On le sait, le Mauricien n’aime pas ce qu’il perçoit comme étant une injustice. Li pa kontan dominer. L’expression de ce sentiment, profondément ancré dans son ADN, a été confirmée par le spectaculaire revirement de situation de vendredi, provoqué par la juxtaposition de deux conférences de presse, diffusées en direct sur les réseaux sociaux. Retraçons d’abord le contexte de cette affaire. Depuis des semaines, à l’occasion de déclarations à la presse, Paul Bérenger dit qu’il n’est pas satisfait avec la manière dont le gouvernement traite certains dossiers, en citant des nominations – et même des non nominations – à la tête des institutions.
Si les mesures correctives ne sont pas apportées, déclare-t-il, il démissionnera de son poste de vice-Premier ministre. La répétition de ces déclarations et menaces de démission, d’une conférence de presse à l’autre, a fini par lasser, d’autant plus que l’on se souvenait de l’interminable feuilleton on/off avant une précédente alliance PTr/MMM.
Les choses ont pris une dimension un peu plus sérieuse quand la question a été discutée au bureau politique, dont les membres, y compris des ministres, ont dit refuser la démission annoncée de leur leader, et celle du parti du gouvernement, en renvoyant l’affaire au comité central mauve. Selon les observateurs, la réunion des plus de 60 membres de cette instance, mercredi dernier, fut marquée par des interventions fortes des partisans et des adversaires du retrait du gouvernement. À la fin des débats, « une très forte majorité » se prononça contre le retrait du MMM et de son leader du gouvernement. Pour ne pas annoncer publiquement que le leader avait été désavoué par l’instance, il fut décidé que la question – qui avait été pourtant déjà tranchée – serait renvoyée au bureau politique, le lundi suivant.
Pour les adversaires politiques de Paul Bérenger – dont pas mal au sein même de son parti –, l’affaire était pliée : publiquement désavouée par les instances mauves, le leader n’avait plus qu’un choix : démissionner. D’autant plus que le Premier ministre lui avait fait savoir, jeudi, par intermédiaire mauve interposé que sa manière de faire le mettait dans l’embarras. Vendredi matin, Paul Bérenger annonça sa démission lors d’une conférence de presse très sobre, digne d’un leader politique qui se retire, mais au cours de laquelle il glissa une phrase sur la manière dont on traite les problèmes de corruption au sommet de l’État « ou a dirait bizin dimann enn reçu quand énan enn cas corruption » et en dénonçant « des membres de son parti » qui se seraient laissés tenter par des… tentations. La conférence de presse fut accueillie par un sentiment de tristesse – Bérenger a quand même occupé une place de choix dans la politique au cours des 50 dernières années –, mais aussi de soulagement marquant la fin de ce feuilleton qui avait débuté depuis la fin de l’année dernière et qui, selon des ministres mauves, paralysait le gouvernement et l’empêchait de travailler. L’opinion publique serait restée sur cette image s’il n’y avait pas eu la conférence de presse de vendredi après-midi qui a fait tout basculer. La majorité des membres du bureau politique, sauf Paul et Joanna Bérenger, ont voulu tenir une conférence de presse pour réagir à celle du matin.
Au ton sobre du matin fut opposé celui d’un groupe triomphaliste qui essaya, d’abord, de faire bonne figure en utilisant un ton mesuré mais qui laissa rapidement éclater des rancœurs et des colères longtemps rentrées contre leur leader. Un peu comme les coups que Bérenger dit avoir été obligé de manger au cours des derniers mois. Le ton devint rapidement désordonné, les protagonistes se battant pour parler et souvent pour ne pas dire grand-chose. Comme cette déclaration d’Ajay Gunness justifiant l’existence de la bande des cinq autour du PM, que Bérenger avait régulièrement dénoncée, ou lançant des défis à son ex-leader. Sans oublier les compliments des uns et des autres adressés au Premier ministre, compliments autrefois réservés à leur leader.
Le comportement et le langage de ceux qui sont restés leur ont valu un déluge de critiques de la part des internautes les qualifiant, au mieux, de Judas. En fin de compte, la conférence de presse totalement ratée de vendredi soir, qui devait enterrer politiquement Paul Bérenger, n’a fait que le ressusciter et lui valoir un immense capital de sympathie et de crédibilité, dont il ne disposait pas le matin. Il est impossible de prévoir ce qu’il va advenir des ministres MMM dans ce paysage politique en recomposition permanente. Mais une chose est sûre : avec leur conférence de presse de vendredi soir, les membres du MMM qui sont restés au gouvernement se sont non seulement décrédibilisés, mais ils ont surtout été affublés d’un titre péjoratif qui leur collera à la peau pendant longtemps : la bande des seize.
Jean-Claude Antoine
