de vingt ans, il a été étudié, annoncé, relancé puis reporté avant d’entrer finalement dans une phase plus opérationnelle.

• Les premières réflexions sous le gouvernement MSM–MMM (2000–2005)
Au début des années 2000, les autorités commencent à réfléchir à la diversification des infrastructures hydrauliques du pays. Maurice dépend alors largement de quelques grands réservoirs, notamment Mare aux Vacoas, qui constitue la principale source d’approvisionnement en eau potable.

Dans ce contexte, des études hydrologiques sont lancées afin d’identifier de nouveaux sites capables de capter et de stocker davantage d’eau de pluie. La vallée de Rivière-des-Anguilles, située dans le district de Savanne, est alors identifiée comme un emplacement potentiellement favorable pour la construction d’un futur barrage.
Durant cette période, le projet reste toutefois à un stade exploratoire. Il s’agit surtout de réflexions techniques et d’études préliminaires, sans engagement politique concret pour la construction.

• Les études techniques sous le gouvernement travailliste (2005–2014)
Sous le gouvernement dirigé par Navin Ramgoolam, plusieurs études plus approfondies sont réalisées afin d’évaluer la faisabilité du barrage de Rivière-des-Anguilles. Les analyses portent notamment sur la configuration du bassin versant, la géologie du site et les impacts environnementaux possibles.

Cependant, les priorités gouvernementales se concentrent alors sur d’autres projets d’infrastructure hydraulique jugés plus urgents. C’est notamment durant cette période qu’est construit le Midlands Dam, inauguré en 2012 afin d’augmenter la capacité nationale de stockage d’eau.

Le projet de Rivière-des-Anguilles reste donc présent dans les plans stratégiques mais sans mise en œuvre immédiate.

• La relance du projet sous le gouvernement MSM (2014–2019)
Après l’alternance politique de 2014, la question de la sécurité hydrique revient progressivement au centre des préoccupations publiques. Plusieurs régions du pays connaissent des pénuries d’eau plus fréquentes, ce qui relance le débat sur la nécessité de nouvelles infrastructures de stockage.

Le barrage de Rivière-des-Anguilles est alors remis à l’ordre du jour dans les stratégies nationales de gestion de l’eau. Les autorités poursuivent les études techniques et entament les procédures liées à l’étude d’impact environnemental.

Malgré ces avancées administratives, le projet ne dépasse toujours pas le stade préparatoire et aucun chantier n’est encore lancé.
• Les préparatifs financiers et techniques (2019–2024)
Durant le mandat suivant du MSM et alliés, le projet progresse sur plusieurs plans. Les autorités travaillent à la finalisation des études techniques et à la mobilisation de financements internationaux pour soutenir la construction du barrage.
Le projet est progressivement intégré dans une stratégie plus large visant à renforcer la sécurité hydrique du pays, dans un contexte marqué par l’augmentation de la demande en eau et les effets du changement climatique sur les régimes de pluie.
Malgré ces avancées, la construction du barrage reste encore en attente de décisions opérationnelles.

• Le passage à la phase concrète sous le gouvernement actuel
Le projet franchit finalement une étape décisive avec l’annonce du lancement des procédures d’appel d’offres pour la construction du barrage. Le coût du projet est désormais estimé entre Rs 9 milliards et Rs 11 milliards, soit nettement plus que les premières estimations. Le futur barrage devrait avoir une capacité de stockage d’environ 12,5 millions de mètres cubes d’eau et permettre d’améliorer l’approvisionnement pour 50 000 à 60 000 familles dans les régions du Sud, du Sud-Est et du Sud-Ouest.Si le calendrier annoncé est respecté, la mise en service de l’infrastructure est envisagée pour l’année 2029.

Un projet emblématique du temps long des infrastructures
L’évolution du barrage de Rivière-des-Anguilles montre que les grands projets d’infrastructure nécessitent souvent plusieurs mandats gouvernementaux avant de se concrétiser. Entre les études techniques, les procédures environnementales, les contraintes financières et les priorités politiques changeantes, ce projet aura traversé plus de vingt ans d’annonces et de préparatifs. S’il est mené à terme dans les délais annoncés, il pourrait enfin transformer une promesse récurrente en infrastructure stratégique pour la gestion de l’eau à Maurice.

EN CONTINU
éditions numériques