Le choix de l’exigence
C’est un paradoxe aussi curieux qu’amusant. Ils vous diront qu’ils se fichent, comme de leur dernière chaussette sale, de ce qui se passe au MMM en ce moment, mais ils seront toujours les premiers à se répandre en commentaires savants ou de propos teintés d’humour à deux balles sur la tempête politique qui secoue la formation plus que cinquantenaire mauve.
Et si ça se trouve, il y aurait même des anciens bleu foncé bon teint, parachutés à des postes dont l’exigence première est pourtant la réserve, pour participer au débat de politique partisane, les occasions étant toujours très bonnes pour critiquer le leader du MMM.
Sinon, la crise au MMM est inédite. Elle divise profondément et comme jamais. Il y a ceux, majoritaires dans les instances, qui sont fatigués d’avoir été trop longtemps dans l’opposition, qui veulent terminer leur carrière sur un poste ministériel, qui ne sont pas prêts à renoncer à leurs privilèges et qui revendiquent même le droit de procéder à des passe-droits en faveur de « nou dimoun ». Les bénéficiaires de ces « récompenses » ou ceux qui sont en attente de leur cadeau constituent le noyau dur du soutien au MMM « pouvoiriste ».
Il y a ceux qui veulent s’inscrire dans l’histoire originelle du mouvement et de ses principes fondateurs, celle de la remise en question constante, du respect d’une certaine morale en politique, du credo qui impose que l’on n’accepte pas tout au nom du pouvoir, comme le retour rapide des méthodes rejetées lors des dernières élections générales.
Comme l’a expliqué Paul Bérenger lui-même hier, lors du rassemblement réussi des militants hors-instances, plusieurs voies s’ouvrent à ceux qui ont choisi l’exigence et celle qui consiste à ne pas renier ses convictions et les engagements pris auprès de l’électorat de gérer le pays différemment du MSM.
Se constituer en tendance au sein du MMM et participer à l’assemblée des délégués, siéger comme back-bencher à l’Assemblée Nationale, engager une action judiciaire ou créer un front de progressistes pour peser sur le débat politique. La dernière éventualité recueillant une adhésion plus marquée. Les jours qui viennent devront clarifier les options.
Dans le débat qui se déroule en ce moment, on se plaît souvent à comptabiliser la durée des uns et des autres au pouvoir pour porter un jugement sur leurs parcours. Ou sur leur personne.
Lionel Jospin, grande figure de la gauche française, réputé austère, est décédé il y a quelques jours. C’est quelqu’un qui s’est inscrit dans la continuité de l’héritage de Pierre Mendes-France. Si l’ancien Premier ministre socialiste de la cohabitation avec Jacques Chirac n’a fait que cinq ans à la tête du gouvernement, sa mémoire a été unanimement saluée par l’ensemble des formations politiques de l’hexagone.
Un exercice du pouvoir, trop long, aboutit rarement à occuper une place de choix dans les manuels d’histoire. C’est souvent le contraire qui se produit : l’exemple de Nelson Mandela, juste à côté de nous, en étant la démonstration la plus éloquente.
Lorsqu’on aura fini de débattre des personnes et de leur positionnement, il va falloir, pour être un peu plus sérieux, revenir sur les propos graves tenus par Paul Bérenger lors de sa rencontre avec la presse mercredi dernier. Économie, corruption, prisons, police, nominations discutables et à la limite du burlesque comme à la Financial Crimes Commission, gang organisé, cette salve de dénonciations mérite attention et actions.
D’autant que les dérives commencent à devenir aussi audibles que visibles. Ici, un contrat bidonné en faveur d’un entrepreneur qui se plaît à s’afficher en bonne compagnie ministérielle. Là, une nomination de quelqu’un qui a été interdit de participation à un appel d’offres public, les petits dossiers et les grandes magouilles se succèdent.
Et les interrogations aussi comme sur le changement de ligne de la MRA, de la FCC et de l’État dans l’affaire de la contestation de la FCC elle-même par le Premier ministre du jour. Ce n’est, certes, pas la volte-face spectaculaire de l’ICAC devant le Privy Council dans l’affaire Medpoint, mais il est difficile d’empêcher le soupçon et la méfiance.
Le jour du dépôt du rapport du directeur de l’audit, le Dr Dharamraj Paligadu, sur la table de l’Assemblée Nationale, la député Anabelle Savabady avait fait inscrire une question à son nom sur ses voyages, alors que ce monsieur, qui s’est fait connaître à travers les Moustass Leaks pour avoir résisté aux pressions de Pravind Jugnauth, bénéficie d’une protection constitutionnelle. La question, déjà à l’agenda, a été finalement retirée. Voilà les priorités des néophytes au Parlement.
Dans les casinos qui ne bénéficient d’aucune attention sérieuse sur son devenir, les pratiques que l’on croyait révolues avec le départ du MSM s’installent avec encore plus de vigueur. La norme interne veut que quelqu’un qui est en liberté conditionnelle soit systématiquement suspendu de ses fonctions, le temps qu’il soit définitivement fixé sur son sort. Or, un employé de la surveillance accusé d’infraction grave à l’ICTA reste en poste parce qu’il bénéficie de protection politique. Et on s’étonne que l’industrie du jeu étatique soit en faillite.
Et ce n’est probablement que la poursuite d’une saga qui a commencé avec les embrouilles à la banque centrale et les graves dysfonctionnements notés dans le milieu carcéral et dans la police où chaque jour révèle son degré d’infiltration mafieuse. La pègre en interne n’a visiblement pas disparu avec le départ de Jagai et consorts.
Quoi qu’il en soit de l’évolution de l’actualité politique, on assiste probablement à la fin d’un cycle, Paul Bérenger ne sera peut-être plus associé au MMM pour le moment, l’avenir réservant son lot de surprises et de retournements. Navin Ramgoolam est, quoi qu’il en dise, dans la partie finale de carrière. Pravind Jugnauth sera probablement très pris avec ses dossiers judiciaires.
Il y a en conséquence un boulevard qui s’offre à ceux qui souhaitent une vraie rupture avec la politique telle qu’elle a été pratiquée depuis l’Indépendance. L’histoire est en train de s’accélérer. Et ce n’est pas nécéssairement une mauvaise nouvelle.

