Il y a des anniversaires plus marquants que d’autres.
Le 58e anniversaire de l’île Maurice indépendante, célébré ce 12 mars 2026, est assurément un de ceux-là. Car il a été doublement marquant. D’une part parce qu’au même moment, la question se posait de savoir si une part de notre territoire national, l’île de Diego Garcia, allait être utilisée dans la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, qui pourrait devenir un conflit mondial. D’autre part à travers le spectacle officiel, présenté à cette occasion, inédite et magnifique célébration de l’ansam.
Après avoir fustigé le Premier ministre britannique Keir Starmer d’avoir tardé à donner son aval aux États-Unis pour utiliser la « stupid island » de Diego Garcia dans les cadre des bombardements sur l’Iran déclenchés le 28 février dernier, le président américain Donald Trump semble cette fois signifier que cet accord a été obtenu. En clair, cela signifie qu’une part de notre territoire au sein de l’archipel des Chagos va servir à faire la guerre au profit des États-Unis et d’Israël. Quelle est notre indépendance par rapport à cela, de quelle souveraineté retrouvée parle-t-on ? Une question brûlante en ce 12 mars 2026 alors que l’obtention de notre indépendance il y a 58 ans avait été assujettie par les Britanniques à l’excision des Chagos du territoire de Maurice et à la déportation de sa population.
En ce moment même, le groupe de quatre Chagossiens mené par Misley Mandarin continue à camper à Peros Banhos après le débarquement surprise qu’ils y ont mené le 18 février dernier. Alors que la Haute Cour du Territoire britannique de l’océan Indien devait rendre un jugement ce 12 mars par rapport à leur présence jugée illégale sur l’archipel, elle a indiqué ce vendredi 13 mars que le jugement serait finalement rendu « dans quelques semaines ». Et quant au Chagos Deal par lequel le Royaume-Uni devait ces jours-ci assurer la rétrocession de l’archipel des Chagos à Maurice, sa ratification est toujours suspendue, sans date de reprise donnée.
Notre « indépendance », à ce stade, reste donc foncièrement incomplète. Voire directement menacée par les enjeux d’une guerre qui pourrait devenir mondiale.
À côté de cela, ce 12 mars a aussi été marqué par le spectacle officiel présenté au Champ de Mars à Port-Louis. 58 ans après que le drapeau mauricien y a été hissé pour la première fois, ce lieu emblématique a accueilli une célébration inédite, de grande facture et éminemment réjouissante de notre pei Moris.
Il faut le rendre à Move for Art d’Astrid Dalais et à Émilien Jubeau : à travers les éditions de Porlwi by Light ou le spectacle de la cérémonie de clôture des Jeux des îles de l’océan Indien 2019, ils ont montré qu’ils savent aller chercher là où la création artistique et culturelle mauricienne est capable du plus talentueux, original et porteur.
Dans une interview avec Axcel Cheney en mars 2023, Émilien Jubeau disait : « Pour moi, la culture, c’est le puits de savoir, de compétence, de ressources et de magie qu’a un pays. C’est l’intelligence du pays. Quels sont les savoir-faire que tu possèdes, quelles sont tes qualités en fait. C’est cette autre chose qui fait que notre pays a de la valeur ».
De la valeur…
Le Status of the Artist Bill, introduit en 2018 après des années de discussions, d’ateliers de travail avec des consultants de l’UNESCO et de rapports, a finalement été voté à l’Assemblée nationale le 13 juillet 2023. Depuis ? Rien. Zero kalbas.
Cette loi vise à donner un statut aux artistes. Elle leur donnerait la possibilité d’obtenir des prêts bancaires et de bénéficier d’une pension. Parce qu’aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Les artistes sont des travailleurs. À travers leur création, ils contribuent non seulement aux « loisirs », mais aussi, plus fondamentalement, à l’expression de ce que nous sommes profondément, et de ce que nous voulons devenir.
Souvent, on projette l’image des arts et de la culture juste comme un divertissement, une chose accessoire, un « luxe » non indispensable. Mais imaginez-vous une île Maurice sans concerts ? Sans chansons à reprendre et danser ensemble ? Une vie sans séries et films à regarder ? Sans humoristes avec lesquels s’esclaffer de nos petits et grands travers ? Imaginez-vous une île Maurice où tous les soirs, on dirait aux 1,4 million de touristes dont on s’enorgueillit : après le diner chaque soir, il ne vous reste qu’à aller dormir dans votre chambre ?
