Roger. E. Noyau
Les salines sont à sec. Des herbes hautes ensauvagent le basalte jauni. Là-dessus, plus rien ne pousse, sauf sur la colline, un peu plus haut, où le béton s’étale et travaille le paysage. La montagne est restée belle. La Rivière Noire coule quelque part entre ces deux bords : entre les noms des domaines barricadés, qui empruntent leur poésie aux fleurs et aux oiseaux, et les ruelles des cités, qui se souviennent d’un passé qui ne veut pas mourir – c’est le nom de la misère.
Sur un vestige de salines, entre deux quintes de pots d’échappement, on l’aperçoit de l’abribus. Elle est perdue entre deux touffes, un peu rouillée de la veille, la seringue usagée. La goutte de sang a perlé. On ne la devine pas. L’œil est pris par un losange d’aluminium froissé, qui distribue à l’envi les rayons du soleil. Les salines sont à sec. Il n’y a plus de sel. La substance étend son cri.
La Rivière Noire coule quelque part entre les rives de chagrin, alimentée des deux côtés de nos barricades : d’un torrent col blanc, d’un ruisselet col bleu. Sur les berges, un reste de neige blanche fait mentir le paysage. La substance, comme un sel nouveau, reflète une lumière maussade, comme une promesse de l’oubli, un leurre pour les pauvres et les nantis.
De l’abribus, on peut tourner son regard vers la mer aussi. On peut traverser, grâce au bleu de l’horizon, l’espace et le temps. En dhoti, se lève l’homme frêle, depuis les cendres de Sabarmati. On est en 1930, le 12 mars. Il marchera jusqu’à Dandi.
Il y aura de nouveaux Gandhis. Ils sont assis. Ils attendent le bus. Ils rejoignent leurs sœurs et leurs frères, pour marcher contre la « substance » et ses abus. Alors sous le tapotis des savates dodo, le craquellement du coaltar irait percer le tympan des barons empoudrés, à l’unisson des cœurs de mère, qui manquent encore à leurs poitrines.
