Changement climatique – The Day After : Rodrigues se remet en marche

Maisons inondées, commerces ravagés, champs détruits : l’île frappée par une pluie historique avec 228 mm de pluie en quelques heures : la catastrophe a semé la peur, mais une mobilisation massive de plus de 500 personnes a permis d’éviter le pire.
Rodrigues s’est réveillée, hier matin, sous le choc. Dans la nuit et aux premières heures de ce lundi, un déluge d’une rare intensité s’est abattu sur l’île, provoquant des inondations spectaculaires, des pertes considérables et une vague de panique dans plusieurs villages. Les derniers relevés météorologiques confirment 228 mm de pluie à Camp Pintade, un volume exceptionnel qui a transformé routes, champs et quartiers entiers en véritables torrents de boue. Mais dès très tôt hier matin, une impressionnante mobilisation humaine s’est mise en place pour sauver l’île du chaos.
À Port Mathurin, le chef-lieu de Rodrigues, les images étaient saisissantes. La gare routière, cœur du transport de l’île, a été submergée par une mer de boue et de débris.
La rivière de Fond-La-Digue, gonflée par les pluies et combinée à la marée montante, a charrié un mélange violent d’eau douce, d’eau de mer et de débris, envahissant rues et commerces. L’eau est montée jusqu’à 40 centimètres dans certains bâtiments.
Des boutiques ont vu leurs marchandises entièrement détruites, couvertes de boue et de détritus. Des commerçants, encore sous l’effet du choc, confient : « c’est la première fois que nous subissons une telle catastrophe à Rodrigues. » Dans les rues de Port-Mathurin, bois, bouteilles, pneus usagés, feuilles mortes et morceaux de tôles se sont accumulés, transformant certains quartiers en véritables champs de débris.
Dès 4h30 du matin, une vaste opération de nettoyage et de secours s’est organisée. Plus de 550 personnes ont été mobilisées, dont des éléments de la Special Mobile Force (SMF), des sapeurs-pompiers, des employés de RodClean, du département de l’Environnement, de la Rodrigues Public Utilities Corporation, les nouvelles recrues de l’Administration Régionale de Rodrigues, des fonctionnaires de la commission des Infrastructures et de nombreux volontaires de la population
Des engins lourds et des camions ont été déployés pour dégager les routes envahies par la boue. À Port Mathurin, les équipes ont utilisé des jets d’eau à haute pression pour nettoyer la gare routière.
Grâce à cette mobilisation exceptionnelle, les bus ont pu circuler normalement dans les meilleurs délais et la population a pu reprendre progressivement ses activités.
Toutefois, force est de constater que le bilan humain aurait pu être bien plus dramatique. Dans plusieurs régions, l’eau a envahi des centaines de maisons, causant des pertes importantes. Vêtements, meubles, réfrigérateurs, armoires, provisions alimentaires et matériel scolaire ont été complètement abimés par l’eau et la boue.
Un haut fonctionnaire de Port Mathurin témoigne avec amertume. « Tout mon mobilier est perdu. Mon réfrigérateur est complètement endommagé. Nous avions signalé que ce pont représentait un danger, mais personne n’a réagi », dit-il, tout en réaffirmant que le pont voisin s’est bouché, provoquant un refoulement brutal de l’eau dans plusieurs maisons des environs.
Mais au-delà des maisons, l’agriculture de l’île qui a été frappée de plein fouet. Dans plusieurs villages, les plantations ont été totalement submergées. Brèdes, piments, bringelles, tomates et autres légumes ont été emportés ou noyés sous la boue.
À Grand’Baie, la famille Naramootoo n’arrive pas encore à digérer ces moments dramatiques de dimanche. « C’était comme la mer dans notre cour. Les enfants ont eu très peur », fait-on comprendre.
Les nouvelles plantations sont aujourd’hui complètement sous l’eau. Pour M. Nicolas, la catastrophe révèle un problème plus profond. « Rodrigues souffre d’un manque d’aménagement des drains. L’eau passe directement sur les routes et les pistes », s’insurge-t-il.
Pour Fleurette Bègue, la situation est encore plus dramatique. Son potager a été complètement détruit. Un mélange d’eau salée et d’eau douce, chargé de boue et de débris, a envahi sa propriété et même le parc de ses cabris.
Les bassins ont débordé et un rempart voisin s’est rompu, provoquant la panique dans tout le village. Son mari, bouleversé, explique :
« j’avais planté plus de 550 plants de brèdes. J’ai beaucoup investi… aujourd’hui, c’est une Total Lost. »
Des membres de la communauté des pêcheurs sont également touchés. À Baladirou, des pêcheurs racontent une scène inattendue.
Une rivière chargée de boue a déferlé vers la mer, ensevelissant deux bateaux sous le sable. Dans le lagon, l’eau est devenue brune et trouble, signe de l’énorme quantité de terre fertile qui a été emportée vers l’océan.
De nombreux planteurs affirment que leurs sols fertiles ont disparu, laissant derrière eux une terre dure et appauvrie.
La tempête n’a pas épargné les infrastructures publiques et essentielles. À l’hôpital de Crève-Cœur, l’Intensive Care Unit (ICU) a été inondée. Les pompiers ont dû intervenir pour retirer la boue à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment. L’eau provenait des hauteurs du village de Roseaux. Des travaux urgents seront désormais entrepris pour sécuriser le site.
De son côté, le chef commissaire par intérim parle d’une gestion réussie. Après une réunion d’urgence avec les parties prenantes, il dresse un premier bilan des dégâts à partir des premières données sur le terrain. Un Disaster Management Council, regroupant une trentaine de membres de la société civile et des institutions, a également été mis en place. Deux familles ont été relogées dans les centres de refuge de Vangar et Palissade, soit neuf personnes au total.
L’urgence du jour demeure une réforme du système de drainage. Face à l’ampleur des dégâts, les autorités annoncent une révision complète du système de drains de Rodrigues. « Les problèmes d’érosion et de perte de terres fertiles sont directement liés à l’absence ou à l’insuffisance des drains », s’indigne-t-on. Un comité présidé par le commissaire de la Sécurité sociale a été institué pour recenser les pertes et organiser les compensations.
Un fait aussi étonnant soit-il est que les rivières et ruisseaux de Rodrigues se sont remis à couler, un spectacle rarement observé dans l’île.Une trentaine de cours d’eau sont redevenus vivants, charriant une eau claire vers la mer.
Mais derrière cette image spectaculaire se cache une réalité plus sombre : des tonnes de terre fertile ont été emportées vers le lagon, mettant à rude épreuve le secteur agricole.
Néanmoins, en cours de journée, un retour progressif à la normale est noté. Malgré l’ampleur des dégâts, toutes les routes sont désormais praticables, l’aéroport régional de Plaine-Corail fonctionne normalement, le navire Peros Banhos a accosté à quai et les équipes poursuivent le nettoyage dans les différents villages. Les autorités indiquent que la situation devrait revenir à la normale d’ici à la semaine prochaine. Mais pour de nombreuses familles de l’île, les cicatrices de ce déluge resteront longtemps visibles.

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