Par Dr Davina Murden
Experte en droit constitutionnel
Le départ récent de Paul Bérenger de l’Alliance du Changement marque un tournant et invite à une réflexion sur la nature des alliances préélectorales à Maurice. Alors que Bérenger incarnait l’un des principaux architectes de cette alliance, sa sortie rend d’autant plus pertinent l’examen de ce que l’on appelle les ‘mariages de convenance’.
Les alliances préélectorales, parfois qualifiées de ‘mariages de convenance’, sont un élément récurrent du paysage politique mauricien. Elles apparaissent particulièrement avant les élections générales. Dans le contexte mauricien, ces alliances sont souvent formées pour répondre à des objectifs stratégiques précis : maximiser les chances de victoires, rassembler des forces face à un adversaire commun, ou consolider le soutien de différentes communautés.
Dans le cas précis de la démission de Bérenger en tant que Deputy Prime Minister, même si les autres députés du MMM font toujours partie du gouvernement, il y a là un problème entre deux leaders de deux partis différents qui n’ont pas su faire preuve de collaboration, l’un ayant choisi de continuer son chemin seul. Cela étant dit, ce départ individuel, et non celui de l’ensemble du MMM, n’enlève rien à la pertinence d’une réflexion plus large sur la solidarité des alliances. Il ramène donc à se demander si deux leaders peuvent réellement travailler ensemble dans le cadre d’un accord préélectoral. Peut-on espérer qu’une alliance se maintienne si elle ne repose que sur la survie électorale plutôt que sur un projet concret et partagé pour le pays ? Dans un système multipartite comme celui de Maurice, où les considérations communautaires restent importantes, il est tentant pour les partis de privilégier des arrangements tactiques plutôt que des alliances ou coalitions fondées sur des objectifs nationaux à long terme.
Quand les alliances fonctionnent :
l’exemple du MSM-MMM en 2000
Un exemple significatif d’un ‘mariage’ préélectoral structuré est celui formé entre le MSM et le MMM pour les élections générales de 2000. Les deux partis ont conclu un accord avant le scrutin : s’ils remportent ensemble le vote du 11 septembre, le leader du MSM, Sir Anerood Jugnauth, deviendrait Premier ministre pour les trois premières années, puis cèderait le poste à Paul Bérenger du MMM en 2003.
Ce pacte préélectoral, clair et formalisé, a permis à l’alliance de remporter une écrasante majorité de sièges à l’Assemblée nationale, avec 54 sur 62, battant l’alliance sortante. L’accord prévu avant le scrutin et respecté ensuite, avec la passation prévue du pouvoir, a contribué à la stabilité relative de cette alliance pendant plusieurs années.
Cet exemple montre que la formalisation d’un accord et le respect des engagements préalables peuvent renforcer la crédibilité et la stabilité d’une alliance politique, même dans un environnement multipartite.
Quand les alliances échouent
À l’inverse, certaines alliances récentes ont montré les limites des ‘mariages de convenance’ lorsque ceux-ci ne sont pas ancrés dans un projet national partagé. L’alliance de 2024 entre le PTr de Navin Ramgoolam et le MMM de Paul Bérenger, et autres, semble avoir été motivée principalement par le désir d’unir les forces anti-MSM et ses autres partis en alliance, sans qu’un programme de développement concret n’apparaisse de manière claire et structurée. Il serait prudent d’avancer que l’objectif principal de cette alliance était guidé par l’opération ‘zet Pravind so gouvernman’, sans vraiment avoir des projets concrets et durables pour le pays.
Ces alliances purement tactiques ont des conséquences concrètes : elles génèrent des frictions internes, ralentissent la prise de décision gouvernementale et détournent l’attention des défis économiques et sociaux urgents. Le gouvernement, une fois fermé, se retrouve souvent à gérer des tensions au lieu de concentrer son énergie sur l’élaboration et la mise en œuvre de mesures de réforme nationales.
Le contexte ethnique et le défi de la vision stratégique
Dans notre société pluraliste, les considérations ethniques influencent encore la formation des alliances. L’impératif de représentation amène souvent les partis à se regrouper pour rassurer différentes communautés. Mais lorsqu’une alliance est motivée principalement par des stratégies électorales, elle manque souvent de cohérence et de direction. Une alliance fondée sur des valeurs partagées et un projet national à long terme conserve davantage de crédibilité et de chances de succès qu’un simple pacte de circonstance.
Conclusion
Maurice mérite mieux que des ‘mariages de convenance’ dictés par le calcul électoral. Les alliances politiques doivent être conçues comme des engagements à œuvrer ensemble pour l’avenir du pays, centrés sur des projets concrets de développement durable, de justice sociale et de cohésion nationale. Dans un monde complexe, les Mauriciens doivent exiger des alliances politiques qui ne se limitent pas à un objectif électoral, mais qui démontrent une véritable capacité à gouverner pour le bien-être du pays.