Et pourtant. Lors de la crise du Covid en 2020-21, les seuls travailleurs d’hôtel qui se sont retrouvés sans revenus, ce sont les artistes.
Et pourtant. Ce sont deux artistes qui nous ont donné l’hymne national repris depuis cœur battant à chaque célébration.
Et pourtant. Quand il s’agit de proposer un moment marquant pour la célébration du 58e anniversaire de Maurice indépendante, à qui fait-on appel ? À ces artistes qui, depuis trop longtemps et jusqu’aujourd’hui, galèrent, cumulent les petits boulots, n’ont pas droit aux prêts bancaires, n’ont pas de pension, se ruinent la santé et doivent ensuite littéralement al pas laket pour pouvoir se soigner et sauver leur peau, ces artistes dont nombreux aujourd’hui, pour arriver à survivre, se retrouvent utilisés par des organisateurs événementiels-blanchisseurs d’argent de la drogue et de trafics divers.
On présente (et traite) souvent les artistes comme des mendiants. Mais le secteur des arts et de la culture est aussi un secteur économique à part entière. Au Canada par exemple, ce secteur a contribué à hauteur de 65 milliards de dollars à l’économie du pays en 2024, enregistrant une croissance plus rapide et soutenant plus d’emplois par dollar que d’autres secteurs clés, comme le pétrole et le gaz, l’industrie manufacturière ou l’agriculture.
C’est ce qu’indique le rapport « Métiers d’art : Les retombées économiques et sociales du secteur des arts et de la culture au Canada » qui démontre que « les industries créatives du Canada contribuent non seulement à la cohésion sociale, à la communauté et au sentiment de sens et d’utilité des Canadiens, mais qu’elles sont aussi le moteur d’une croissance économique et d’un développement régional mesurables. » Le rapport révèle également d’importantes retombées sur le plan social, des subventions artistiques plus élevées par habitant étant généralement associées à un sentiment accru de sens et de dessein au sein de la communauté.
En Angleterre et au Canada notamment, les bénéfices de la Loterie nationale sont largement utilisés pour financer des projets artistiques et culturels. À Maurice, on apprend qu’au cours de ces dernières années, Lottotech aurait reversé à l’État plus de Rs 7 milliards. De quoi financer bien des projets artistiques et culturels…
La culture d’un pays, c’est son intimité partagée et agissante. C’est là qu’un peuple dévoile ses croyances, ses valeurs, ses questionnements, ses élans, ses colères, ses peurs, ses aspirations, ses espoirs, ses rêves, son imaginaire. Ce qui le porte en un mot.
Et c’est bien ce qu’a montré cet extraordinaire spectacle présenté le 12 mars dernier par Move for Art et 250 talentueux artistes mauriciens.
Loin des « composite cultural shows » aux identités caricaturales et figées qui nous ont été servis jusqu’à l’indigestion ces dernières années, trois tableaux mettant en scène, et en vie, des identités multiples et dynamiques (dans le sens de en croisements, mouvement, mutations et construction permanente). Un lieu ouvert, structuré par des étendues de terre verte entourant la fluidité de grands bassins d’eau bleue, où se déploie un éventail mouvant, mêlant le chant d’une cantatrice et la boombox d’une jeune Gen Z, un jongleur et des éboueurs, un peu comme le half-time du Super Bowl mené par Bad Bunny, l’énergie multiforme et joyeuse de la rue mauricienne dans toute sa vitalité lumineuse. Un peu touffu parfois, avec quelques moments qui aimantent véritablement comme le slam inspiré de Zaynab Soyfoo ou l’affirmation rouz ble zon ver de la charismatique Sayaa.
Réalité ou rêve d’un jour ?
Cette demi-heure, en tout cas, fut galvanisante. Car elle nous dit la beauté de ce que nous pouvons aussi être. Et nous avons besoin de cet élan-là. Un élan qui nous donne encore à croire à la force, à la beauté et à la capabilité de l’ansam. À la possibilité d’une paix collaborative et féconde.
La paix non comme un état de léthargie béate. La paix comme une lutte permanente contre des pulsions de destruction avec les outils de construction et d’imaginaire que nous pouvons arriver à mobiliser et mettre en action. Avec notre culture, ses roues, ses roulements, ses engrenages, ses pics, ses pioches, ses grattoirs, ses vis, ses pinceaux, ses savoir-faire et ses envies-d’être.
Nous en aurons besoin, crucialement, pour continuer à lutter contre les injustices et les inégalités qui marquent encore si profondément la vie mauricienne dans la vraie rue. Et face aux temps durs qui s’annoncent.
SHENAZ PATEL
